#568

Vu l’expo « Focillon, la vie des formes », que le Musée des beaux-Arts (de Lyon) consacre à l’un de ses conservateurs, Henri Focillon, qui domina la vie de ce musée durant une bonne partie de la première moitié du XXe siècle.

Regarder une peinture, pour moi, c’est une tension délicieuse, comme une sorte d’élan qui précipite mon attention sur la toile. Je retrouve toujours avec plaisir & surprise cette sensation étonnante.

Focillon était un homme ouvert, spécialiste de l’art roman, passionné par l’art moderne de son temps mais méfiant vis-à-vis du cubisme, du surréalisme & de Picasso (bienvenue au club), fasciné par l’art oriental, au point de se convertir au bouddhisme vers la fin de sa vie, mais entretnant également d’étroits liens avec la Roumanie.

De tous cela, témoigne cette expo captivante: d’abord l’enchantement de découvrir de véritables miniatures persannes (jamais exposées depuis l’époque de Focillon — mais pourquoi donc? Dans quel dédaigneux grenier dormaient-elles?). Puis des tableaux impressionistes lyonnais — « La Locomotive » de Louis Beysson (vers 1900), qui confronte deux locomotives à la vapeur verticale à un solide cheval, tête baissée, dans une scène entre ville (grands immeubles, voûtes de la gare) & nature (broussailles du premier plan). « Démolitions » d’Eugène Brouillard (1913): immense & toujours actuel. Et puis le soleil ondoyant dans les vagues d’une aquarelle niçoise de Signac.

Focillon n’était pas qu’un esthète: théoricien de l’art, il était également un beau styliste, comme en témoignent les facsinants commentaires qui ponctuent le parcours, parfois plus pertinents que els toiles elles-mêmes. Beau choix: une anthologie de superbes descriptions, presque des poèmes. Ainsi de « La forêt de Fontainebleau, enceinte palissadée » de Narcisse Diaz de la Pena (1868), de beaux arbres dans le style de Barbizon: « L’arbre de Diaz porte des feuillages où crépitent les rayons, son écorce est parure, et toute chamarrée de lueurs errantes. »

Le demi-jour gris et rose des danseuses de Degas; la limpidité aquatique des baigneurs de Cézanne; les rouges et ors d’une femme mauresque de Chassériau; les figures cocasses des chapiteaux romans; se conjuguent pour brosser le portrait d’un connaisseur d’art.

« L’écriture comme sur la feuille blanche ces petits signes pressés, sombres et actifs. »

« L’oeuvre d’art résulte d’uneactivité indépendante, elle traduit une rêverie supérieure et libre, mais on voit aussi converger en elle les énergies des civilisations. »

« La conscience humaine tend toujours à un langage et même à un style. Prendre conscience, c’est prendre forme. »

Le choc tendre de « Jour de pluie » par Takeuchi Seiho (1922): noyé d’encre ombre. Quelques bois de Hiroshige & Hokousaï. Deux peintures boudhiques (Tibet) jamais elels non plus exposées depuis l’époque de Focillon. Latinité: art moderne d’Espagne… et de Roumanie. Les propres dessins de focillon proviennent du Cabinet des Estampes de Bucarest. Impressionistes roumains, la géométrie séduisante du « Puits au village de Brebu » par Stefan Luchian (1908).

« L’art n’est pas seulement une géométrie fantastique, ou plutôt une topologie plus complexe, il est lié au poids, à la densité, à la lumière, à la couleur. »

#567

Lorsqu’enfin l’on peut éteindre la rumeur du chauffage central & que les fenêtres s’ouvrent sur un plus-ou-moins beau temps, la ville pénètre jusqu’à mon bureau, là, derrière les stores vert tilleul, les hampes du tamarin, les feuilles lancéolées du potos & les dentelles dégouttelantes de la misère.

Par le biais de ma lucarne, depuis mon fond de cour, je vois briller les tuiles & filer les chats. Et puis surtout: j’aime à écouter le ressac urbain: le feulement d’une cheminée, l’intermittent souffle de la rue, un éclat de voix étouffé, les cris des mômes dans la cour d’école, deux aboiements de chien, le sifflement d’un merle, une moto grondante. Les plis & replis sonores de la vie citadine. Pas d’attention, juste une respiration en sourdine, vaste, à la fois éthérée & enveloppante.

#566

Est-ce trop tard? Le « Serpent à plumes » peut-il encore être sauvé des tripatouillages de Jean-Paul Bertrand? Lorsque l’on connaît l’historique des monégasques éditions du Rocher (éditeur de Brigitte Bardot & de Saddam Hussein, par exemple), on peut craindre le pire — qui a déjà commencé, avec une brutalité typiquement libérale (saisie des ordinateurs & archives du Serpent). Il y a une pétition ici.

*soupir* Le Serpent à plumes, c’est (était) un éditeur formidable, un véritable modèle. Un des derniers « moyens éditeurs » encore indépendants (avec d’autre part le rachat du Seuil, adieu les indépendants!) & une collection de poche vraiment admirable, « Motifs », belle & passionnante, souvent ouverte au merveilleux & à l’étrange. Zut! 🙁

#565

« Une pomme seulement? » Le jeune homme hoche la tête en silence, il semble au bord des larmes. Pourtant le regard qu’il me jette semble plutôt courroucé. L’épicier prend ses 34 centimes & le môme s’en va, par la vitrine je le vois marcher la tête baissée, roulant sa pomme entre ses mains.

#564

Le vaisseau du Capitaine Crochet n’est en fait qu’une grande façade en contre-plaqué — ses portes ouvrent sur d’autres pièces. Quant à l’océan, il n’a qu’une vingtaine de centimètres d’épaisseur & le fond est en moquette beige. Peter Pan & ses amis ont pris d’assaut le bâteau des pirates & Crochet est parvenu à s’enfuir, mais pas ses acolytes, qui se demandent maintenant s’ils vont être autorisés à continuer d’exister — après tout, en tant que pirates leur réalité même fut imposée au monde de la chambre d’enfant. Crochet, caché à l’angle du lit, les pieds dans l’eau tiède, harangue ses hommes pour qu’ils se rebellent. Sa grande ceinture ouvragée traîne encore dans les clapotis en bas de la façade gondolée du navire, mais le capitaine a récupéré son large chapeau rouge à plume noire.

Bizarre, ce rêve. Lorsque le téléphone m’a tiré du sommeil, ce matin, Crochet allait grimper sur le lit, dégoulinant & pestant contre ce fou de Pan.