#330

Impressions londoniennes, suite

Londres en octobre : pluie & vent. Concept particulièrement relatif que le « beau temps » : ciel blanc c’est beau, ciel plus ou moins gris c’est pas beau, grosse pluie c’est la cata. Nous n’aurons heureusement que peu de grosses pluies… Mais énormément de cieux gris fort sombres, tourmentés, pesants.

Depuis le temps que je rapporte des tee-shirts & des mugs marqués « Tate », il était temps que je fasse découvrir ces deux musées à Olive. Qui n’est pas déçu, bien entendu/heureusement. Je me surprends à beaucoup regarder Olivier regardant — une manière de re-découvrir « mon » Londres avec des yeux neufs, des yeux verts qu’assombrissent souvent des sourcils pensifs. [Rappel: pour lire la version d’Olivier de cette escapade londonienne, cliquer sur Les Eaux Troubles]

Avant de traverser le Millenium Bridge, petit plaisir rare : je descend au bord de l’eau, profitant de la marée basse. Vieux fantasme, ça, descendre sur la rive même de la Tamise. Une large échelle en bois visqueux d’algue plonge abruptement vers les rochers, odeur de vase, j’aime. Respiration profonde, voilà : c’est le Londres que je préfère, celui des bords de l’eau. Les poings dans les poches, mince silhouette contre la muraille sombre du quai, Olivier laisse dériver son regard vers l’autre rive, tandis que j’arpente la lisière du clapotis, m’amusant du flotsam & jetsam, ramassant trois petits morceaux de poterie.

Tate Modern. Le grand hall de la turbine est tout entier (!) occupé par une sculpture ! Démente de forme comme d’immensité — un projet de la série Unilever, par Amish Koorai. Un boyau de plastique rouge strié, se terminant en trompette aux deux bouts. Si vaste, si enveloppant, que le regard s’y perd, plonge dans ce gouffre horizontal.

Exploration, le contenu des salles thématiques a un peu changé depuis ma dernière visite. Nous admirons quelques Rothko sombres dans une salle (« Light Red Over Black »). un Matisse (« L’étang de Trévoux », 1916), un Cézanne (« Sous-bois devant les grottes au-dessus du château noir », 1906)… Et là ? Mais oui : un Monet ! Un Monet, dans ce musée d’art contemporain ? Belle idée : la confrontation d’une nymphéa avec deux oeuvres du paysagiste américain Richard Long. Me penchant sur le Monet, je découvre qu’il s’agit d’un prêt de la National Gallery. Of course, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Il faut que nous allions aussi à la National Gallery, ils ont des impressionnistes & post-impressionnistes.

Non loin de la gare de Waterloo, le pub The Stamford Arms. Ah, les pubs ! moi qui ne mets jamais les pieds dans des bistrots en temps normal, je n’en dérame pas à Londres… Amusant exotisme de ce pub-ci : Paris ! Des photos de Doineau sur les murs. Les yuppies du quartier cherchent à s’évader vers une autre grande capitale ?

Direction Tate Britain : suite de notre orgie-musée. Nous avons décidé de ne jamais prendre le métro, ou un minimum : quel meilleur moyen de voir la ville que de l’arpenter ? Nous faisons donc tout à pied. Les pubs sont là pour nous procurer les haltes nécessaires.

Tate Britain, alors ? Encore une fois, je demeurerai coi quant aux tableaux. Olive fait un peu du nez sur les Préraphaélites — jusqu’à ce qu’il tombe en arrêt devant « Ophelia », hé, hé, forcément ! Sublime chef d’oeuvre de Millais, impossible de n’en être pas bouleversé. Regret : juste au-dessus, l’autre chef d’oeuvre absolu de la période, « The Lady of Shalott » de Waterhouse, est accroché un peu trop haut & pâtit d’un reflet malencontreux, on ne le distingue pas aussi bien qu’il le faudrait.

Je me laisse séduire par des James Tissot — des messieurs-dames bien comme il faut en croisière, nonchalants, élégants. Peinture snob, frivole, beau style pourtant — suis-je un cuistre & un ignare si j’ose le comparer à Gustave Caillebotte ? J’admire quelques Whistler. Olivier aime « Lady Fishing, Mrs Ormond » de John Singer Sargent (1889). Mais le coup de cœur, la révélation, vient de « Carnation, Lily, Lily, Rose » du même Sargent (1885/86), son fameux tableau des petites filles aux lanternes. J’ignorais qu’il fut si immense ! Et comme d’habitude, l’original vibre de couleurs (cette lumière !) ignorées des reproductions même les meilleures — & encore cette fois je ne sais que vous dire, je ne suis pas commentateur d’art, seulement admirateur, je ne sais exprimer les sentiments que j’éprouve lorsque confronté à des tableaux qui m’émeuvent réellement. D’où les liens dans ce texte — faible tentative pour vous relayer au moins une part de mes émotions visuelles.

Quoi d’autre ? Encore un Sargent, représentant… Monet, en train de peindre à Giverny. Des James McNeil Whistler. Des John Constable, en particulier deux « Cloud Studies », dont le sujet forcément presque abstrait nous parle plus que l’application à reproduire des paysages réalistes. Ah, « Stoke-by-Nayland », tout de même (1810/11), du Constable quasi-impressionniste. Et puis les Turner, bien entendu : toute une aile de la Tate Britain, la Clore Gallery, leur est consacrée.

Il faudrait que j’écrive une éloge de la myopie en peinture… Je plaisante, mais à peine : rarement le strict réalisme me, nous, plaît. Enfants de l’impressionnisme nous sommes, définitivement. Alors, Turner ne nous plaît jamais tout à fait que lorsqu’il abandonne les détails, que lorsqu’il se noie dans la couleur, dans la pure lumière. Nous apprécions plus Turner au fur & à mesure de notre progression dans sa carrière : la dernière salle, intitulée « Finished or Unfinished ? », nous séduit tout à plein ! Des Turner esquissés, jamais terminés, où seule éclate la lumière : parfaits à notre regard !

Des titres ? Allez, les Turner qui ont le plus attiré nos regards : « Waves Breaking on a Lee Shore », « Waves Breaking Against the Wind », « Breakers on a Flat Beach », « Yacht Approaching the Coast », « Sunrise with Sea Monsters », « Venice with the Salute », « Sun Setting Over a Lake », « The Burning of the Houses of Parliament »…

Des repros des Turner ainsi que deux « Cloud Studies » de Constable & que le Sargent sur Monet, & tant d’autres, se trouvent sur le formidable site The Artchive — sur lequel je ne cesse de me rendre ces temps derniers, afin de me constituer des fonds d’écran aussi prétentieux que superbes ! 😉

#329

Impressions londoniennes

Petit somme dans l’Eurostar, j’ai rêvé d’Art déco et, me réveillant, me trouve un instant surpris que l’intérieur du wagon ne soit pas décoré par Charles Rennie Makintosh comme dans mon songe. Le monde est mal fait : la réalité devrait être plus directement malléable. Genre, au passage du tunnel sous la Manche, pop ! notre Eurostar acquiert un look à faire blêmir de jalousie les décorateurs de la série « Hercule Poirot ». Sans même changer le cadre chromatique des Eurostars : noir et jaune, j’imagine bien les colonnes aux cannelures droites qui séparent les sièges, les lustres carrés tombant du plafond… De même, outre-Quiévrain le Thalys serait soudain en Art nouveau — volutes pourpres à la Horta dans tous les wagons !

Chambre d’hôtel exiguë, le lit prend presque toute la place, tout juste si je parviens à caser ma grosse valise dans un coin. Oreillers étiques, on en demandera d’autres. Dehors, ciel bas & gris, légère bruine. La fenêtre donne sur la cour de l’école — vu du lit, ses toits (ardoises luisantes & brique sombre) me font penser à une sorte de monastère écossais, vague évocation de la demeure de William Morris près d’Oxford. Une école Art & Crafts, ou est-ce juste moi qui suis obsédé par ces esthétiques-là ?

Sitôt les bagages posés, nous fonçons à Camden Market. Bain de foule psychédélique — agréable tant qu’il demeure assez bref. Le marché ne cesse de s’agrandir, de nouveaux stands ont envahis une des cours pavées. Le charme tapageur de cet endroit tient, très paradoxalement, à son mercantilisme, à son artifice : c’est justement parce que Camden Market n’est pas authentique, qu’il brasse des baba-coolismes de pacotille & des provocations à la petite semaine (les centaines de tee-shirts rouges « CCCP » !), qu’il est… ce qu’il est. Camden Market trouve son identité même dans le faux-semblant. Sa séduction réside dans son leurre !

Bruine froide, effluves d’encens, cacophonie bruyante, colifichets multicolores; vieux bouquins & vieilles bouteilles, trois nouveaux batiks pour décorer nos fauteuils, nous déambulons le coeur léger & les cheveux mouillés.

L’estomac lesté par des pâtes chinoises, nous reprenons les bords de notre cher canal. Je suggère à Olive que nous poussions un tout petit peu plus loin, juste de l’autre côté de York Way, afin de regarder de plus près le bassin qui se trouve là (Battlebridge Bassin). Nous tentons l’approche par un bord, puis passant par des petites rues, par un autre : un musée du canal ? Hum, je veux voir ça !

Vraiment une affaire de famille, ou peu s’en faut — aspect « cheap » fort sympathique & enthousiasme du monsieur qui nous accueille à l’entrée. Situé dans un ancien entrepôt de glace, le London Canal Museum ne présente pas un nombre formidable de panneaux ou d’animations, mais je suis malgré tout ravi de le visiter : je complète ainsi ma connaissance amoureuse des canaux londoniens. Deux films sont aussi projetés, dont l’un, muet, en N&B — chouette document. Olivier, fatigué, pique du nez sur sa chaise. On redescend par la rampe d’accès des chevaux, jusqu’à l’expo sur le commerce de la glace. Découpée en Norvège, celle-ci était ensuite acheminée par voie de mer jusqu’à Londres (au Limehouse Basin) puis par péniche jusqu’à l’entrepôt. Il y avait tant de glace, dans deux immenses puits, que le froid s’entretenait longtemps. Un de ces puits peut encore être vu, peu profond maintenant mais donnant néanmoins une bonne idée de la chose… Pour être fauché & pas très plein, ce musée parvient pourtant à évoquer des échos de l’époque des transports sur le canal, par la massivité de son architecture & par les artefacts désuets qui le jonchent…

Soir. Sur Gray’s Inn Road, refuge au pub Kings Head pour échapper à une pluie trop tenace. « Ghosts at the Kings Head », proclame un petit dépliant : poltergeists & soupçons d’activités spectrales, pour un pub qui ne paye guère de mine. Fish & chips, half-pint of cider : deux leitmotivs du séjour.

Vite mon carnet : noter sur Judd Street l’adresse exacte de la fromagerie française, chez laquelle je fais se servir m’sieur Bodichiev (Bloomsburry Cheeses).