#160

Samedi 2 février 2002

Je m’attendais à devoir supporter la foule des grands jours, à Camden Market, mais pas du tout: il n’y a presque personne. Est-ce l’époque, ou bien la météo? (encore que la tempête se soit calmée)

En me réveillant ce matin, je me suis dit qu’il fallait que je me rende sur le canal du Régent. Impérieux besoin — ce canal est devenu ces dernières années mon lieu londonien favori, assez étrangement. Tiens, je me demande d’ailleurs quand va enfin sortir ma nouvelle « Les fantômes du canal »: j’y avais mis à profit mon amour du Regent’s Canal (pour une antho sur les Templiers, chez l’éditeur Rafaël de Surtis — j’espère que ça va bien paraître). Je ne fais qu’une petite portion du chemin de halage, cependant, aujourd’hui: juste de quoi prendre diverses photos (ah! les gazomètres de St Pancras!), retrouver un peu des lieux que j’aime, & me rendre au marché qui s’étend au niveau de l’écluse de Camden Lock. Un marché aussi immense qu’excentrique, labyrinthique, baba-cool à fond, j’adore. Qu’il n’y ait pas grand-monde est presque dommage: je n’aime pas trop la foule, mais celle de Camden Market est bigarrée, bizarre, pleine de jeunes aux coiffures et accoutrements singuliers… [écoutez le vieux con qui parle, là! ;-)]

J’ai quelques idées assez précises d’achats, cette fois-ci. Je m’arrête d’abord chez Aucaria, dont les grandes toiles en batik suspendues à l’entrée m’ont attirées — je pensais justement à acheter de nouveaux plaids pour le canapé & le fauteuil du salon. J’en choisi deux, garantis imprimés à la main au fin fond d’une communauté traditionnelle du Kazakhstan (!), et papote avec le vendeur — j’ai découvert avec ravissement que je suis désormais capable de discuter naturellement en anglais, et de comprendre toutes les conversations autour de moi, sans beaucoup d ‘effort. Pas aussi fluently qu’en français, tout de même, mais je me sidère moi-même des progrès que j’ai fait dans la pratique de la langue anglaise & sa compréhension orale. On a les fiertés qu’on peut!

Vous l’avouerai-je? Je me suis bien amusé à un petit exercice de mythomanie… Le gars me demande où j’habite — et sans même réfléchir, je lui réponds « Canterbury ». But you are French? — Oh yes, that I am! Et la conversation de continuer, le gars me demande ce que je fais à Canterbury; j’y effectue des recherches, en vue de l’écriture d’une livre. j’y suis pour un an, mais je viens souvent à Londres. Quel genre de livre? Oh, de la fiction, mais je me documente sur la vie des musiciens de « Canterbury rock ». Vous êtes un auteur, alors? Mimique de fausse modestie: oui, mais juste un tout petit…

Et ainsi de suite durant le temps de la vente. Mensonge? Hum, je préfère considérer cela comme une forme de créativité. Enchantement du réel, exercice de création fictionnelle, tout ça tout ça… 😉

Amusé par ma propre conduite, je poursuis mes déambulations camdenesques par un bouquiniste, un marchand de bougies (« vous êtes mon premier client aujourd’hui », alors qu’il est presque midi), un stand de bouffe thaï, un autre bouquiniste (où j’achète un gros & délicieux guide de Londres datant des années 50, un classique avais-lu quelque part — The Face of London d’Harold P. Clunn), l’antiquaire de bouteilles victoriennes, etc. Pas grand-chose à raconter de bien spectaculaire, j’explore le coeur léger & le porte-monnaie désinvolte les grottes psychédéliques, caves voûtées, écuries reconverties & autres ruelles à bazar kitsch, m’amuse des fringues branchées & du mobilier seventies (il y a même un véritable fauteuil-oeuf, je ne sais plus exactement comment on appelle ça: le fauteuil du N°2 dans Le Prisonnier, vous voyez?).

Pour retourner à l’hôtel, je décide de sortir du canal, afin d’en suivre les contours par l’autre côté: depuis le temps que j’arpente le chemin de halage du Regent’s Canal, je n’ai jamais contemplé l’autre rive que d’un seul point de vue. Balade dans Camden Town, avec un arrêt dans… un supermarché! Faut être fou pour trouver amusant de faire des courses dans un supermarché un samedi, je sais: mais pour le petit français que je suis, un Sainsbury’s est forcément assez exotique, et j’avais prévu de rapporter quelques broutilles indiennes. À noter que ce Sainsbury’s est logé dans un bâtiment extrèmement moderne, tout en structures ondulées & pilliers en métal, d’une audace presque violente. Quand je pense qu’en France qui dit supermarché dit abominable boîte en béton posée dans un parking d’entrée de ville… Les Sainsbury, outre qu’ils se logent un peu partout dans la cité-même, innovent constamment dans leur architecture, tant extérieure (surtout) qu’intérieure (un peu). Comme quoi les théories françaises minables quant à la nécessité (!) d’avoir pour les supermarchés un aménagement le plus hideux & dépouillé possible, ne sont que de colossales âneries, reflet seulement de la complète médiocrité de pensée des « décideurs » de grandes surfaces. En Grande-Bretagne, supermarché peut rimer avec recherche esthétique.

Les maisons de ville traditionnelles alternent avec des bâtiments ultra-modernes, bonheur d’architecture contemporaine. Londres est un paradis pour l’amateur d’architecture actuelle (mais pas seulement actuelle, bien sûr). Je ne cesse de me réjouir de la beauté de tel ou tel immeuble, de tel ou tel entrepôt. Contraste de la population, aussi: petites mémés anglaises, indiens de tous âges — & un jeune couple hautain, hyper-maquillé, mode jusqu’au bout des ongles, comme en représentation.

Les rues quittent insensiblement les bords du canal & je me perd un instant: je rentre dans le parc de l’hôpital St Pancras afin d’y consulter un plan. Au passage, je remarque un grand panneau nous informant que l’hôpital des maladies tropicales a changé d’adresse — amusement, ça m’évoque des images coloniales, complètement désuétes. Le plan me confirme que j’ai raté une petite rue, mais que se trouve ici la tombe de Mary Shelley. C’est aussi une des choses que j’aime à Londres: partout, où que l’on se tourne, des preuves concrètes du passage des grands auteurs de la littérature (& tout particulièrement des littératures de l’imaginaire, cette pratique ô combien méprisée en France). M’approchant de la tombe de l’autrice de Frankenstein, j’aperçois au fond du parc un petit portail, quelques marches qui descendent sur la petite rue que j’avais raté. Parfait.

Au moment où je m’apprête à franchir ce portillon, un grand fracas de métal froissé me fait sursauter: un homme vêtu de noir ouvre un grand portail puis évacue avec un collègue tout aussi sombrement habillé, un long sac à la forme gibeuse — cette aile de l’hôpital est nommée Coroner quelque chose… La morgue? Je ne veux pas savoir ce que contient le sac, aussitôt chargé à l’arrière d’une camionnette…

Je vais passer sous le pont de chemin de fer lorsque dans un souffle me double un vélo. Son jeune cycliste noir éclate d’un rire joyeux.

Au-delà du pont se niche un autre petit parc: le Camley Street Natural Park, minuscule réserve de vie « sauvage » que j’ai souvent admiré depuis l’autre rive. J’y fais quelques pas, curieux. Un désordre baba-cool, rien de bien intéressant. Les plans de réaménagements des environs par Norman Foster & Associates devait rayer ce parc de la carte — une erreur stratégique, sans doute. Quoi qu’il en soit, les plans sont toujours dans des cartons, et la petite réserve des bords de l’eau coule toujours des jours tranquilles, au sein d’une zone de friche ponctuée ici & là par la haute silhouette arachnéenne d’une structure à nue de gazomètre. Je grimpe sur des parpaings afin d’essayer de saisir un cliché intéressant d’un de ces gasholder, avant que l’immeuble en construction à cet endroit, juste derrière la gare de St Pancras, n’en cache la vue. Je prend également quelques photos de l’arrière de la gare — étonnants entrepôts à moitié en ruine mais aux formes gothiques, fenêtres en ogive pour garages minables… J’ignore ce que donneront toutes ces photos que je prend: jamais pratiqué cet art auparavant, et première fois que j’utilise mon tout neuf appareil numérique. On verra bien au retour…

Après une courte étape de récupération à l’hôtel, je pars en direction d’Oxford Street: ce sera une journée de shopping. J’utilise comme repère d’orientation le brocoli géant de la tour des télécoms. Mais, ayant aperçu au bout d’Euston Road un groupe d’immeubles neufs qui m’attire par son esthétique, je me laisse emporter un peu trop loin par mon enthousiasme, jusqu’à la retonde de la station Great Portland Street du métro. Qu’importe, ces immeubles sont effectivement superbes: typiques du renouveau des facades-rideau, non plus plaquées contre le corps du bâtiments comme les immeubles des années 60/70, mais décollée, formant comme une cage en verre vert, tendue sur des piliers en métal aux torsions réminiscentes des recherches de Viollet-Leduc aussi bien que de Foster… L’architecture contemporaine est passionnante, comme une sorte d’aboutissement de toutes les recherches, réussies ou non, du XXe siècle. Et Londres en semble une sorte de capitale/champ d’expériences. J’achète d’ailleurs ce soir-là un beau/gros bouquin superbement illustré, sur le sujet (New London Architecture par Kenneth Powell), dans une librairie de design, Magma. Londres n’est-elle pas de plus en plus belle? C’est l’impression que j’ai. Et le soir venu, avec la tombée de la nuit, lui confère une grâce supplémentaire: les architectes actuels pensent aussi à l’éclairage/mise en scène de leurs créations/réaménagements. Ainsi cette cage d’escalier d’un quelconque petit immeuble art-déco, au fin d’une courette, anonyme le jour & transcendé la nuit par la lumière qui la découpe sous forme d’un large carré rouge. Plein les yeux, jubilation esthétique.

Tonight, encore cinéma: un des Odeon de Leicester Square propose une avant-première de Monsters, Inc.. Un grand moment de fou-rire, ces mecs de Pixar sont vraiment géniaux: drôles, impertinents, imaginatifs (le scénar relève d’une fantasy très originale). Another excellent day, que je termine par un non moins excellent repas tex-mex, au Friday’s de Piccadilly.

(à suivre)

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