#688

Lu: Le Royaume de l’été, par James A. Hetley (chez Mnémos « Icares »).

À la charnière des années 1980 et 1990, la fantasy américaine à la recherche d’autres paradigmes que ceux hérités de Tolkien, se réinventa une modernité : ce fut la mode de la « fantasy urbaine ». Une manière élégante de marier l’âpreté quotidienne du réel contemporain et les charmes immémoriaux des mythes : les fées n’ont pas quitté notre monde, elles se sont simplement adaptées à son évolution et, suivant le mouvement des exodes ruraux, ont peu à peu colonisé les villes, en privilégiant les recoins les plus obscurs et les marges les moins visibles de nos grandes cités.

Il serait possible de tracer ici un parallèle avec certaines formes de musique: la fantasy médiévalisante héritée de Tolkien ferait alors figure d’équivalent du progressive rock symphonique, tandis que la fantasy urbaine rencontrerait les préoccupations du gothique. Et à l’instar de la musique goth, la « urban fantasy » canalisa une certaine révolte post-adolescente dans des récits jouissivement enténébrés, hantés de silhouettes habillées en noir, de beaux rockeurs aux oreilles pointues, d’enfants perdus, de clochards aux pouvoirs occultes, de marginaux au grand coeur et de légendes celtiques.

Une poignée d’écrivains, les Scribblies de Minneapolis et leurs amis, commança à développer ces motifs, d’abord dans le cadre d’une collection pour adolescents (Bordertown) puis plus largement, dans des romans de plus en plus ambitieux. Le canadien Charles de Lint s’érigea en grand maître du mariage de la ville et des fées, le genre rencontra un bon succès, devint mode commerciale, même une mercenaire telle que Mercedes Lackey s’y essaya… Et puis, comme toute mode, celle-ci s’épuisa, seul De Lint continua à poursuivre son chemin sur cette voie qu’il sait particulièrement magnifier.

Pour autant, si la « fantasy urbaine » appartient maintenant largement au passé (récent) des littératures du merveilleux, les éditeurs français commencent à peine à la découvrir, semblant traiter cette approche de la fantasy comme si elle relevait d’une folle expérimentation — alors qu’on sait pourtant qu’elle rencontra un certain succès commercial. Le lecteur purement francophone, par conséquent, ne connaît encore aujourd’hui de la « fantasy urbaine » que de très rares titres. À commencer par deux authentiques chef-d’œuvres: Neverwhere de Neil Gaiman (chez J’ai Lu) et Le Dernier magicien de Megan Lindholm/Robin Hobb (chez Mnémos). C’est l’éditrice de ce dernier roman qui nous offre maintenant une petite perle rare: un roman récent (parution originale en 2002) de pure « fantasy urbaine ». Passé relativement inaperçu lors de sa parution outre-Atlantique, Le Royaume de l’été de James A. Hetley mérite pourtant notre attention et notre estime.

L’hiver est rude, dans l’état du Maine. Petite ville sans charme particulier, de ces agglomérations nord-américaines sans histoire ni identité marquée, Naskeag Falls est battue par les pluies de neige fondue, les vents glaciaux et les nuages lourds de février. Deux jeunes femmes, soeurs aux cheveux roux et aux jobs tristounets, vivent ensemble faute de mieux dans un appartement au bas loyer: Maureen et Jo. La première est du genre dépressive chronique, rêveuse un peu morbide écrasée par la vie. La seconde est une battante, une démerdeuse qui sait ce que survie urbaine veut dire. Deux existences ordinaires, médiocres — jusqu’à ce qu’une nuit, Maureen ne se retrouve traquée par un drôle d’individu, un gars baraqué qui, dans une impasse sombre, semble exsuder sa propre lumière et enraye d’une manière ou d’une autre le revolver de la jeune femme. Surgit soudain un chevalier blanc, la tête ceinte d’une courrone dorée! Mais non, Maureen a mal vu, ce n’est qu’un gaillard hirsute, sa couronne n’est qu’une casquette… Pourtant, ce chevalier servant au look douteux pourfend bel et bien le maléfique ennemi de Maureen, et ce dernier ne tarde pas à se dissoudre en flamèches! Hallucinée, choquée, Maureen se laisse reconduire chez elle par son sauveur, mais un détour par un bar de nuit finit mal: l’établissement finit en flammes. Le lendemain, Maureen est contactée par la femme qu’elle avait aperçue dans le bar. Une femme surgit elle aussi de nulle part, apparemment, et qui lui confie avec un amusement non dissimulé la véritable nature du chevalier servant de Maureen: il s’agit d’un Pendragon, moine guerrier d’un ordre d’être féeriques convertis au christianisme. Et Maureen dans tout ça ? Son sang est mêlé : mi-humain, bien sûr, mais aussi mi-Ancien, et donc objet de bien des convoitises…

Hetley ne se trompe pas, en tissant les fils d’un roman quasiment archétypal de « fantasy urbaine ». Tout y est : le petit groupe copain de folk-rock, les larges emprunts au celtisme, les rapports avec les mythes arthuriens, la relecture des légendes féeriques anglo-saxonnes, les protagonistes coincés entre monde réel et monde magique (le Royaume de l’été, beaucoup plus pervers et cruel que la plupart des légendes ne nous laisseraient le deviner), les poses hyper-romantiques et les envolées de lyrisme gothique. L’écriture est assez belle, l’aventure haletante. Le tout livre un joli exemple d’une fantasy libérée du joug médiévalisant, qui sait malgré tout se faire populaire et divertissante.

« C’est du Poe, pas du Lewis Carroll », pense à un moment la terrible Fiona : mais alors, du Poe éclairé par de grands riffs de guitare électrique.

#687

Pelote de liens

Repéré en lien sur le nouveau blog de mon oncle, L’Homme qui marche (un titre en hommage à la géniale BD de Taniguchi), un formidable article entre autobio et étude littéraire: Jonathan Franzen à propos des Peanuts. C’est sur le New Yorker, à l’occasion de la sortie chez Fantagraphics du très beau coffret des débuts de la BD de Charles M. Schulz.

Je ne pense pas avoir jamais dit ici combien j’apprécie le blog 9e Art. Voilà qui est fait. Et je viens d’y dénicher un lien vers le site perso d’un de mes dessinateurs favoris, Teddy H. Kristiansen. Bon sang, que ce qu’il fait est beau. Faut que je trouve le moyen de l’embaucher un jour ou l’autre pour une couv des Moutons électriques, sacrebleu!

Et du coup, le lien vers le site perso de l’autre grand monsieur de la BD danoise: Peter Snejbjerg.

#686

Au sein de l’exposition Steiglitz, à Orsay, le plus fascinant est peut-être (non: sans aucun doute) le film de 6 minutes qui s’y trouve diffusé en boucle. Manhatta par Paul Strand & Charles Sheeler, datant de 1920. Projeté à Paris en 1923, si je me souviens bien.

Six minutes muettes de paysages urbains new-yorkais. Une modernité de vapeur, de rails et de poutrelles, qui se fait presque abstraite lorsque s’y glissent des silhouettes humaines — de simples taches sombres, qui grésillent dans le décor de tall facades of marble and iron, parmi the work of walls and ceilings uprising to the clear sky. Une manière de steampunk, du vrai, radicalement esthétique et en prise sur un réel déjà enfui. La fascination du passé si loin et si proche s’agitant sur un écran.

I grant that everyone has the right to express their opinion in art matters, to applaud or disapprove, according to their own personnal way of seeing and feeling; but I hold that they should do so without assuring any authority. Marius de Zayas (1880-1961), article sur Picasso, Camera Works n°34/35, avril 1911.

#685

Gros rhume. Je viens de ne pas dormir de la nuit, tellement j’avais de la fièvre… Dès que j’ai le moindre bobo j’ai de la fièvre! Un moment, je me suis même réveillé plus ou moins persuadé d’être un dragon. Si, si. Mes mains sèches transformées en griffes, et mes yeux douloureux protégés par une paupière en écaille… Je lis sans doute trop de fantasy!!! Et pourtant, je viens justement de laisser tomber le dernier prix World Fantasy, des dragons sauce Trollope, que j’ai trouvé trop gratuit et un peu chiant.

#684

Tout d’abord, un soldat thaïlandais drague gentiment un jeune fermier thaïlandais, ils sortent gentiment ensemble, vont au cinéma, jouent au foot — et c’est tout, rien d’autre. Puis le soldat regarde l’album de photo de son boyfriend… Et l’histoire change complètement, il s’agit maintenant d’une légende sur un chaman qui pouvait se transformer en animal sauvage, et qui ayant été tué par la balle d’un chasseur se retrouva bloqué sur terre sous la forme du fantôme d’un tigre. Un tigre qui tue occasionnalement encore des villageois égarés, et que traque uns odlat, dans l’épaisse jungle thaïlandaise. Tigre et soldat se livrent à une traque où l’on ne sait plkus qui est le chasseur et le chassé, l’homme et l’animal (le tigre apparaissant le plus souvent sous la forme d’un jeune homme nu, couvert de tatouages). Le soldat tente d’attirer le fantôme une nuit, et tire — sur une vache, dont le fantôme s’éloigne ensuite dans la jungle.

Non, je n’ai pas pêté un plomb: c’est le résumé succinct du très étrange (euphémisme) film que m’a entraîné voir le sieur Fabrice Colin, hier. Tropical malady. Une manière inattendue de boucler ma petite semaine de vadrouille parisienne.

La veille j’avais été voir avec mon oncle Jean The Incredibles des studios Pixar — toujours un plein bonheur, esthétique génialement décalée (très sixties pour les persos et fifties pour les décors, ainsi que pour le générique de fin à la UPA), animation époustouflante, trouvailles continuelles et humour déjanté. Avec cependant un léger bémol: beaucoup moins d’originalité que dans leurs deux précédents films, nous sommes là dans une parodie de super-héros, donc en territoire assez connu.

Et pour le reste, qu’ai-je fait? Des promenades dans Paris, bien sûr (l’enchantement doré du dôme des Invalides, les rues grises rehaussées par un rayon de soleil soudain, la Tour Eiffel à travers un feuillage rouge, les quais du canal de l’Ourcq jusqu’à La Villette), quelques librairies, et quelques expos: les photos médiumiques (Maison Européenne de la Photographie), les tableaux de Marquet sur Paris et l’Ile de France (Musée Carnavalet, quasiment à côté), Franquin dans tous ses états (ah, la Turbotraction en vrai!!), Steiglitz et l’école de New York (à Orsay, splendide expo finalement moins intéressante pour les orginaux des tirages photographiques — troubles et minuscules — que pour les tableaux les accompagnant, par des artistes peu vus en Europe comme Demuth, Dove, De Zayas ou O’Keefe, ou bien les Picabia, par exemple).

Et puis des tas de visites sinon mondaines, du moins éditoriales — boulot, SP, contrats, bavardages et plans sur la comète: Gilou chez Denoël, Audrey et Celia chez Mnémos, Thibaud chez Folio, Seb chez Calmann-Lévy, Julien dans un restau, Fab Colin au restau encore (et Caroll’ un petit peu), mon vieux copain Fred à sa galerie (Galerie Frédéric Bosser), Kloetzer par hasard dans le métro, Altairac chez lui en pleine rage de dents, JPJ et un DA sur Miyazawa… Un emploi du temps aussi chargé que passionnant et fructueux. Avec un rhume en prime — zut, fait froid dans le Nord!