#2219

Londres encore et toujours (6)

Je crois beaucoup en la persévérance. Et celle-ci paya une fois de plus, lorsqu’au dernier matin de mon séjour je décidai de remonter tout Gray’s Inn Road à la recherche de la porte de l’immeuble où logeait autrefois Arthur Machen. Cette question, aussi futile soit-elle, me turlupinait depuis déjà un moment: il y a une dizaine d’années, quand j’avais pour la première fois envisagé de mettre au point une promenade autour de Gray’s Inn Road (promenade qui sera la première des trois à paraître dans le Bibliothèque rouge sur Londres), je me souvenais vaguement que j’avais un ouvrage qui m’indiquait l’adresse exacte de Machen, avec sa porte dont les sculptures avaient influencées l’auteur dans sa veine fantastico-onirique. Je m’étais rendu sur place, et conservais en mémoire une bonne image de ses sculptures. Problème: je ne sais absolument plus de quel ouvrage il s’agissait. Et j’ai eu beau chercher, je ne vois pas du tout dans lequel des rares livres sur Londres que je possédais déjà à l’époque j’avais bien pu dénicher une telle info, que je ne trouve nulle part ailleurs… Frustant!

Je remontai donc tout le boulevard, avec pour seul indice mon ténu souvenir. And lo and behold! Vers le haut de Gray’s Inn Road, je trouvai enfin: Churston Mansions, une porte au n°12A to 27, une autre porte au n°1 to 12 d’un bel immeuble de brique claire. Aucun risque d’erreur: les grimaces sataniques des sculptures dans le bois des portes, quatre visage en tout, sont assez uniques. C’est bien là qu’habitait Arthur Machen aucun doute. Boucle bouclée, le dernier détail trouvait sa place.

Ce mystère résolu, je reparti le coeur léger (et la tête plus légère encore, que la fatigue faisait un peu tourner), direction le Museum of London pour une ultime visite. Il faisait idéalement beau, le fond de l’air était frais, et Machen retrouvé.

#2218

Londres encore et toujours (5)

Il s’agissait d’évidence d’une vaine quête, mais je me demandais si le Columbia Square, un ensemble de logements sociaux mi-victoriens, existait encore. Un spécialiste des années 1970 l’avait décrit comme un chef-d’œuvre en péril du plus pur style gothique… Alors puisque mes camarades noceurs n’avaient pas l’intention de se lever tôt après une supposée soirée goth, je partis direction East End, quartier de Bethnal Green, en prenant le métro jusqu’à la station Old Street (qui elle-même se trouve dans le quartier de St Luke, l’East End étant un dédale de petits quartiers imbriqués les uns dans les autres). Bien entendu, point d’Olympia Square, remplacé de longue date par d’affreux petits immeubles type HLM, à l’exception d’une seule barre d’immeubles victoriens, étrangement corsetés par l’arrière par des escaliers et ascenceurs modernes. Au temps pour le chef-d’oeuvre gothique, mais cette promenade m’a permis de retrouver Arnold Circus. J’étais passé par là il y a longtemps, en gardais un souvenir étonné et ravi, mais sans plus du tout savoir le nom de cette place ronde ni sa situation (à la frontière d’un autre quartier, Shoreditch, en l’occurrence). Je viens de chercher quelques infos: c’est en 1890 que cet ensemble de beaux immeubles en brique d’un rouge pétant fut érigé, ce qui en fait l’un des tous premiers ensembles de logements sociaux.Un ensemble qui remplaçait l’un des bidonvilles de l’East End, le Friars Mount ou Old Nichol rookerie (une rookerie était le nom que l’on donnait aux bidonvilles). On rasa donc, et les décombres furent entassés au centre des nouveaux bâtiments, pour former une mini-colline couronnée d’un kiosque à musique. Le tout forme un groupe architectural vraiment pas banal, que je me souviens très vaguement avoir déjà vu un jour — au cours de quelle promenade? Chose amusante, sur le tronc d’un des arbres surplombant le kiosque à musique, quelqu’un a cloué un buste de Karl Marx.

J’allais regagner le métro quand un SMS de Simon me pria de les laisser dormir encore un peu… Ah là là! Je bifurquai donc vers Hoxton Square, où lors de mon précédent séjour, en décembre de l’an dernier, Olivier et moi avions arrêtés nos pas. Et assurément le reste du quartier ne vaut pas la peine d’être vu, mais je le traversai afin de rejoindre le canal, et je rentrai tranquillement, lentement, le long de l’eau, sur un trajet que je connais peu et où les quelques nouveaux aménagements ne me heurtent pas comme ceux annoncés pour le segment au-delà d’Angel. Sous le soleil léger, de retour, je croisai nombre de promeneurs, d’encore plus nombreux joggueurs (je me demande combien tombent dans le canal, chaque année, par maladresse ou pour avoir heurté un piéton?) et quelques vélocipédistes. Tiens, à propos de ces derniers, Londres connaît désormais l’équivalent des Vélov ou Vélib, ce qui a eu pour effet secondaire de donner naissance à une dense floraison de panonceaux d’orientation, alors qu’il n’y avait quasiment jamais de plans dans les rues de la métropole. Aujourd’hui, on peut presque se passer d’avoir l’une de ses poches déformée par le poids d’un guide AZ.

L’après-midi, je retournai avec les deux aventuriers dans les lointaines et hautes terres d’Hampstead, pour tenter de voir l’urne funéraire de Bram Stoker, au crématorium de Golders Green. Las, les chapelles anciennes étaient closes. Tout ce que nous trouvâmes, au hasard, ce furent les plaques mortuaires de Keith Moon et de Marc Bolan, ce qui n’est guère vampirique. Je ressentais une immense lassitude lorsqu’un pub se dressa fort opportunément au bord de la petite route, ce fut l’occasion d’une dernière pause ensemble avant de redescendre à Londres. Je repars demain, pense auparavant aller re-visiter le Museum of London dans la matinée, puisqu’il a été complètement été refait il y a un an ou deux. Grosse fatigue mais, as usual, douce satisfaction d’un beau séjour. J’ai guidé Simon et Gwenn comme ils le voulaient, été vérifier des détails de mes promenades commentées lors de moments de liberté, missions accomplies.

PS: accessoirement, ceci est mon 2222ème billet ; c’est ce que l’on appelle avoir de la suite dans les idées.

#2217

Londres encore et toujours (4)

Bloguer est un sacerdoce, une ascèse, particulièrement lorsqu’il est déjà tard et que vous êtes tellement las d’avoir marché des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres que vous auriez seulement envie de vous effondrer sur votre lit… Mais hauts les coeurs, il faut bloguer, évoquer au moins de façon succincte la journée qui s’achève. Et pour s’achever, elle le fit de superbe manière: sur suggestion de Gwenn, nous allâmes dîner chez Criterion, la brasserie de luxe sur Piccadilly Circus. J’avoue que je n’avais même pas songé, jusqu’à présent, à aller voir les prix pratiqués par Criterion et Simpson-in-the-Strand, les deux grandes brasseries victoriennes. En vérité, ce n’est pas si cher. Et quel bonheur que d’avoir l’occasion de s’installer sur les fauteuils bas de la partie bar en attendant que la table soit prête, sous les vieux ors de la déco « byzantine » (le Criterion n’a pas changé d’un iota depuis l’époque où le docteur Watson vint un boire un verre et y rencontra son ancien infirmier, qui justement connaissait quelqu’un cherchant un colocataire — un certain Sherlock Holmes). J’avoue (bis) que je pensais qu’il fallait un minimum de « dress code », mais même la nouvelle crête punk de Simon (que s’est rasé barbe et cheveux hier matin) n’a pas provoqué le moindre haussement de sourcil. Une chanteuse jazz était au piano, puis l’on vint nous prévenir que notre table était libre, nous posâmes nos affaires au vestiaire avant de suivre une mince jeune femme dans la salle, toujours dans cette lumière ouatée et dans l’éclat des miroirs et des ors byzantins, sous de vastes tentures. Incroyable. Quant au repas, fin et délicieux, comme il se doit. Le tout avec uniquement des serveurs français, curieux paradoxe dépaysant.

Sinon? Eh bien, après la journée d’hier plutôt chez les salauds de pauvres, nous sommes allé faire un tour chez les gens aisés: Highgate et Hampstead. Avec visite des deux cimetières d’Highgate, celui d’ouest au pas de course vu la vénalité des exploitants des lieux — c’est bien dommage et assez déplaisant, car les lieux sont saisissants d’étrangeté, mais la guide nous mena tout de même à ma demande jusqu’à la tombe de Lizzie Siddal et Christina Rossetti, hooray hooray. Puis visite lente et longue du cimetière est, avec un Gwenn photographiant de l’ange victorien à tout va. Nous l’abandonnâmes au bout d’un moment, l’attente menaçant de nous pétrifier de froid. Simon et moi allâmes donc trouver un gentil pub sur Highgate Hill, boire un thé pour nous remettre. Car le froid est de retour, ciel gris, bas, fort taux d’humidité. Au retour de notre vaillant photographe, nous traversâmes Hampstead Heath, mélange de lande / parc / bois, et ce en visant boussole à la main la direction d’un célèbre pub… qui n’est hélas plus qu’un repère de new-ago thérapie. Les estomacs grondant, nous surmontâmes notre légère déception pour redescendre sur Hamstead et, après un trajet un peu tortueux dans les petites rues résidentielles, atteindre le cimetière d’Hampstead, plat et un peu trop bien entretenu, mais présentant une double chapelle assez étonnante.

Et demain est un autre jour: un bouquin et au lit.

#2216

Londres encore et toujours (3)

Après une journée West End à la poursuite de Dracula, cette journée-ci fut East End et rive sud. J’ai promené mes petits camarades dans Whitechapel, en particulier, et constaté que depuis 2007 où j’avais effectué mes propres repérages sur Dracula, la bobo-isation du quartier a à ce point progressé que presque tout ce qui était taudis et abandon, par exemple sur Fournier Street, et même un peu sur Brick Lane, est maintenant tout pimpant, tout rénové. Ces salauds de pauvres auront été chassés plus loin, bien entendu. À Londres, la pauvreté recule — au sens où elle s’éloigne du centre, partant de plus en plus vers l’est. L’influence de la City voisine s’étend, tache d’huile, et avec elle les remises à neuf. C’est ainsi qu’une ville évolue, que des quartiers depuis si longtemps en déréliction trouvent une nouvelle vie. D’ici peu Commercial Road et Brick Lane seront emplies de petits restaurants bio, de boutiques de commerce équitable et de galeries d’art, c’est certain. À la gare de Liverpool Street, qu’écrase depuis les années 1990 un de ces atroces buildings clinquants de l »époque, le Great Eastern Hotel où avait dormi Van Helsing n’est plus un hôtel, depuis peu visiblement (ils ont encore un site web!). Qu’importe, une pinte quand même à l’ancien bar de l’hôtel, déco Queen Anne, j’adore. Trois mamies bien anglaises complotent à la table voisine, j’imagine qu’elles se racontent des histoires de crimes, Tuesday Club like. 

Nous allâmes ensuite nous perdre du côté d’Elephant & Castle et Bermondsey, soit donc des quartiers de la rive sud absolument dénués du moindre intérêt, mais nos aventuriers ont de ces exigences de documentation jusqu’au-boutiste. Il faut qu’ils passent dans tous les lieux. Ma foi, moi qui cherche à sortir de mes sentiers battus, c’était fort réussi. Au retour, pause fish and chips juste avant d’arriver à Tower Bridge, dans un pub étonnamment peu cher.

Enfin, j’ai accompagné Simon et Gwenn à Camden, où ils avaient pour mission de trouver des bars goths. Ce séjour aura décidément eu un goût de fins, de clôtures d’une certaine époque: sans doute est-ce la dernière fois que je puis faire ma balade favorite, le long du canal du Régent. Les rénovations colossales de KIngs Cross/St Pancras atteignent maintenant le bord du canal, déjà on crée un nouveau quai de l’autre côté, et plus loin au lieu de réhabiliter les vieilles usines on va apparemment tout raser, abattre le mur surplombant le canal, et ériger de grandes bâtisses flambantes neuves (enrobées par les squelettes des anciens gazoducs, qui ont disparus de l’autre côté: on prévoit de toute évidence de les transplanter là, fake fake fake), dont les terrasses pour gens friqués descendront jusqu’au canal. S’en sera fini de mon « jardin secret » post-indus des bords de l’eau, ce lieu si calme que j’aimais tant, qui me relaxait comme rien d’autre. Sans doute devrais-je m’estimer heureux que cet endroit magique ait survécu si longtemps, grâce à l’échec des plans de réaménagement de sir Norman Foster à la fin des Eighties. Mais cette fois l’échéance approche, on a repeint le dessous d’un des ponts, des panneaux de publicité pour les nouveaux immeubles décorent les vieux murs de brique usée. Tic tac, tic tac.

Quant à Camden Market, eh bien, depuis son incendie on l’a reconstruit, encore du fake, il est devenu tentaculaire, monstrueux entassement de made in China. Tout est faux. Je laisse mes camarades au coin de Chalk Farm Road et file vers le centre, tout droit, un très long chemin que j’ai peu fait, puis une large boucle, plante des pieds douloureuse, Russell Square se teinte de rose et les écureuils gris folâtrent, la façade du Russel Hotel s’enflamme, le Brunswick Centre ressuscité plonge dans le bleu. Un tour final dan la gare, avant de rentrer m’effondrer à l’hôtel avec un bouquin, et j’ai trouvé deux livres très intéressants en vue de mon futur Dico féerique tome 3, celui sur les végétaux (que je ne cesse de repousser mais que j’écrirai bien un jour).

#2215

Londres encore et toujours (2)

Je me disais ce matin qu’il y avait longtemps que je n’avais plus vu Londres dans une si belle lumière. Économies obligent, je viens généralement en plein hiver, genre janvier/février, quand ce n’est pas décembre comme la fois dernière. Ce qui signifie des ciels très bas, très gris, relativement peu de lumière, la nuit tôt et du froid… Tandis que ce matin, la température était délicieusement douce et le ciel très très bleu, Londres baignait donc dans une lumière claire, limpide, faisant vibrer les rouges de la brique et donnant à tout des contours parfaits, très nets. L’image de la ville (et l’impression que j’en ai, ce qui se confond) s’en trouve donc passablement changée: plus éveillée, plus tonique, plus colorée. 
Matinée à flâner à la librairie Foyles (sans rien acheter, je suis fauché bien sûr), puis à me promener dans Soho, ce que je n’avais pas réellement fait depuis longtemps — le prétexte étant d’aller à la nouvelle adresse de Gosh, l’excellente librairie de comics, mais je l’ai trouvée immédiatement et trouvé un grand plaisir à redécouvrir toutes ces petites rues. Suis aussi allé au pied de la tour télécom, puis fais un petit tour de l’université, enfin bref, une très agréable promenade. 
J’ai ensuite rejoint mes deux aventuriers chez l’ami qui les loge, tout près de mon hôtel (dans le quartier de Kings Cross) et nous avons filé pour une première journée sur les traces de Dracula: Hyde Park, Piccadilly, Charing Cross, le Lyceum, Covent Garden, retour à Knightsbridge, Berkeley Square… Avec pas mal de piétinements et d’allers-retours, d’interrogations sur la « vraie » adresse du comte sur Piccadilly. Comme d’habitude la ville est pour moi littérature, ainsi le Junior Constitutional Club, qui se trouvait depuis 1887 au 101 Piccadilly m’évoque PG Wodehouse et les Drones, tandis que le bel immeuble à côté, le 100 Piccadilly, demeure dans mon esprit l’adresse du détective lord Peter Wimsey… Londres est surtout traces de littérature, ainsi. Des vies littéraires réelles ou fictives, dont témoignent de loin en loin des « plaques bleues », et tout le travail de recherche lié à la Bibliothèque rouge. Je reconnais avoir également une sorte de fantasme de connaissance complète de la ville — chose impossible bien sûr, et c’est tant mieux car il me reste donc une infinité de nouvelles choses à découvrir, mais j’éprouve le besoin de maîtriser ce territoire, la littérature étant l’un des moyens de connaissance de la ville qui me permets d’en obtenir une image. D’où mon nouveau souci de passer par d’autres endroits, de changer mes habitudes de trajet: étendre le champ de mes connaissances sur Londres, par conséquent.