#583

Ah, et puis bien entendu: lu plusieurs Martha Grimes, ma nouvelle « friandise » – il me faut ainsi, de temps en temps, découvrir un auteur (ou une autrice!) qui me fait cettte espèce d’effet de familiarité, de confort… Ce fut le cas bien longtemps de Rex Stout (non pas que je n’aime plus, juste que j’ai tout lu et relu et re-relu), & toujours, dans un autre genre, du père De Lint. Je me suis d’ailleurs mis à lire Elsewhere de Will Shetterly, un roman de fantasy urbaine tout à fait dans le style de De Lint, sauf que c’est plutôt pour ados – très sympa, dans l’univers de Bordertown créé par Terri Windling lorsque tous ces écrivains débutaient & inventaient la fantasy urbaine.

Enfin eu un nouveau mail de Terri, d’ailleurs, qui va mieux – j’suis content.

Lu encore: Rue des maléfices de Jacques Yonnet (juste réédité par Phébus, zut: j’ai une vilaine édition chez Payot). Très très étrange plongée quasi ethnologique dans le Paris des bas-fonds des années 40/50, et dans les légendes urbaines, littéralement, qui y couraient. Magique, inquiétant, poétique, citadin, le tout servi par une plume splendide. Faut que je le chronique pour Bifrost.

Et puis je me suis fait une bonne petite cure de BD. J’adore ça! Je ne bosse plus dans la librairie de BD où j’ai travaillé durant des années & des années, & j’en suis fort aise, mais lire des BD me manque. Heureusement j’ai quelques réserves… Le dernier « Jojo », par exemple: André Geerts m’épate, cet humour léger, pas bêbête ni nostalgique, le trait tout rond, les aquarelles, le sens des atmosphères… Ca n’a l’air de rien, cette petite BD pour mômes, mais c’est de la poésie toute douce & un sacré art. Et y’en a un nouveau qui a démarré dans « Spirou »: eh, j’me suis abonné à « Spirou », ben oui, vieux rêve, en quelque sorte. Je m’étais toujours dit que le jour où je quittais la librairie (si je), je m’abonnerai à « Spirou ». Ca va me permettre de suivre des séries sympas, que j’aimais bouquiner à la boutique mais que je n’achèterai pas. Des années de lecture BD intensive, ça laisse des traces: me faut de la matière! Par contre, pas encore tout à fait convaincu par la reprise de Spirou & Fantasio par Munuera. Joli, mais, bon, j’suis réac, Franquin est pour moi le sommet.

Lu aussi les deux derniers De cape et de crocs, j’avais du retard: chic! Formidablement drôle, intelligent, foutraque, Ayrolles va toujours plus lon dans le barjo prétentieux & délicieusement rétro, quant à Masbou, son style ne cesse de bouger, de s’adapter (avec classe) à la matière même de la narration, c’est un régal, de la fantasy parfaitement originale, un bonheur des yeux, des tonnes de détails idiots & des dialogues incroyablement bien troussés.

Fanatsy aussi, j’ai rattrapé mon retard sur « Bone » à la faveur de la sortie, enfin, de l’avant-dernier fascicule: bientôt la fin, déjà?! Flûte, ça va me manquer. Et si les 55 numéros de cette série sont forcément moins impressionnants, au moins en terme de volume, que les 300 « Cerebus », n’empêche que cela demeurera une oeuvre importante, originale, très attachante. Une splendide saga, et toujours de l’humour même dans cette fin de cycle assez violente. Jeff Smith est fort, très.

Ministry of Space est une mini-série sur la conquête de ml’espace par les britanniques – une uchronie où ce sont les forces anglaises qui ont rafflé les savants allemands du V2, plutôt que les Yankees. C’est assez amusant, monstrueusement kitsch, et ma foi d’une subtilité finale assez admirable…

#582

Lectures, lectures? Tant de livres, tout le temps. L’amusant Félidés de Akif Pirinçci — pas une faute de frappe, non, mais bien le nom d’un écrivain turquo-allemand, auteur d’un étrange polar très noir mais très décalé, puisque l’enquêteur est un… chat!

Dans le genre polar étrange, aussi: Journal d’un ange de Pierre Corbucci. En Série Noire, une amusante et captivante enquête sur la Terre comme au Ciel (mais surtout Là-Haut), sur d’inexplicables disparitions d’anges gardiens. Un Ciel où Grand Hall d’accueil des morts a été décoré par Vinci et Michel-Ange, où le système éducatif réformé par Socrate, et où gronde un scandale immobilier: les terrains du Purgatoire, à l’abandon, doivent être bientôt revendus aux Enfers! Eriel, l’ange inquisiteur chargé de l’affaire, a le cynisme nonchalant d’un Sam Spade et tout ce court roman se lit comme l’hybride aussi étonnant que réussit d’un roman noir hard boiled et d’un « monde secondaire » de fantasy d’inspiration chrétienne

Pas étrange du tout, bien au contraire, un polar terriblement anglais: Hide My Eyes de Margery Allingham, je ne sais plus où j’avais lu qu’il s’agit d’un classique du genre. Sans doute! Datant de 1958, il s’agit d’une enquête policière à Londres, faisant se croiser un important casting de personnes très attachants, minutieusement agités, croqués, brossés & habités — remarquable, vraiment. Avec des crimes captivants & inquiétants, un tueur inhabituel & une plume faussement tranquille. Pas terminé de le lire, je savoure.

Relu La Bibliothèque de Villers, de Benoît Peeters. Un ami, spécialiste de Schuiten, me l’avait prêté il y a des années de cela. Une novella, d’ailleurs, plutôt qu’un roman, que j’ai trouvé il y a peu rééditée en poche tout joli (sous couverture de Schuiten, bien sûr) chez Labor. Du pur Peeters, obscur & énigmatique à souhait, parfaitement dans la lignée de ses « Cités Obscures », justement. Suit dans cette édition un essai sur Agatha Christie — pas encore lu.

Science-fiction, tout de même: A Woman of the Iron People d’Eleanor Arnason. SF ethnologique à la Le Guin — mais en mieux, finalement, mais si, j’ose le dire. Et en fantasy, The Knight de Gene Wolfe — mais je vous recopierai ici mes fiches de lecture.

Et un peu de philo: La Prose au monde de Merleau-Ponty. Et des nouvelles, plein. Par exemple, des recueils de l’écrivain serbe Zoran Zivcovik (quelque part entre merveilleux, SF & Borgès). Ou toujours L’éléphant s’évapore de Murakami, dont je goûte à petites doses la suave étrangeté, l’amour du rien, du vide, du quotidien qui dérape, mais à peine. Des territoires de l’inquiétude qui souvent, paradoxalement, sont emplis de lumière.

#581

Fichu Larcenet! Il m’a presque fait chialer, avec Le Combat ordinaire tome 2!

Mince, qu’il est fort ce mec, qu’il est loin le gentil amuseur un peu bêbête de ses débuts dans Fluide Glacial… Quand je pense que mon ex-boss, cet adorable con à la cervelle lessivée par Hollywood, avait trouvé que le premier tome était « chiant » parce qu’il ne s’y passait rien, ah misère! Alors que Le Combat ordinaire est d’une force, d’une ebauté, d’une humanité, d’une subtilité… Oui, ce doit surtout être ce dernier point qui posait problème, bien sûr. Quant au dessin de Larcenet, il a pris lui aussi une belle force, une maturité formidable.

Enfin: bouleversant.

#580

St Etienne-Lyon

Sous un pont au béton dilapidé, un écureuil géant somnole entre deux voies. Un écureuil? Le deuxième regard me révèle plutôt une machine, d’un jaune vif taché de rouille, accroupi entre les voies dans cette position que les chats affectionnent & qu’Olivier a dénommé un « goldorak » (rapport à la configuration soucoupe du robot). Devant moi, un petit môme s’exclame: « Oh maman, un kangourou! ».

#579

Lyon-St Etienne

Huit minutes. Huit minutes que le train a quitté la gare & déjà Lyon n’est plus qu’une toute petite ville nichée au creux d’une vallée, sous ses collines, là-bas derrière les arbres. Les herbes folles couvrent le bas-côté, je sais que nous sommes en fait à l’orée d’une zone industrielle mais là, à cet instant, dans l’illusion d’optique procurée par cette courbe des voies, des buissons se couvrent de fleurs blanches, de jeunes feuilles au vert encore si tendre qu’elles sont presque jaunes brillent au soleil. De Lyon je ne distingue plus que trois clochers, au-dessus de la mousse des cîmes: l’arondit gris & noir d’un clocheton bourgeois, la pointe de flêche jaunâtre d’une église & le triangle brun-rouille du Crayon. Les nuées blanches-azures glissent sur leur ventre plat, salit de grisaille. Le vert vibrant d’un bois tranche sur le château d’eau qui le domine, anthracite, trainées de suie sur nuages profonds.

Un femme raconte derrière moi sa vie au contrôleur, 42 euros depuis Bruxelles, elle est partie de la gare du Midi, elle venait de Cologne en Allemagne parce que son fils y habite, oui c’est une très jolie ville, mais j’y vais surtout pour voir mon fils vous comprenez, et vous vous êtes d’ici?

D’ici où? Nous ne sommes nulle part, une brume lumineuse s’effiloche dans le ciel, des trous bleus crient au beau temps. Un petit pont s’est effondré dans le fossé. Soudain, une longue file de voitures me cache le paysage: au deuxième étage? L’embouteillage immobile s’aligne sur le pont supérieur d’un autre train. Grises, noires, perles: qu’elles sont tristes, ces automobiles. Des boîtes en fer, luisantes, dérisoires.