#1322

Samedi, je devais animer un débat public, sous la forme d’un entretien avec Ayerdhal (qui ne vint pas), Andrevon et Ligny. C’était au fin fond de la cambrousse lyonnaise, et une fois de plus je m’arrêtai en train à la gare de Bourgoin. Une dame très BCBG aux cheveux gris à la coupe impeccable était venu me chercher, qui se présenta comme une bénévole de la bibliothèque de la Côte-St-André. En chemin, elle me dit combien elle aimait cette région, combien cette dernière était riante, belle, plaisante. Et moi de ne voir que des champs banals, des coteaux quelconques, de petites maisons toutes moches et jaunasses, des murets en tas de galets brunâtres, des villages pauvres et boueux… Il faut dire que je trouve médiocre l’architecture de la région: ces pierres trop petites, couleur de dents cariées, ces enduits d’un ocre pisseux, ces petites caillasses dont seul l’empilement permet d’ériger des murs… Je ne peux m’empêcher de toujours faire la comparaison avec la pierre blanche, largement découpée, de « mon » ouest. Autant je trouve un charme immense aux paysages de Touraine ou aux rues de Bordeaux, autant je ne vois aux alentours de Bourgoin-Jallieu qu’une ordinaire platitude rurale…

Arrivée au château Louis XI: une municipalité des seventies n’a rien trouvé de mieux que d’affubler cette grande bâtisse triste comme une école abandonnée, d’une aile supplémentaire en forme de grand machin de béton brut. Le château lui-même paraît plus ou moins à l’abandon. Le salon du livre est constitué d’une poignée de tables en plastique et de quelques tréteaux au centre de la pénombre jaune d’une grande salle glacial. Je me demande ce que je fais là. Je pense aux retours que la libraire bien intentionnée va devoir faire. J’ai froid. Un monsieur aux cheveux blancs trône derrière son roman auto-édité. Deux geeks attendent derrière leur jeu de plateau bariolé. Un jeune ado blond vient me demander de signer la « Cartographie du mervelleux », ce sera tout. Andrevon arrive, Ligny aussi. J’aime bien le premier, connais peu le second bien que l’ayant beaucoup lu. Le déjeuner va être une affaire aussi pitoyable que tout le reste. Dans une pièce minuscule du château, au rez-de-chaussée, un buffet a été bricolé, nous nous serrons autour d’une table en plastique pour grignoter sans appétit. Au moins ne fait-il pas trop froid dans ce cagibit. Plus intéressante sera la salle où nous débattrons: une longue pièce au plancher grinçant et au haut plafond de poutres sombres, serrées comme il se doit dans l’architecture locale, portant encore les traces blanchâtres d’un arrachage du faux plafond. Deux pianos dorment sous des bâches — les lieux servent à l’école de musique, en général. Sur les murs, de nombreux tableaux impressionnistes d’un petit peintre du cru, nommé Henry Gérard. Il ne s’agit pas de croûtes récentes mais des efforts d’un artiste de l’époque, la seule toile datée indique 1892. L’homme a essayé, avec peu d’inspiration mais une bonne technique, d’imiter ses contemporains: surtout du sous-Sisley, avec quelques essais dans le style de Sargent, de Renoir et des Fauves. C’est plaisant à l’oeil, à défaut d’être génial. Un peu triste dans son application. Plus incongrue encore, dans une vitrine trône, fermé, une palette de Jongkind, avec sa canne. Une dame me dit qu’un musée Jongkind est vaguement envisagé, dont ce serait une pièce si les pouvoirs locaux trouvaient les fonds et la volonté de le monter. Son abandon dans ce château décrépit, ouvert à n’importe qui, a quelque chose de terriblement mélancolique, un peu sacrilège. À Orsay, la palette de Jongking serait exposée en grandes pompes, ici elle traîne comme un rebut hors d’âge. Du château, seule une cheminée (celle devant laquelle nous allons discuter à une autre de ces atroces tables en plastique des années 70), un escalier et une pièce sont classés. Cette dernière s’ouvre juste derrière nous: c’est un débarras, encombré d’objets oubliés, pleine de meubles au point qu’on ne peut y pénétrer. Le patrimoine a bien des difficultés à être considéré, à la Côte-St-André.

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