#250

Noté le jeudi 6 juin:

Pour ce matin, je me suis concocté un petit programme d’exploration avec comme prétexte diverses étapes littéraires. L’un des avantages de ce parcours est qu’il débute tout de suite, à côté de l’hôtel. Il ne pleut pas mais Londres est dans les nuages, j’avance au sein d’une bruine très fine.

Première halte : au bout de Chad Street, face au magasin de jazz. Simplement une petite façade noire, sans intérêt intrinsèque – mais autrefois se trouvait à cet endroit la source Chad (Chadswell). De l’autre côté de Gray’s Inn Road, je m’enfonce dans l’étroite Chad’s Place où les maisons ont conservés une allure essentiellement holmèsienne, en dépit du digiphone et des portes en métal brossé de la National Playing Fields Association. Sous mes pas gronde le train. Je tente une photo à travers le grillage, à un endroit où il y a juste la place pour glisser l’objectif : photo un peu au hasard, des quais en-dessous et d’un angle mort couvert de végétation – le résultat n’est pas trop mal. De toute manière je ne sais pas (encore ?) prendre de bonnes photos. mes clichés ne sont que des aides-mémoire personnels.

Comme presque partout dans Londres, décidément, les anciens entrepôt ont été réhabilités & abritent des structures ultra-moderne en complet contraste avec leur façade. Tel cet immense bureau à surface ouverte, dont les larges baies vitrées sont soulignées par un trait lumineux en néon bleu. Il est amusant de se promener dans ces petites rues – à deux pas de l’hôtel & que je n’avais pourtant pas encore explorées. Elles présentent le spectacle désormais familier & qui m’est cher de ce fertile mélange de friches industrielles (partiellement réhabilitées), de terraces traditionnelles, de voies ferrées & de terrains vague. Au milieu d’un de ceux-là s’élève la silhouette massive d’une cheminée tronquée – que peut bien être ce corps en brique ? Peut-être une voie d’évacuation des vapeurs du train sous-jaccent ? Un groupe d’immeuble nommé Derby Lodge présente un visage inhabituel : en brique jaune très pâle, sa façade est régulièrement ponctuée par des balcons aux ferronneries compliquées. Ni Art nouveau ni Art déco, une création discrètement singulière & plaisante. Buddleia : peut-être la plante reine de Londres. Elle pousse partout, sur le toit d’un garage, dans les interstices d’une façade usée, dans la friche au pied d’une maison en ruine – dans laquelle s’affèrent pourtant des ouvriers. À l’angle de King’s Cross Road s’érige bien entendu un pub classique, le Northumberland Arms.

Paris-la-républicaine s’enorgueillit toujours d’avoir accueilli quantité d’exilés. En vérité, Londres-la-monarchiste me semble plus encore que Paris une terre de liberté & d’accueil. Depuis King’s Cross Road, je grimpe sur une petite colline à mi-flanc de laquelle se trouve Percy Circus, juste là, à la gauche de Vernon Rise, au numéro 16, un certain Lénine vécut en 1905.

Une odeur de fumée flotte dans l’air humide. Il avait du goût, le camarade Lénine. Cette colline est encore un de ces endroits presque champêtres, incroyablement calmes, comme Londres en réserve tant – juste à deux pas des avenues les plus fréquentées.

Je suis passé avant-hier un peu plus à l’Est dans ce même quartier. Je crois bien que mon âme de petit bourgeois est en train de tomber amoureuse de Finsbury. Cette calme colline était autrefois un lieu de villégiature & de repos champêtre, à deux pas de Londres qui l’a maintenant rattrapé. Une grotte tout près d’ici célébrait même le souvenir du mythe arthurien. Il n’en reste désormais qu’une rue anonyme, bordée par un immeuble rouge aux fausses allures de forteresse écossaise. Merlin Street.

Le quartier est très vert, et l’humidité ambiante, la bruine omniprésente aujourd’hui, gonfle cette végétation d’une sorte de mystère, semble lui conférer une nouvelle dimension, qui n’est pas pour me déplaire. D’ailleurs, je remonte Green Terrace, au bout de laquelle une victoire ailée au centre d’un minuscule square appelle mon humeur mythologique. Il s’agit d’un mémorial aux morts de la Deuxième guerre mondiale, mais qu’importe ? Belle fée que celle-ci.

Pénétrant dans Clerkenwell par le chemin piétonnier qui coupe les Spa Fields, j’emplie mes poumons d’un doux parfum d’aiguilles de pin humides & de menthe.

Le but de cette portion-ci du pèlerinage que je me suis imaginé est un pub, au cœur du Clerkenwell historique, Skedford Arms. Un de ces très anciens pubs dans lesquels Bodichiev va aller se reposer… Il est malheureusement trop tôt, environ 11h, pour que je m’arrête y boire un cidre. Mon goût pour le cidre Strongbow ne me conduit pas encore à en consommer le matin…

Next is the Clerkenwell Green, cet espace de verdure autour duquel durant près d’un siècle et demi bouillonnèrent les mouvements revendicateurs de ce quartier d’artisans d’horlogerie & de mécanismes de précision. Unionistes, fabiens, jacobins & autres gauchistes.

Petit trekkings à travers passages, ruelles & avenues du Clerkenwell (toujours) industriel. Puis Gray’s Inn Road, au croisement de Elm Street, devant la porte de Shareston Mansions. Les gargouilles en bois, sculptées dans la porte d’entrée, inspirèrent Arthur Machen qui hallucinait dans le quartier. Une rue d’anciennes écuries, Brownlow Mews, est censée conduirent à l’une des anciennes maisons de Dicksens dans le quartier. Elle me fait passer devant le Blue Lion, l’un des repaires de la Golden Dawn Society.

Mon parcours exige ensuite que je traverse le très littéraire quartier de Bloomsbury, pour rejoindre Marylebone. Ce faisant, je passe devant un bâtiment d’université au nom si modeste qu’il ne peut être qu’ironique : Goodenough College. Good enough… J’aurai du faire mes études là, tiens.

Pendant que j’y suis, je vais aller faire un tour chez Gay’s the World et Judd Books, mais en traversant le Brunswick Centre, je découvre qu’il y a là un bouquiniste très grand, plaisamment achalandé, que je ne connaissais pas – une branche de chez Skoob. J’y déniche un David Lodge en hardcover que je ne possédais pas encore. Je n’achète les Lodge qu’au compte-goutte & je les lis de même, car il n’y en a pas tant que ça & que j’adore tant cet auteur que je préfère l’économiser.

Il est plus de midi, si j’allais manger ? Voyons, quel est ce restaurant indien sur Marchmont Street où je suis déjà allé ? Motijil Tandoori Restaurant, ce doit être là . [Après le repas, et puisque je suis à deux pas de l’hôtel j’interromps mon parcours pour rentrer à celui-ci. Sans vergogne, je fais une petite sieste.]

Dans Torrington place, je passe comme maint fois déjà devant ce superbe Waterstone, sa façade ne cesse de m’émerveiller. La haute silhouette bourgeonnante de la British Telecom Tower domine le quartier que l’on a nommé Fitzrovia. Dans son ombre, j’arpente quelques rues à la recherche des traces furtives du passage de Verlaine & Rimbault. Un côté au moins de Cleveland Street est encore plus ou moins tel que les deux poètes l’ont connu. Puis, ce dérisoire pèlerinage effectué je descend le long du Middlesex Hospital – autour duquel se déroulent plusieurs de mes nouvelles, ne me demandez surtout pas pourquoi. Je tourne autour de l’hôpital, afin de trouver un pub qui conviendrait bien à Bodichiev. J’en trouve enfin un, idéalement situé – et en plus il se nomme The Green Man, n’est-ce pas splendide ? Juste au croisement de Riding House Street & d’une adorable mews nommée Bourlet Close, dans laquelle s’élèvent plusieurs anciens entrepôts dont possède des fenêtres en croix & l’autre des fenêtres en cercle, le tout dominé par une série de sculptures étonnantes. Encore un superbe exemple de travail de déco & réhabilitation. Je n’ose imaginer combien coûtent ateliers, appartements ou bureaux dans les environs. J’ai regardé tout à l’heure, en quittant l’hôtel, les annonces dans la vitrine d’une agence immobilière. Elle propose à la vente des appartements dans le quartier de King’s Cross. Ce sont les mêmes prix qu’à Lyon. 210.000 pour un deux pièces, 700.000 pour un trois ou quatre pièces. À ceci près que… ce n’est pas en francs, mais en livres sterling. Plus de dix fois plus cher… Not my kind of money, obviously.

Mes divagations urbaines me portent juste à côté du Soho Square, Neal Street, où habitait la famille Marx. Puis finalement cette longue errance me conduit au-delà de Charing Cross Road, du côté de Trafalguar Square : je remonte le Strand jusqu’à Somerset House.

Je constate avec amusement qu’une exposition y est consacrée à Caspar David Friedrich, un peintre romantique allemand qui travaillait pour les palais impériaux russes. Voilà qui est en parfait accord avec l’univers de Bodichiev ! Londres + la Russie. Néanmoins, je ne vais pas voir cette expo, ma foi relativement coûteuse & pour laquelle j’avoue n’avoir que peu de goût. Je me rends en revanche au Courtauld Institute, histoire de voir leur collection d’impressionnistes. Il n’y a que deux pièces, ils ne semblent vraiment pas avoir beaucoup de place pour exposer… Sont pourtant réunis de beaux exemples de tous les grands maîtres, et certains tableaux célébrissimes. Il y a des Seurat, Degas, Pissaro, Cézanne, Gauguin ; un seul Van Gogh mais quel Van Gogh ! Rien moins que l’homme à l’oreille coupée ; des Manet, seulement deux Claude Monet hélas. En définitive, ce sont les Degas qui m’impressionnent le plus. M’impressionner n’est d’ailleurs peut-être pas le terme qui convient le mieux. Me séduisent, me fascinent. Dans une troisième pièce, des exemples de leur collection de dessins sont exposés. Parmi lesquels une recherche de Seurat, absolument renversante, toute en ombres. Je dois reconnaître n’être guère intéressé par le reste des collections, au rez-de-chaussée & au premier – des tableaux du XVIe au XVIIIe siècle. Ca ne me parle que peu, pas réellement ma culture.

Je m’apprête à redescendre le grand escalier, lorsque subitement s’élèvent de l’entrée de grands glapissements féminins, avec toute l’énergie d’une Castafiore qui aurait ses vapeurs. Bruits sourds, un pilier en fer roule sur le sol. Les gardes se précipitent dans l’escalier, Une dame d’un certain âge s’est évanouie, dit quelqu’un. Moi qui croyais qu’un évanouissement impliquait une perte de connaissance, et donc du silence. Cette pauvre femme était presque comique – j’ai honte à le dire. On la relève péniblement lorsque je ressort.

Dans la grande cour centrale, grise, le ciel bas, plombé, fait paradoxalement rutiler un petit dôme de cuivre vert & son soubassement peint en crème. Les jets d’eau jouent en cadence.

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