#1327

NYC 2

La rue de notre hôtel a tout du Manhattan de Woody Allen. Et quel repaire hype que le Pod Hotel: dans son lobby ondule un immense canapé, des abats-jour géants orientent la lumière sur un front-desk imaculé, tandis que Joni Mitchell chuchote dans l’atmosphère.La chambre est une mince cellule aux couches superposées en inox, les couvre-lits décorés de motifs cyber. De manière amusante, l’entrée du Pod se trouve coincée entre deux restaurants français, le « Bateau ivre » et le « Montparnasse ». Sur l’autre trottoir, la Sutton Place synagogue, qui fait quasiment face à une boutique en basement d’astrology readings. Le petit jardin Greenacre est en travaux. Des pumpkins s’entassent en devanture des delis.
Petit-déjeuner dans un « diner » non loin: je m’initie au rituel des pancakes avec du bacon croustillant, le tout copieusement arrosé d’un faux miel nommé « corn syrup » et d’un peu de beurre. Avec un café long pour faire couler. Délicieux: je sens que ce rituel va être nôtre pour toute la durée de ce séjour. Jolie immersion dans l’esprit de la ville que de manger du bacon et des crêpes pendant qu’au-dehors le gris du matin s’éveille à un blanc léger et que le feuillage des acacias frémit sous les escaliers de secours. J’ai l’impression que ma B.O. est par Badalamenti. Une cheminée rayée orange et blanc fume abondamment en plein milieu de la chaussée.

Un peu plus tard, au début d’après-midi tandis que je remonte seul la 5e avenue parce que Jean déjeune avec le patricien RJ Keefe, ma B.O. passera à l’Englishman in New-York de Sting, qui m’inspirera la calme vision de The Pond, à l’entrée de Central Park sur la 5e. Au feu rouge de la 63e, une longue file de yellow cabs renforce l’iconographie urbaine locale d’une petite musique s’échappant de l’une des vitres, baissée. Clarinette, bien sûr: l’instrument jazz de NYC par excellence. C’est presque trop, on va croire que j’invente.
« Love Thy Neighbor as Thyself » proclame la façade du 838 5e ave, en lettres gravées dans la pierre blanche au-dessus d’un long avent vert. De l’autre côté de la rue, le portique imposant du temple Emmanu-El inspire moins l’amour que le respect craintif, et son voisin de proclamer en effet « Walk Humbly with Thy God ».

L’air de Midtown a une odeur piquante, d’échappements automobiles et de bretzels grillés.

Fatigué, je rentre dans l’église St-Bart’s, tout à la fois pour en admirer l’intérieur paisiblement sombre, et pour un instant m’assoir, avec reconnaissance pour ce repos à défaut de dévotion. De l’intérieur, le bulbe byzantin s’élève en un mystérieux dôme d’obscurité. L’épaisseur des murs et le silence des lieux filtrent la rumeur de la ville jusqu’à son élément essentiel: les hululements de sirènes policières. Ce bruit lancinant semble issu de la nervosité-même de NYC, tout comme les constantes éruptions de fumeroles dans son sol paraissent montrer la nature littéralement infernale du sous-sol. Le matin, explorant la gare de Grand Central (culture cheminote oblige), jusqu’à descendre dans la suie d’un quai, une fois encore l’expression « du ventre de la Bête » m’est remontée en mémoire.

Le prétexte de ce voyage est la « bibliothèque rouge »: l’iconographie (et l’ambiance) du prochain volume sur Nero Wolfe, mais aussi, au-delà, de ceux sur Hammett et le hard-boiled, ou sur les vengeurs des « pulps ». Compulsant un guide du polar à New York, j’avais donc constitué une liste détaillée des endroits à voir et à photographier. Jean mitraille beaucoup, grattes-ciel Art Déco et scène de rue, mais nous n’avons finalement encore vu que deux des lieux de la liste: The Tombs, l’immense ziggourat judiciaire et pénale, et l’ancien quartier de South Street Seaport, au bord de l’East River, entre décrépitude authentique et gentrification commerciale.

#1326

NYC 1

Départ: je suppose que, partant pour New York, je devrais ressentir de l’excitation. Mais pas du tout: I’m boooored. J’aime bien voyager en train, mais alors les avions, c’est d’un ennui…

A bord de l’avion fort peu peuplé, occupant la rangée centrale, un couple attire volontiers le regard et m’amusent autant qu’ils m’irritent. Lui: le Juif prototypique, roux de poil et long de face, serré dans un anorak grisâtre au-dessus d’une curieuse vareuse blanche dont pendent plusieurs rubans. A peine assis, il brandit ostensiblement un vilain volume au cuir compliqué, un long tranche-fil semblant y répondre aux fils qui trainent de l’habit de l’individu. Sa compagne est une jeune fille paraissant presque trop peu âgée pour être déjà mariée. Le cheveu blond sale moulé mi-long près du visage, les globes oculaires formidablement proéminent, elle a le torse froissé par un sweat-shirt d’un beau vert grenouille. Entre eux, mes étonnants voisins ont installé le berceau de bébé – un poupon à la bouille parfaitement ronde, qui demeurera d’un calme olympien durant tout le vol. Une hôtesse vient vite s’inquiéter de ce que l’installation de ce couffin en plastique gris soit contre le règlement. La jeune fille parle beaucoup, se lève maintes fois, agite les mains, affirme plusieurs fois le nom de la marque du berceau. Un autre membre d’équipage, puis une nouvelle hôtesse, viennent discuter avec les parents sûrs de leur bon droit et exhibants les sourires patients de personnes pleines de bonne volonté habituées à se trouver en but aux brimades d’un monde cruel. Mêmes mimiques, bien rodées, un quart d’heure plus tard lorsque survient la question du repas: horreur incrédule du gentil couple, comment cela, la compagnie n’a pas embarqué les plateaux-repas spécifiques pour eux? Mais ils ont payé leur place, tout de même, l’hôtesse peut-elle prévenir le purser?
Patiente et pleine de sollicitude, l’hôtesse revient avec la liste des plateaux-repas, mais ce menu allemand (la compagnie est Lufthensa) n’éveille que des grimaces navrées. L’hôtesse revient encore une fois, avec tout ce qu’elle peut offrir au couple souffrant avec un stoïcisme bien visible: une banane et trois pommes, c’est tout ce qu’ils mangeront en 8h de vol! Un peu plus tard, le purser viendra discuter avec notre minorité opprimée, tout de commisération aussi souriante que volubile, et prêt à apaiser le désarroi communautariste de quelques plaisantes anecdotes. Le purser part, la jeune fille appelle un stewart: pourrait-elle avoir de l’eau? Le service est terminé, madame. Oui, mais malgré tout elle a très soif. Le stewart lui apporte une pleine bouteille d’eau minérale: sans en boire une seule goutte, l’enfant-femme l’enfouit dans le désordre du couffin.
Quand la jeune fille reste enfin assise, plongée dans la lecture d’une brochure maquettée sur deux colonnes (« The Golem of Prague », lirai-je un peu plus tard), je remarque qu’elle attend un deuxième enfant. Sa plaquette lue, elle finira le voyage en compagnie d’un petit livre aux pages fines, qu’elle compulse en remuant les lèvres, la tête esquissant un mouvement de balancier.
Quel besoin d’affirmer leur différence conduit de tels jeunes gens à ces démonstrations? Faut-il qu’ils soient terriblement ordinaires pour nécessiter l’exposition publique que leur procure leur très institutionalisé et finalement très conventionnel anti-conformisme.

Arrivée: car pour Grand Central, un long véhicule brun et sale, aux vitres couvertes d’un motif qui transforme tout le paysage en décor tramé pour manga. Au-dehors, les petites maisons du Queens puis les premiers immeubles se fondent entre le blanc-gris de la pluie et le gris-bleu du crépuscule. Devant moi, une vieille dame élégante, assise en amazone sur les deux sièges, lit tranquillement un lourd hardcover. Ses cheveux blancs brillent sous le spot, ils constituent la seule lumière. Hoquetant entre deux embouteillages, le bus plonge entre des murailles indistinctes, fait halte dans les entrailles d’un complexe autoroutier, pénètre enfin dans un immense tunnel: le monde se fond dans des tons de brun et de fauve, lueurs néons et étincelles électriques, pas de skyline triomphant: on arrive dans « le ventre de la bête », comme écrivait Charyn, avec la façade colossale de Grand Central comme terminus.

#1325

Demain: New York. Et ça commence plutôt bien: je viens de découvrir que tout à côté de notre hôtel, le commissariat local (le 17th Precinct) était celui qui avait inspiré à Ed McBain son 87e District!

#1324

Le jeune Likely Lad m’a fait découvrir l’autre soir le principe des Concerts à Emporter. Des vidéos de musiciens jouant en marchant dans la rue au milieu des gens, à Paris. Nothing more. Le concept est étonnant, le résultat parfois superbe, parfois anecdotique. Dans la première catégorie se classent « While you were sleeping » d’Elvis Perkins entre l’Opéra et la Concorde (le rythme de ce morceau s’accomodant particulièrement bien à celui de la marche), The Kooks traversant un lycée (touchants) ou Andrew Bird à Montmartre (lumineux) ; dans la seconde, selon moi, Eric Truffaz et Jeffrey Lewis. Mais c’est à découvrir, sans aucun doute.

#1323

Mois épuisant: une intervention en bibliothèque chaque week-end. Je devais d’ailleurs partir demain à l’aube pour l’île de Ré, mais là… Pas de train: les relations de province à province en prennent un bon coup dans l’aile et le trafic ne sera pas encore rétabli. Bon, à la fois ça me soulage un peu, étant vrrrraiment fatigué, mais c’est très embêtant pour les organisatrices de ce salon, et puis les conférences du samedi me semblaient intéressantes. J’aurai aimé rencontrer Olivier Bramanti, que l’ami David Bénito devait me présenter. Bref: des déceptions. Et je perd ainsi une somme rondelette, qui m’aurait été fortement utile. En espérant encore que la SNCF me remboursera les billets, du coup… Merci Nicolas, quoi. Et moi qui pars à New York mercredi matin: je n’y vais pas avec beaucoup de sous… Ah ah, quelle folie!