#689

Ma B.A. du jour: faire un don à la bibliothèque près de chez moi. Il y avait un moment que je me disais qu’il fallait que je trie un peu le contenu de mes bibliothèques: les étagères n’en pouvaient plus. Mais si, concernant les livres francophones, j’effectue ainsi un tri régulier et des tours chez mon libraire d’occase préféré, il ne m’est pas possible de faire de même avec les ouvrages anglophones: curieusement, il n’y a aucun bouquiniste anglais à Lyon.

Un ami m’ayant suggéré de faire un don en bibliothèque, j’ai écrit hier à une relation bossant à la Part-Dieu, qui m’a donné son accord. Ravi, même, m’a-t-il dit, leur fonds anglais étant assez pauvre. Et ce sont donc plus de 150 bouquins qui sont descendus de mes étagères. De quoi respirer un peu mieux. Un petit peu.

#688

Lu: Le Royaume de l’été, par James A. Hetley (chez Mnémos « Icares »).

À la charnière des années 1980 et 1990, la fantasy américaine à la recherche d’autres paradigmes que ceux hérités de Tolkien, se réinventa une modernité : ce fut la mode de la « fantasy urbaine ». Une manière élégante de marier l’âpreté quotidienne du réel contemporain et les charmes immémoriaux des mythes : les fées n’ont pas quitté notre monde, elles se sont simplement adaptées à son évolution et, suivant le mouvement des exodes ruraux, ont peu à peu colonisé les villes, en privilégiant les recoins les plus obscurs et les marges les moins visibles de nos grandes cités.

Il serait possible de tracer ici un parallèle avec certaines formes de musique: la fantasy médiévalisante héritée de Tolkien ferait alors figure d’équivalent du progressive rock symphonique, tandis que la fantasy urbaine rencontrerait les préoccupations du gothique. Et à l’instar de la musique goth, la « urban fantasy » canalisa une certaine révolte post-adolescente dans des récits jouissivement enténébrés, hantés de silhouettes habillées en noir, de beaux rockeurs aux oreilles pointues, d’enfants perdus, de clochards aux pouvoirs occultes, de marginaux au grand coeur et de légendes celtiques.

Une poignée d’écrivains, les Scribblies de Minneapolis et leurs amis, commança à développer ces motifs, d’abord dans le cadre d’une collection pour adolescents (Bordertown) puis plus largement, dans des romans de plus en plus ambitieux. Le canadien Charles de Lint s’érigea en grand maître du mariage de la ville et des fées, le genre rencontra un bon succès, devint mode commerciale, même une mercenaire telle que Mercedes Lackey s’y essaya… Et puis, comme toute mode, celle-ci s’épuisa, seul De Lint continua à poursuivre son chemin sur cette voie qu’il sait particulièrement magnifier.

Pour autant, si la « fantasy urbaine » appartient maintenant largement au passé (récent) des littératures du merveilleux, les éditeurs français commencent à peine à la découvrir, semblant traiter cette approche de la fantasy comme si elle relevait d’une folle expérimentation — alors qu’on sait pourtant qu’elle rencontra un certain succès commercial. Le lecteur purement francophone, par conséquent, ne connaît encore aujourd’hui de la « fantasy urbaine » que de très rares titres. À commencer par deux authentiques chef-d’œuvres: Neverwhere de Neil Gaiman (chez J’ai Lu) et Le Dernier magicien de Megan Lindholm/Robin Hobb (chez Mnémos). C’est l’éditrice de ce dernier roman qui nous offre maintenant une petite perle rare: un roman récent (parution originale en 2002) de pure « fantasy urbaine ». Passé relativement inaperçu lors de sa parution outre-Atlantique, Le Royaume de l’été de James A. Hetley mérite pourtant notre attention et notre estime.

L’hiver est rude, dans l’état du Maine. Petite ville sans charme particulier, de ces agglomérations nord-américaines sans histoire ni identité marquée, Naskeag Falls est battue par les pluies de neige fondue, les vents glaciaux et les nuages lourds de février. Deux jeunes femmes, soeurs aux cheveux roux et aux jobs tristounets, vivent ensemble faute de mieux dans un appartement au bas loyer: Maureen et Jo. La première est du genre dépressive chronique, rêveuse un peu morbide écrasée par la vie. La seconde est une battante, une démerdeuse qui sait ce que survie urbaine veut dire. Deux existences ordinaires, médiocres — jusqu’à ce qu’une nuit, Maureen ne se retrouve traquée par un drôle d’individu, un gars baraqué qui, dans une impasse sombre, semble exsuder sa propre lumière et enraye d’une manière ou d’une autre le revolver de la jeune femme. Surgit soudain un chevalier blanc, la tête ceinte d’une courrone dorée! Mais non, Maureen a mal vu, ce n’est qu’un gaillard hirsute, sa couronne n’est qu’une casquette… Pourtant, ce chevalier servant au look douteux pourfend bel et bien le maléfique ennemi de Maureen, et ce dernier ne tarde pas à se dissoudre en flamèches! Hallucinée, choquée, Maureen se laisse reconduire chez elle par son sauveur, mais un détour par un bar de nuit finit mal: l’établissement finit en flammes. Le lendemain, Maureen est contactée par la femme qu’elle avait aperçue dans le bar. Une femme surgit elle aussi de nulle part, apparemment, et qui lui confie avec un amusement non dissimulé la véritable nature du chevalier servant de Maureen: il s’agit d’un Pendragon, moine guerrier d’un ordre d’être féeriques convertis au christianisme. Et Maureen dans tout ça ? Son sang est mêlé : mi-humain, bien sûr, mais aussi mi-Ancien, et donc objet de bien des convoitises…

Hetley ne se trompe pas, en tissant les fils d’un roman quasiment archétypal de « fantasy urbaine ». Tout y est : le petit groupe copain de folk-rock, les larges emprunts au celtisme, les rapports avec les mythes arthuriens, la relecture des légendes féeriques anglo-saxonnes, les protagonistes coincés entre monde réel et monde magique (le Royaume de l’été, beaucoup plus pervers et cruel que la plupart des légendes ne nous laisseraient le deviner), les poses hyper-romantiques et les envolées de lyrisme gothique. L’écriture est assez belle, l’aventure haletante. Le tout livre un joli exemple d’une fantasy libérée du joug médiévalisant, qui sait malgré tout se faire populaire et divertissante.

« C’est du Poe, pas du Lewis Carroll », pense à un moment la terrible Fiona : mais alors, du Poe éclairé par de grands riffs de guitare électrique.

#687

Pelote de liens

Repéré en lien sur le nouveau blog de mon oncle, L’Homme qui marche (un titre en hommage à la géniale BD de Taniguchi), un formidable article entre autobio et étude littéraire: Jonathan Franzen à propos des Peanuts. C’est sur le New Yorker, à l’occasion de la sortie chez Fantagraphics du très beau coffret des débuts de la BD de Charles M. Schulz.

Je ne pense pas avoir jamais dit ici combien j’apprécie le blog 9e Art. Voilà qui est fait. Et je viens d’y dénicher un lien vers le site perso d’un de mes dessinateurs favoris, Teddy H. Kristiansen. Bon sang, que ce qu’il fait est beau. Faut que je trouve le moyen de l’embaucher un jour ou l’autre pour une couv des Moutons électriques, sacrebleu!

Et du coup, le lien vers le site perso de l’autre grand monsieur de la BD danoise: Peter Snejbjerg.

#686

Au sein de l’exposition Steiglitz, à Orsay, le plus fascinant est peut-être (non: sans aucun doute) le film de 6 minutes qui s’y trouve diffusé en boucle. Manhatta par Paul Strand & Charles Sheeler, datant de 1920. Projeté à Paris en 1923, si je me souviens bien.

Six minutes muettes de paysages urbains new-yorkais. Une modernité de vapeur, de rails et de poutrelles, qui se fait presque abstraite lorsque s’y glissent des silhouettes humaines — de simples taches sombres, qui grésillent dans le décor de tall facades of marble and iron, parmi the work of walls and ceilings uprising to the clear sky. Une manière de steampunk, du vrai, radicalement esthétique et en prise sur un réel déjà enfui. La fascination du passé si loin et si proche s’agitant sur un écran.

I grant that everyone has the right to express their opinion in art matters, to applaud or disapprove, according to their own personnal way of seeing and feeling; but I hold that they should do so without assuring any authority. Marius de Zayas (1880-1961), article sur Picasso, Camera Works n°34/35, avril 1911.

#685

Gros rhume. Je viens de ne pas dormir de la nuit, tellement j’avais de la fièvre… Dès que j’ai le moindre bobo j’ai de la fièvre! Un moment, je me suis même réveillé plus ou moins persuadé d’être un dragon. Si, si. Mes mains sèches transformées en griffes, et mes yeux douloureux protégés par une paupière en écaille… Je lis sans doute trop de fantasy!!! Et pourtant, je viens justement de laisser tomber le dernier prix World Fantasy, des dragons sauce Trollope, que j’ai trouvé trop gratuit et un peu chiant.