#422

Épinal

Un voyage en train vers les Vosges demande une infinie patience — en cela, la SNCF demeure encore la fille d’un autre siècle, d’une autre société: alors qu’aujourd’hui l’on serait tous censés prier sur l’autel de la vitesse & sacrifier au culte de la quotidienneté affairée, le train pour sa part (en dehors de la famille pressée des TGV, Thalis & autres Eurostar) propose encore un mode de transport forcément contemplatif.

Les petites gares se succèdent au sein d’un paysage parfaitement vert & des noms de saucisses me résonnent aux oreilles (Montbéliard, Morteau), flûte: j’aurais été bien avisé de prendre un petit-déjeuner avant de partir. Lors du changement de train, j’ose quelques pas en dehors de la très vilaine gare. Kebab, ce sera: pas aimables, les gars, mais leur viande est bonne.

Je lorgne des architectures qui ne me sont pas familières — villages & petites villes, maisons isolées, vaste ferme fortifiée ou abbaye de pierre grise & toits amples. Au passage au-dessus d’une large rivière, je m’étonne de la présence de quatre ou cinq silhouettes humaines les pieds dans l’eau, vêtues de grandes parkas noires et de chapeaux à bord mou, un peu la version « men in black » des pêcheurs bretons — certains se tiennent sur la rive, d’autres sur un banc de sable,d ‘autres encore pataugent. Que font-ils donc? Le déplacement du train me dérobe cette vision incongrue de sable, d’eau, de joncs & d’hommes en noir. Au-dessus de la gorge se dessine en ligne nette une écriture inconnue: des lettres carrées, sombres, à la fois presque abstraite & confusément reconnaissables. En fait, des arbres.

Le petit train orange s’enfonce dans les Vosges sauvages: nous croisons des stations désaffectées, et même celles où l’on fait halte se chargent d’une mélancolie désuète, toutes rétros & décaties comme des vieilles dames qui ne s’accrochent encore à leur élégance passée que par habitude.

« Bain-les-Bains », sublime sottise de l’allitération!

À l’arrivée, rapide crochet afin de déposer nos minuscules bagages (monsieur Gérard Klein venait lui aussi d’être pris en charge par notre couple de conducteurs/organisateurs). Puis la voiture nous dépose sur les lieux du festival: un jardin public en bord de canal.

Si la tente principale, celle de la librairie, ne présente rien de bien original (une longue structure d’un gris clair, aux fausses allures d’abri du désert pour général mussolinien, alors que sa toile ruisselle de l’humidité locale), par contre sa voisine renforce l’aspect gentiment démodé du parc, son utopie bourgeoise de l’entre-deux-guerres. Il s’agit d’une sorte de chapiteau de cirque, bariolé, tout rond & tout séduisant: cette fois j’en suis certain, nous sommes à Célesteville! Quoique l’intérieur célèbrerait plutôt le souvenir des « Mystères de l’Ouest » que celui du Roi Babar: portes & plancher en bois, long bar courbe & rutilant, le pourtour de la rotonde s’aménage en box comme dans un pub & des colonnes en bois ponctuent la circonférence de ce que l’on imagine bine être d’ordinaire une salle de bal. Les miroirs qui couvrent le moindre espace mural renforcent encore cette impression de saloon. Et avec la toile multicolore qui s’élève pour former le chapeau de cet étonnant édifice, on ne sait plus trop si l’on vient de pénétrer dans un cirque, dans un bal musette ou dans un saloon… Trouble encore accentué par le fond musical, qui ne cesse de changer l’ambiance de séance de parlotte en séance de promo: baroque, tzigane, jazzy…

Le bonheur & la malédiction de ce genre de festivals, c’est à la fois la richesse & la brièveté des échanges, des rencontres, de retrouvailles. Michelle, Sara, Sylvie, Michel, Francis, Joëlle, Jean-Pierre… Amitiés renouvelées à la volée, peu de temps pour plus qu’une bise & quelques minutes d’échanges de données personnelles… Je m’étonne & m’enchante de la générosité de certaines rencontres pourtant si rapides: Rachel Tanner décidée, Bernard Simonay bonhomme, Bernard « the legend » Blanc volubile (si affectueux & pourtant si visiblement volatile, certainement prompt aux emportements). Autant par choix que par hasard heureux, je me polarise surtout sur Fabrice (samedi) — grande joie de découvrir sa présence en ce festival, puis plus tard d’apprendre que son train lui ayant fait faux bond, il restera toute la soirée. Puis sur Johan (dimanche). Des complicités tranquilles, d’une évidence dont il convient de savoir apprécier la rareté.

Epinal? Un rapide tour du vieux centre en compagnie de Johanna & Johan — la basilique St Maurice trône en son centre comme un animal étrange, cousu de pièces & de morceaux. Deux tours de brique rose, toutes simples, deux ailes gothiques, torturées, un clocher roman, au porche curieusement ficelé de motifs géométriques, comme des exemples décoratifs pour un catalogue d’église-ready-made.

Au bord du canal, tout au bout du boudin blanc du festival, d’anciennes demeures bourgeoises mirent dans l’eau leurs façades des années trente. Les oiseaux chantent-ils plus fort lorsque le temps est à la pluie? J’ai souvent cette impression.

Mais alors, avec le climat local ô combien humide, les piafs des Vosges devraient être un peu aphones!

Retour automobile & bavard. Alors qu’en quittant la petite ville Jean-Jacques me parle de la sorte d’autisme qui est le sien, je ne cesse d’observer ce monde qu’il dit ne pas voir. Des coulées lumineuses marbrent les nuages bas. Un grand arbre mal peigné semble jouer les épouvantails sur le dos rond d’une colline herbeuse, il agite ses branches hirsutes en salut écolo.

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