#2234

Il n’arrive pas si souvent que l’on se plonge dans un auteur majeur que l’on n’avait pas encore lu ; il arrive encore moins souvent que l’on lise un pur chef-d’oeuvre, un roman d’une beauté et d’une puissance admirables. Cela m’arrive en ce moment, avec The Tiger in the Smoke de Margery Allingham. J’avais déjà un peu lu Allingham, je savais donc qu’il s’agissait d’une autrice majeure de l’âge d’or du polar anglais — Hide my Eyes m’avait renversé, deux autres m’avaient semblé fort plaisants. Cette fois je me suis donc décidé, pour m’entretenir dans l’ambiance adéquate à la rédaction de Hercule Poirot, une vie (et en parallèle de relectures ponctuelles d’Agatha Christie, bien sûr, piochant ici ou là une nouvelle ou un passage de roman que j’ai envie de relire), à lire tout Allingham, après avoir lu tout Dorothy L. Sayers et relu une partie des Nicholas Blake — trois auteurs assez exceptionnels dans leur genre. Et puis j’arrive au Tiger in the Smoke, le plus réputé des romans de Margery Allingham, et suis renversé, enthousiasmé, captivé. Le Londres années 1950 s’y dresse au sein du brouillard, chaque chapitre, chaque ligne est admirable d’intelligence, de beauté, de bonté, de vibration, d’ambiance… Admirable, absolument admirable.

The fog was like a saffron blanket soaked in ice-water. It had hung over London all day and at last was beginning to descend. The sky was yellow as a duster and the rest was a granular black, overprinted in grey and lightened by occasional slivers of bright fish colour as a policeman turned in his wet cape. Already the traffic was at an irritable crawl. By dusk it would be stationary. To the west the Park dripped wretchedly and to the north the great railway terminus slammed and banged and exploded hollowly about its affairs. Between lay winding miles of butter-coloured stucco in every conceivable state of repair.

Et lire sur le Guardian un très beau et long papier d’analyse sur Allingham, très pertinent. En prime, c’est par Jane Stevenson, qui a elle-même écrit l’un des plus attachants romans policiers sur Londres que j’ai lu ces dernières années, London Bridges — datant de 2001, je l’ai déjà lu trois fois, c’est dire.

#2229

Un petit tour dans le nord…

Trois jours à Édimbourg. Il y a des mots que je ne connais qu’en anglais, des mots de certaines chose: gables par exemple. Mais en fait, c’est le même mot en français. Et des gâbles, il n’y a que ça, ici. Les toits et les arrêtes des plus beaux bâtiments, dans leur présence gothique sombre, presque menaçante, se hérissent de gâbles. Les clochers et les flèches foisonnent, déchirant le ciel bas, et le nez en l’air je bois du regard ce décor si souvent exploré en littérature, en films, en séries, et qu’enfin je parcours. Croisé les ombres de Dracula (un ancien théâtre), du Dr Jeckyll (un conseiller municipal cambrioleur, le deacon William Brodie, inspira Stevenson) et de Holmes (bu un coup au superbe pub The Conan Doyle). Ah, et de l’inspecteur Rebus bien sûr (Fleshmarket Close).

Croisé aussi le spectre de la supposée avarice écossaise – un hôtel Ibis où il faudrait payer un supplément journalier pour avoir la wifi, où la tv est à options payantes, où l’on manque d’oreillers et de couvertures, où il n’y a qu’une prise adaptateur pour tout l’hôtel, où l’on fait les chambres quand on a le temps… C’est plus Accor, c’est Scrooge McDuck, comme gestion.

#2227

Pas encore remis de la fatigue de mon récent passage à Londres (que ça m’agace, ces épisodes d’épuisement ! ça me plombe souvent), je file quand même lundi à Édimbourg — pour des vacances, des vraies, familiales et tout. Première fois que je mettrai les pieds en terre écossaise, j’en avais le souhait depuis longtemps.

#2226

Une réflexion brillante de l’excellent Colville Petipont sur la place des images dans les livres… Ce qui ne peut que m’intéresser, moi qui aime que les livres des Moutons électriques, même les romans et les recueils de nouvelles, comportent si possible une part d’iconographie.

Faut vous dire qu’en ce moment, on cogite comme des fous sur nos petits Moutons et leur avenir, l’entrée chez Harmonia Mundi au 1er octobre représentant un peu comme un « Moutons 3.0 » pour nous. Alors: nouvelle collection, relooking de couv et orientation graduelle vers plus de graphisme/sobriété (par opposition à « illustration en pleine couv ») sur la Voltaïque, constructions de projets et d’objectifs pour la Miroir, projets pour la Rouge, nouveau site, livres numériques, devis divers et abandon de quelques projets trop pesants, comptes et statistiques… et de beaux horizons, globalement.

Et puis tiens, l’autre matin j’écoutais le (splendide) live de Malicorne, et en entendant « Nous sommes chanteurs de sornettes » je me suis dit que c’était une définition qui me plaît. De l’avis visible de pas mal de gens de l’establishment et du fonctionnariat culturel, il est clair que je suis éditeur/auteur/lecteur de sornettes.

#2220

Londres encore et toujours (7)

Pendant que nos journalistes se passionnent pour la mort mystérieuse d’un ponte du libéralisme qui a été leur prof, que raconte donc la presse britannique? J’ai été amusé par le qualificatif de « fiery leftist » pour Mélenchon, dans le Guardian, et feuilleté le London Evening Standard du 29 mars… Quelques papiers qui m’ont intéressés…

Un troisième chef de la police démissionne suite aux révélations de corruption liées à Murdoch ; le Royaume Uni serait en récession une deuxième fois en peu de temps, ça sent le sapin (Sarko nous donnait l’économie anglaise en exemple, vous vous souvenez?) ; la reine continue sa tournée dans le cadre des festivités du Diamond Jubilee ; Ken Livingstone aimerait regagner la mairie de Londres et fait plein de promesses, mais a encore dérapé dans l’anti-sémitisme (Kenny le rouge est devenu avec l’âge tout aussi peu rouge que notre propre Danny le rouge) ; un millionnaire de la City obtient son divorce gay contre un acteur du West End mais doit quand même payer 1,4 million de livres, parce qu’il est bien plus riche que son ancien compagnon ; la mairie de Londres n’a pas du tout envie de laisser revenir les artistes de rue sur le nouveau Leicester Square relooké…