Un ami m’écrivait l’autre jour qu’il désespérait un peu devant l’entassement des livres à lire et que sa bibliothèque lui semblait un cimetière, tant il ne parviendrait jamais à tout lire. J’ai assurément un point de vue diamétralement opposé : ce qui m’excite, me rassure, me fait vivre, c’est l’idée qu’il y a tant et tant de rencontres livresques encore à faire, de livres à lire, d’auteurs à découvrir… Ce qui m’angoisserait, moi, ce serait de me dire que le champ littéraire est fini. Et je lis sous la plume de Jacques Roubaud une belle formule sur cela : le « bourdonnement implicite à mes oreilles de la quasi-infinité potentielle des livres confortablement imaginables à ma disposition ».
Archives de catégorie : journal
#2346
J’ai, devant moi, les épreuves d’imprimeur (soit en vocables techniques, le traceur pour Bon à Tirer) de Londres, une physionomie. Et j’en suis ému, je l’avoue. Tant d’années de passion pour Londres qui trouvent réellement leur aboutissement en ces 384 pages.
#2345
Beaucoup écrit et encore plus, beaucoup, beaucoup lu, ces derniers temps. Ou relu, aussi. Genre un Plodoc et quelques nouvelles de Miyazawa, de toute évidence, et puis le corbeau philosophe de Sébastien Rutés chroniqué plus bas. Mais aussi, la trilogie Leviathan de Westerfield, conseillée par un ami et c’est vrai que c’est bien sympa, très prenant, du steampunk/uchronie pour la jeunesse. Dommage seulement qu’il y ait tant de trous dans la logique interne, et surtout un vraiment énorme. Relu du Neil Gaiman : Neverwhere, bien meilleur que dans mon souvenir — et précurseur de toute la fantasy urbaine anglaise actuelle, ses motifs ne cessent de réapparaître. Et Good Omens, moins bon que dans mon souvenir, mais bien rigolo quand même.
Rattrapé mon retard en Kate Griffin, avec un nouveau tome toujours splendide, électrique et hautement évocateur de la série « Midnight Mayor », The Minority Council. Le style de Kate Griffin ne cesse de m’épater, cette force, cette beauté, et c’est tellement Londres, comme jamais ailleurs la ville vibre dans une oeuvre de fantasy urbaine. Lu aussi son spin-off, très rigolo, Kate Griffin s’y essaye au pratchettisme, avec beaucoup de talent.
Trente crans en dessous, une trilogie par Benedictt Jacka (Taken, Cursed, etc), fantasy urbaine aussi, mais là Londres ne se ressent guère, c’est plaisant mais sans aucune profondeur, écrit vite et lu vite, ambiance série télé pour ados.
Je lis rarement des traduction de l’anglais, mais lu tout de même La Ville enchantée de Margaret Oliphant, traduit et publié par mon camarade Jean-Daniel Brèque. Mystérieux et prenant, en dépit de certaines lenteurs et lourdeurs victoriennes, et une langue ample. Juste avant, j’ai relu mon Anthony Trollope favori, The Eustache Diamond. Toujours réjouissant. Entre Balzac et Wodehouse — si vous pouvez imaginer ça.
Et puis là je débute Kraken de China Miéville, qui m’a l’air bien amusant, bien tordu. Rien de tel que des calamars géants pour commencer l’année. Hier soir j’ai dévoré une bédé, La Cellule Prométhée par James aux dessins et Patrice Larcenet au scénario et aux couleurs, graphiquement c’est que du bonheur, James atteint des sommets (ah, je comprends qu’il râlait sur la pluie), et l’histoire relève de la catégorie « détectives de l’étrange » donc, forcément, j’ai adoré.
#2344
Faut-il que l’austérité soit terrible, pour que l’Élysée ne puisse pas même payer au président des cours de diction et d’éloquence. Il trébuche sur des mots, sa voix oscille comme celle d’un ado entre le chevrotant et le geignard, il a le souffle trop court. Son prédécesseur ne maîtrisait pas le vocabulaire ni la grammaire, celui-là annone comme un élève au tableau.
Dehors, dans la nuit, depuis la petite place près de chez moi, s’élève la pétarade des feux d’artifice. Un grand vent déporte chaque étincelle vers la droite, comme l’on essuierait d’un revers de manche un comptoir humide.
Bonne année ! Et quelques mots de sagesse de Christopher Fowler sur son propre blog : « And a very Happy New Year to all of you – keep messaging, commenting and adding to one another’s knowledge of life, the world and everything in between. We learn until we die, or we just die. »
#2343
Avez-vous déjà lu du Kenji MIyazawa? Pour moi, c’est une sorte de lecture idéale au sein du calme et du froid ténébreux de cette époque du passage d’un an à l’autre… Miyazawa était un conteur et poète japonais (1896-1933). Instituteur dans la province déshéritée d’Iwaté, en pleine période d’ouverture aux développements venus d’Europe, Miyazawa qui avait une formation de géologue fut marqué à la fois par la croyance bouddhiste et la fascination scientifique, ainsi que tiraillé par ses pulsions homosexuelles. Dans ses poèmes, où il créa un vocabulaire entièrement nouveau (onomatopées, couleurs), comme dans ses contes, s’explore une cosmologie où l’invisible rencontre le visible, où le macrocosme rejoint le microcosme. Miyazawa passait aisément de l’examen des roches à une rêverie cosmique ; il trouvait dans la nécessaire entente entre toutes les branches du vivant la recette à appliquer pour le bonheur universel. Il l’illustra dans des nouvelles d’un merveilleux aux racines folkloriques magnifiées par une poésie toute personnelle. Solitaire, mal intégré à sa société, il mourut à 33 ans en n’ayant publié qu’un petit recueil de contes pour enfants, ainsi que Le Printemps et les Asuras — carnet de croquis poétique plutôt que simple recueil de poèmes. Ses récits aux images à la fois oniriques et étonnamment lucides ont ensuite été réunis, peu à peu. Ils ont souvent été adaptés en films et dessins animés, aussi, et ont été découverts en France grâce au travail de la traductrice Hélène Morita, à partir de la fin des années 1980. Train de nuit dans la Voie lactée, Traversée de la neige, Le Diamant du Bouddha, Les Fruits du ginko et Les Pieds nus de lumière sont autant de plongées dans un monde enchanté. Bon bout d’an, tous.

