#1326

NYC 1

Départ: je suppose que, partant pour New York, je devrais ressentir de l’excitation. Mais pas du tout: I’m boooored. J’aime bien voyager en train, mais alors les avions, c’est d’un ennui…

A bord de l’avion fort peu peuplé, occupant la rangée centrale, un couple attire volontiers le regard et m’amusent autant qu’ils m’irritent. Lui: le Juif prototypique, roux de poil et long de face, serré dans un anorak grisâtre au-dessus d’une curieuse vareuse blanche dont pendent plusieurs rubans. A peine assis, il brandit ostensiblement un vilain volume au cuir compliqué, un long tranche-fil semblant y répondre aux fils qui trainent de l’habit de l’individu. Sa compagne est une jeune fille paraissant presque trop peu âgée pour être déjà mariée. Le cheveu blond sale moulé mi-long près du visage, les globes oculaires formidablement proéminent, elle a le torse froissé par un sweat-shirt d’un beau vert grenouille. Entre eux, mes étonnants voisins ont installé le berceau de bébé – un poupon à la bouille parfaitement ronde, qui demeurera d’un calme olympien durant tout le vol. Une hôtesse vient vite s’inquiéter de ce que l’installation de ce couffin en plastique gris soit contre le règlement. La jeune fille parle beaucoup, se lève maintes fois, agite les mains, affirme plusieurs fois le nom de la marque du berceau. Un autre membre d’équipage, puis une nouvelle hôtesse, viennent discuter avec les parents sûrs de leur bon droit et exhibants les sourires patients de personnes pleines de bonne volonté habituées à se trouver en but aux brimades d’un monde cruel. Mêmes mimiques, bien rodées, un quart d’heure plus tard lorsque survient la question du repas: horreur incrédule du gentil couple, comment cela, la compagnie n’a pas embarqué les plateaux-repas spécifiques pour eux? Mais ils ont payé leur place, tout de même, l’hôtesse peut-elle prévenir le purser?
Patiente et pleine de sollicitude, l’hôtesse revient avec la liste des plateaux-repas, mais ce menu allemand (la compagnie est Lufthensa) n’éveille que des grimaces navrées. L’hôtesse revient encore une fois, avec tout ce qu’elle peut offrir au couple souffrant avec un stoïcisme bien visible: une banane et trois pommes, c’est tout ce qu’ils mangeront en 8h de vol! Un peu plus tard, le purser viendra discuter avec notre minorité opprimée, tout de commisération aussi souriante que volubile, et prêt à apaiser le désarroi communautariste de quelques plaisantes anecdotes. Le purser part, la jeune fille appelle un stewart: pourrait-elle avoir de l’eau? Le service est terminé, madame. Oui, mais malgré tout elle a très soif. Le stewart lui apporte une pleine bouteille d’eau minérale: sans en boire une seule goutte, l’enfant-femme l’enfouit dans le désordre du couffin.
Quand la jeune fille reste enfin assise, plongée dans la lecture d’une brochure maquettée sur deux colonnes (« The Golem of Prague », lirai-je un peu plus tard), je remarque qu’elle attend un deuxième enfant. Sa plaquette lue, elle finira le voyage en compagnie d’un petit livre aux pages fines, qu’elle compulse en remuant les lèvres, la tête esquissant un mouvement de balancier.
Quel besoin d’affirmer leur différence conduit de tels jeunes gens à ces démonstrations? Faut-il qu’ils soient terriblement ordinaires pour nécessiter l’exposition publique que leur procure leur très institutionalisé et finalement très conventionnel anti-conformisme.

Arrivée: car pour Grand Central, un long véhicule brun et sale, aux vitres couvertes d’un motif qui transforme tout le paysage en décor tramé pour manga. Au-dehors, les petites maisons du Queens puis les premiers immeubles se fondent entre le blanc-gris de la pluie et le gris-bleu du crépuscule. Devant moi, une vieille dame élégante, assise en amazone sur les deux sièges, lit tranquillement un lourd hardcover. Ses cheveux blancs brillent sous le spot, ils constituent la seule lumière. Hoquetant entre deux embouteillages, le bus plonge entre des murailles indistinctes, fait halte dans les entrailles d’un complexe autoroutier, pénètre enfin dans un immense tunnel: le monde se fond dans des tons de brun et de fauve, lueurs néons et étincelles électriques, pas de skyline triomphant: on arrive dans « le ventre de la bête », comme écrivait Charyn, avec la façade colossale de Grand Central comme terminus.

#1325

Demain: New York. Et ça commence plutôt bien: je viens de découvrir que tout à côté de notre hôtel, le commissariat local (le 17th Precinct) était celui qui avait inspiré à Ed McBain son 87e District!

#1324

Le jeune Likely Lad m’a fait découvrir l’autre soir le principe des Concerts à Emporter. Des vidéos de musiciens jouant en marchant dans la rue au milieu des gens, à Paris. Nothing more. Le concept est étonnant, le résultat parfois superbe, parfois anecdotique. Dans la première catégorie se classent « While you were sleeping » d’Elvis Perkins entre l’Opéra et la Concorde (le rythme de ce morceau s’accomodant particulièrement bien à celui de la marche), The Kooks traversant un lycée (touchants) ou Andrew Bird à Montmartre (lumineux) ; dans la seconde, selon moi, Eric Truffaz et Jeffrey Lewis. Mais c’est à découvrir, sans aucun doute.

#1323

Mois épuisant: une intervention en bibliothèque chaque week-end. Je devais d’ailleurs partir demain à l’aube pour l’île de Ré, mais là… Pas de train: les relations de province à province en prennent un bon coup dans l’aile et le trafic ne sera pas encore rétabli. Bon, à la fois ça me soulage un peu, étant vrrrraiment fatigué, mais c’est très embêtant pour les organisatrices de ce salon, et puis les conférences du samedi me semblaient intéressantes. J’aurai aimé rencontrer Olivier Bramanti, que l’ami David Bénito devait me présenter. Bref: des déceptions. Et je perd ainsi une somme rondelette, qui m’aurait été fortement utile. En espérant encore que la SNCF me remboursera les billets, du coup… Merci Nicolas, quoi. Et moi qui pars à New York mercredi matin: je n’y vais pas avec beaucoup de sous… Ah ah, quelle folie!

#1322

Samedi, je devais animer un débat public, sous la forme d’un entretien avec Ayerdhal (qui ne vint pas), Andrevon et Ligny. C’était au fin fond de la cambrousse lyonnaise, et une fois de plus je m’arrêtai en train à la gare de Bourgoin. Une dame très BCBG aux cheveux gris à la coupe impeccable était venu me chercher, qui se présenta comme une bénévole de la bibliothèque de la Côte-St-André. En chemin, elle me dit combien elle aimait cette région, combien cette dernière était riante, belle, plaisante. Et moi de ne voir que des champs banals, des coteaux quelconques, de petites maisons toutes moches et jaunasses, des murets en tas de galets brunâtres, des villages pauvres et boueux… Il faut dire que je trouve médiocre l’architecture de la région: ces pierres trop petites, couleur de dents cariées, ces enduits d’un ocre pisseux, ces petites caillasses dont seul l’empilement permet d’ériger des murs… Je ne peux m’empêcher de toujours faire la comparaison avec la pierre blanche, largement découpée, de « mon » ouest. Autant je trouve un charme immense aux paysages de Touraine ou aux rues de Bordeaux, autant je ne vois aux alentours de Bourgoin-Jallieu qu’une ordinaire platitude rurale…

Arrivée au château Louis XI: une municipalité des seventies n’a rien trouvé de mieux que d’affubler cette grande bâtisse triste comme une école abandonnée, d’une aile supplémentaire en forme de grand machin de béton brut. Le château lui-même paraît plus ou moins à l’abandon. Le salon du livre est constitué d’une poignée de tables en plastique et de quelques tréteaux au centre de la pénombre jaune d’une grande salle glacial. Je me demande ce que je fais là. Je pense aux retours que la libraire bien intentionnée va devoir faire. J’ai froid. Un monsieur aux cheveux blancs trône derrière son roman auto-édité. Deux geeks attendent derrière leur jeu de plateau bariolé. Un jeune ado blond vient me demander de signer la « Cartographie du mervelleux », ce sera tout. Andrevon arrive, Ligny aussi. J’aime bien le premier, connais peu le second bien que l’ayant beaucoup lu. Le déjeuner va être une affaire aussi pitoyable que tout le reste. Dans une pièce minuscule du château, au rez-de-chaussée, un buffet a été bricolé, nous nous serrons autour d’une table en plastique pour grignoter sans appétit. Au moins ne fait-il pas trop froid dans ce cagibit. Plus intéressante sera la salle où nous débattrons: une longue pièce au plancher grinçant et au haut plafond de poutres sombres, serrées comme il se doit dans l’architecture locale, portant encore les traces blanchâtres d’un arrachage du faux plafond. Deux pianos dorment sous des bâches — les lieux servent à l’école de musique, en général. Sur les murs, de nombreux tableaux impressionnistes d’un petit peintre du cru, nommé Henry Gérard. Il ne s’agit pas de croûtes récentes mais des efforts d’un artiste de l’époque, la seule toile datée indique 1892. L’homme a essayé, avec peu d’inspiration mais une bonne technique, d’imiter ses contemporains: surtout du sous-Sisley, avec quelques essais dans le style de Sargent, de Renoir et des Fauves. C’est plaisant à l’oeil, à défaut d’être génial. Un peu triste dans son application. Plus incongrue encore, dans une vitrine trône, fermé, une palette de Jongkind, avec sa canne. Une dame me dit qu’un musée Jongkind est vaguement envisagé, dont ce serait une pièce si les pouvoirs locaux trouvaient les fonds et la volonté de le monter. Son abandon dans ce château décrépit, ouvert à n’importe qui, a quelque chose de terriblement mélancolique, un peu sacrilège. À Orsay, la palette de Jongking serait exposée en grandes pompes, ici elle traîne comme un rebut hors d’âge. Du château, seule une cheminée (celle devant laquelle nous allons discuter à une autre de ces atroces tables en plastique des années 70), un escalier et une pièce sont classés. Cette dernière s’ouvre juste derrière nous: c’est un débarras, encombré d’objets oubliés, pleine de meubles au point qu’on ne peut y pénétrer. Le patrimoine a bien des difficultés à être considéré, à la Côte-St-André.