#437

« Ce n’est pas pour avoir vu les monuments célèbres d’une grande cité qu’on peut en entendre la chanson familière. » (Mac Orlan)

Il y a, dans mon coeur d’amoureux des villes, plus d’un amour: London en tout premier lieu (presque une obsession — oh, et à ce propos une délicieuse découverte: Literary London), mais aussi Bordeaux (où je rêve de retourner vivre), Bruxelles (qu’il faudrait que je découvre plus avant), San Francisco (où je regrette de n’être toujours pas retourné)…

Paris ne fait pas partie de ces amours — la ville est belle, séduisante, vaste… & cependant… Je ne sais, elle ne me parle pas réellement. Allez savoir pourquoi? Les élans du coeur ne s’expliquent pas, bien entendu. Mais une grande ville demeure une grande ville & à tout le moins Paris si elle ne me fascine pas, m’intéresse.

J’avais commandé sur Amazon, il y a des mois de cela, un gros ouvrage sur Eugène Atget, Atget Paris, qu’ils m’ont enfin déniché.

Fascination: Atget photographia Paris durant la majeure partie de sa vie, de 1897 à 1927. Des milliers et des milliers de clichés (la préfacière de ce recueil estime qu’environ quinze mille furent acquis par des musées & institutions), tous dédiés à une unique obsession: documenter le vieux Paris de long en large, fixer par la photographie une ville qui ne cessait de disparaître, des cadres de vie qui changeaient & sur lesquels Atget tenait à témoigner. Car Atget ne photographiait pas les réalisations d’Haussmann, bien au contraire: il fouillait ce que la capitale comptait de ruelles sinueuses, de vieilles bâtisses, de taudis promis à la démolition, de lieux anonymes, de murs couvert d’affiches, de godillots suspendus, de mannequins hébétés, de pissotières désuètes, de moulins abandonnés, de petits métiers, de vitrines incongrues, de murs pittoresques, de détails piquants, de pavés luisants, de passages ordinaires & de fontaines ébréchées…

Atget n’était pas un artiste — ou plutôt: il refusait ce qualificatif. Pour lui, qui dans sa jeunesse avait désespérément essayé d’être artiste (comédien puis peintre), « ce sont de simples documents que je fais ». Les artistes, c’étaient ceux qui lui commandaient telle série topographique, telle collection de gros plans, tel reportage sur un aspect de la vie parisienne: les Derain, Foujita, Vlaminck, Utrillo… Ou bien, à la fin de sa vie, c’étaient ses voisins les surréalistes (Man Ray, De Chirico) et leur copine la photographe américaine Berenice Abbott (à qui Atget doit largement d’être passé à la postérité). Lui? Un piéton attentif, d’une scrupuleuse honnêteté, rejetant toute idée de flou artistique au profit de la pureté des lignes architecturales, d’une complète maîtrise des cadrages, de la plus grande rigueur documentaire.

Et pourtant: en feuilletant ces 840 photographies (& tant d’autres: quantité de reproductions par la BNF, par exemple) né un véritable sentiment d’ivresse, l’émouvante sensation d’effectuer un voyage dans le temps…

« Ses photographies nous adressent une sorte de reproche muet, car la photo donne à la vue topographique une toute autre saveur que la peinture ou le dessin: celle de l’amertume qui naît du sentiment de l’immédiate proximité, celle de l’émotion que cause un pouvoir de résurrection infiniment plus fort. »

(Laure Beaumont-Maillet, dans sa préface)

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