#22

A Scientific Romance, par Ronald Wright (Anchor, 1997).

Imaginez: Londres, la plus grande cité d’Europe, n’est plus que ruines, marais, lianes et chaleur. Entre la moiteur du climat et la montée des eaux, la région de Londres est devenue un marécage, où la flore des Kew Gardens a tout envahi en lieu et place de la végétation tempérée; où les animaux échappés du zoo de Londres ont proliféré. Péniblement, David remonte d’abord jusqu’aux Docklands — il fait connaissance d’une femelle puma noire, qu’il parvient à amadouer. Arrivé à Londres proper, il en explore les ruines incroyables & impressionnantes, après s’être installé dans la Tour. Archéologue de formation, il recherche (et nous fait suivre dans son récit) des traces suceptibles de lui expliquer comment Londres en est arrivé là.

En 1999, David Lambert reçoit d’un de ses anciens profs d’archéologie une note énigmatique signée H.G. Wells, prétendûment retrouvée dans les papiers du grand écrivain britannique et que son testament demandait à ne pas être ouvert avant la dernière année du siècle. Le prof a pris cela pour un canular et transmet à David uniquement parce que celui-ci est un spécialiste en “victoriana” (artefacts et culture de l’ère Victoria). David est d’ailleurs conservateur d’un petit musée d’objets technologiques victoriens, installé dans l’ex-gare de St Pancras (un bâtiment gothique colossal qui, dans la réalité, est à l’abandon). H.G. Wells explique avoir participé aux expériences de son amante Tatiana sur la nature du temps. Il raconte comment Tatiana (dont l’Histoire n’a pas gardé de trace) a fabriqué une machine à explorer le temps — réellement. Programmée pour aterrir en 1999, date à laquelle elle supposait que la technologie temporelle serait déjà devenue banale.

David retrouve l’ancienne écurie (mews) où logeait Tatiana, et la loue, dans l’espoir à la fois farfelu et désespéré de voir la machine bel et bien arriver. David est un homme tourmenté, mal dans sa peau, que l’amour de sa vie (Anita, une belle et capricieuse égyptologue) a abandonné depuis longtemps, qui n’a plus de contact avec son ancien ami Bird, aucun ami à Londres, même plus de famille depuis que son oncle de Chelsea est décédé.

Tout le récit est fait de la voix même de David: il s’agit visiblement d’une sorte de testament laissé derrière lui, pour son copain Bird. Le récit, à la première personne du singulier bien entendu, est réaliste, chaleureux, David s’y attache tout autant à se souvenir de ses aventures amoureuses avec Anita (qui sortait auparavant avec Bird) qu’à décrire son attente de la voyeuse temporel.

La machine à explorer le temps arrive – mais sans la voyageuse: il ne reste plus à sa place que ses vêtements, en tas, encore tièdes, comme si elle s’était évaporée à l’arrivée.

A Scientific Romance est constitué de plusieurs parties successives. Si la première s’adresse à Bird, les autres s’adressent à Anita. David a découvert qu’Anita est morte brusquement, de ce qui semble être la maladie de Kreuzfeld-Jacob. Et David commence à tomber malade lui aussi — des faiblesses qui le laisse incapable de bouger, etc. Maladie ou dépression Déboussolé, David part dans le futur — au plus loin que la programmation de la machine le permet, avec le vague espoir de retrouver la voyageuse disparue à cette date-buttoir.

Il partira ensuite, sur les autoroute couverts d’une herbe mutante tuant tout autre végétation, vers Edinbourg puis vers le Loch Ness, à la recherche des derniers survivants de l’humanité.

Ce roman est époustouflant, la comparaison qui me vient tout de suite à l’esprit est Replay de Ken Grimwood (chez Points Seuil): même utilisation d’un thème qui semble hyper-évident et que l’auteur renouvelle totalement, même approche tenant plus de la littérature « classique » que de la science-fiction. Si l’on ajoute à ça un sens de l’humour bien britannique, des options politiques plutôt sympathiques (écologiste, en particulier), un style aussi fluide que chaleureux, une histoire future des hommes réaliste et poignante, des images vraiment fortes… C’est le bonheur. Rarement une fin du monde aura été décrite avec une telle humanité, une telle empathie, un tel lyrisme. D’autant que la prose de Ronald Wright n’est pas toujours conventionnelle: en parfait reflet de l’état mental du narrateur, elle peut parfois partir dans des monologues, dans des délires, dans des dépressions, dans de l’érudition (jamais pénible, sur la SF victorienne ou sur l’archéologie)… La fin, ouverte, est étrangement satisfaisante dans sa douce amertume.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *