#624

En pays de Giono, Magnan, Cézanne…

Couleurs: gris argent des oliviers, mauve sombre des lavandes fraîches, jade éteint des lavandes coupées, sinople sombre des ifs, brun contorsionné des pins maritimes, zinc oxydé des chênes-verts, ocre brûlé de la terre, blond doré des blés…

Matières: épaisses torsades des ifs, miroitements des chênes-verts, griffures de la poussière, émiettements azurés de la Durance, pâte glauque de la retenue, rides du velour émeraude des flancs du Lubéron, zébrures des champs moissonnés, cylindres des pailles en meules — alignées comme des dominos surréalistes…

Mouvements: le Mistral en tempête, les nuages en ruées, la fumée des incendies en anthracites souillures, l’agitation des cimes d’arbres, et une feuille affolée qui tourne, tourne, tourne…

Pierres: épaules énigmatiques du prieuré troglodite, Rogne orangées des belles demeures d’Aix, habitations humaines comme cuites dans la glaise, les murs presque indistincts de la tuile des toits —bastides, boudis, forts, tours, prieurés, fermes…

Sons: en pleine nuit, un clocher dont je n’arrive pas à discerner la logique — impression d’entendre les premirèes notes de « The Division Bell » du Floyd; partout, le grésillement des cigales; dans ma tête, des rbibes de Paatos et de marillion qui tournoient; dans la maison, la sensualité de Monk & Coltrane, ou bien la tristesse de Marc Perrone.

#623

Bref retour dans la fournaise lyonnaise, après un éprouvant périple ferroviaire. Le respect des horaires n’est jamais que l’exception, pas la règle.

En attendant un week-end provençal, hors connexion.

Dans le TPV, lecture de Scream for Jeeves par P.H. Cannon (1994), épatant et amusant recueil de trois nouvelles parodiant tout à la fois Wodehouse, Lovecraft et Doyle. That’s swell, old chap. Quite eldritch, but jolly old good, indeed.

#622

J’ai vu le cimetière où les barbapapas se cachent pour mourir. Sur la rive droite de Bordeaux, en pleine réhabilitation depuis une poignée d’années, non loin de l’ancienne gare d’Orléans (maintenant devenue un complexe cinématographique), des parcs et jardins poussent leur verdure – et là, dans une zone pas encore tout à fait redéveloppée, peuvent se contempler les ossements de défunts barbapapas. Comme des sortes de bulles grises, dans lesquelles se découpent fenêtres et ouvertures diverses autant que géométriques.

Un peu plus loin, de très hauts ventails en fonte découpées de motifs à la Matisse ouvrent sur le nouveau jardin botanique. D’abord des prés et champs en extraits, tels des morceaux de paysages prévelés puis redéposés dans des bassins, au sein de la pelouse du jardin que strient des barres de piertre à peine affleurantes. Typique de la nouvelle poétique / esthétique des aménagements de jardins publiques, cet espace botanique tout neuf rappelle par sa plantation architecturée et ses jeux de matière le parc de Bercy, à Paris, ou celui de Gerland, à Lyon. En plus encore recherchée, son inventivité est admirable: après les extraits de paysage, ce sont des vasques de pierre, posées comme de véritables érosions, qui abritent en leur coupe chacune un exemple de micro-écologie littorale, dunes, oyats, panicauds, pins martimes, chênes verts et bois flottés.

Sur une autre pelouse, face aux cornouillers douteux (du Japon), les tuteurs et piliers des plantes grimpantes prennent des formes évocatrices des modes d’accroche des différents végétaux. Puis un plan d’eau se découpe en rectangles mondrianesques, pour laisser affleurer par parcelles liquides nymphéas, iris, joncs ou nénuphars.

L’après-midi finissante, nos pas traînent vers le quartier Saint Michel, par des rues où l’air ne se meut plus, les seuls vents coulis soufflants des soupirails. La flèche de Saint Michel se ré-encrasse déjà un peu, tandis que seul un proche de l’église est maintenant nettoyé. Qu’importe: je préfère la fière dentelle de cette flèche-ci, campée sur le basculement maîtrisé de ses arcs-boutants, plutôt que la flèche de sucre blanc, presque trop nette, de Pey-Berland où étincelle une madonne rutilante sur les filets blancs du ciel pensant de moiteur. Les garçons de par les rues se dépoitraillent volontiers, ont généralement cet aspect lissé que confèrent sueur et lumière d’été, un minou devant « L’Antre des dragons » laisse à voir ses tétons jolis à travers le filet rouge de son maillot. Trop chaud, je vous dit, il fait trop chaud. A blanc, le vaste azur bordelais pèse sur les pointes hérissées des portes (Cailleaux, Bourgogne, etc), des églises (Saint Eloi, Saint Paul), des clochetons de palais bourgeois et de la Grosse cloche. Les grattent-ils? Peu chatouilleux, le ciel de Bordeaux sait bien qu’il domine sans partage les maisons basses et la si large Garonne.

Demain à l’aube, retour vers Lyon, avant de courir vers la rousse Provence.

#621

Musée des Beaux-arts, bien sûr: comment ne pas poursuivre ma visite des musées de province? Et épaté je suis. Il doit s’agir de la plus belle collection que j’ai vu, à égalité avec celle de Lyon. Je conservais le souvenir d’un grand nombre de croûtes, alors exposées dans les sous-sols de la Galerie des Beaux-arts (désormais seulement consacrée à des expositions temporaires), tandis que maintenant l’aile nord du musée présente un parcours impressionnant (hum, jeu de mot involontaire).

Outre que je me suis pâmé devant leurs dix Marquet, fan que je suis de ce peintre (natif de Bordeaux), ce sont de nombreux Redon, Ziem, Gervex, Renoir, Matisse, Valtat, Maufras, Guillaumin, etc qui se proposent à l’admiration. Avec un coupd e coeur particulier pour une belle toile dans le style d’Atkinson Grimshaw, que je me souvenais d’avoir admiré en mes jeunes années. Les quais de Bordeaux à la nuit tombante, avec un tram qui file et les colonnes rostrales des Quiconques s’élevant dans la lumière déclinante. Par un certain Alfred Smith, natif des lieux, peignant cette scène en 1982.

Etonnante aussi, cette immense toile symboliste à la touche quasi pointilliste, sur els « chimères de l’homme » – un défilé d’individus accablés chacun par leur fantasme privé, pour un beau jeune homme nu la fée de la liberté, pour un autre homme un ptérodactyle lui croquant la tête, ou encore un paon, une jeune femme, un enfant, etc. Par un certain Henri Martin, en 1900.

Jour lent dans la chaleur humide, flâneries et cidre encore.

#620

Le mocteroof est un terme d’origine obscure, utilisé dans les années 1800 pour le métier de frubbishing. Non, je dis ça, c’est juste que je pensais que ça vous intéresserait… C’est en feuilletant un dictionnaire d’Anglais oublié que je viens de dénicher cette perle de connaissance. Il faut dire que je me trouve logé au sein d’une bibliothèque géante, genre songe de Neil Gaiman ou rêve de Charles de Lint, et plongé en sus dans le colossal et très étrange roman de Susanna Clarke, Jonathan Strange & Mr Norrel (qui ne sort qu’à la mi-octobre prochaine), sur lequel ce séjour livresque me donne l’opportunité de jeter un petit coup d’oeil.

Délicieux de préciosité amusée et d’excentricité britannique, cet ouvrage qui pèse dans les 800 pages en petits caractères, fait actuellement l’objet d’un buzz estomaquant, le genre de battage pré-sortie par bouche-à-oreille d’agents / éditeurs comme peu de roman de fantasy en ait eu jamais eu auparavant… Devant sortir chez Bloomsbury, l’éditeur anglais de J.K. Rowling, cet auguste ouvrage se trouve d’ores et déjà annoncé sous le manteau comme un « Harry Potter pour adultes » (après une brève surenchère, c’est finalement Robert Laffont qui vient de l’emporter en France). Et puisque j’avais lu, et beaucoup aimé, les quelques nouvelles de la dame; j’étais bien entendu fort curieux de lire ce Jonathan Strange & Mr Norrel sur lequel elle travaillait depuis quelque chose comme 1992… Et ne suis vraiment pas déçu – j’ai au contraire grand hâte qu’il paraisse, que je puisse en savourer tranquillement la lecture complète.

Relevant sans coup férir de cette fantasy maniériste qui m’est chère (l’école des Caroline Stevermer, Patrica Wrede, Delia Sherman et Ellen Kushner), Jonathan Strange & Mr Norrel s’annonce comme un Emma (Jane Austen) avec de la magie, ou un Anthony Trollope shooté au Grand Albert; une biographie fictive mais détaillée de la carrière de deux magiciens, au début du XIXe siècle (d’où le lien avec les mots étonnants cités plus haut).

Pour le reste, ce début de séjour bordelais semble pour sa part se faire sous le signe du Strongbow (cidre anglais à la pression) et de la minéralité.

Le cidre, c’est parce que cette ville recèle de nombreux pubs (de véritables pubs, je veux dire, pas de ces débits de boissons à peine lookés comme l’on en trouve hélas à Lyon). La minéralité, c’est celle de la ville, encore et toujours. Les travaux du tram s’achèvent, et je m’avoue stupéfait par l’audace des transformations — les artères par lesquelles passent les rames bleues sont pour la plupart entièrement piétonnisées, et cet audacieuse transformation comprend certaines des plus grandes avenues et places de Bordeaux.

Las, les décideurs bordelais vouent malgré une amour immodéré à la pierre, et n’ont guère profité de ces nouveaux parcours pour apporter un peu plus de verdure dans leur cité. Pour quelques arbrisseaux sur les quais, ce sont des grands arbres qui ont disparus du bas de Pey-Berland, et la moitié des colosses végétaux du cours du XXX juillet. Mais enfin, ce travail sur la minéralité déploit malgré tout une esthétique de pierre blonde et de pavés gris qui n’est pas pour me déplaire (avec en prime des passages en pavés de bois, aussi beaux qu’originaux de nos jours). De nouvelles façades ne cessent de se dévoiler sans leur souillure noire, tel le théâtre resplendissant où l’on redécouvre les cariatides. Quant aux Quinconces, leur sylve demeure intacte et a même été débarrassée des parkings qui en enlaidissaient le pied.

Promenades, vers des lieux que j’ignorait de Bordeaux et qui en sont pourtant des points importants: le jardin public, aux douces courbes désuètes et à l’étonnant péristyle tel l’ossement des anciennes serres; au bassin de nymphéas tremblantes et aux senteurs de jardin botanique; à la petite rivière et à l’île secrète sur laquelle Michel Suffran fit autrefois se dérouler un passionnant polar.

Plus loin, nous poussons vers les ruines du Palais Gallien, vestige d’un colysée romain. Souvenir d’un temps où l’on savait s’amuser – notamment à brûler du chrétien.

Le silences des échoppes (maisons basses traditionnelles) et les grimaces des mascarons (visages sculptés des façades) guident nos pas sous une voûte céleste piquetée de blancheurs, d’où sourde une chaleur moite. Sur la Grosse cloche rutile le lion redoré de neuf, tandis qu’au sommet de Pey-Berland flamboie la Vierge, soulevant mutine sa robe également d’or nouveau.

Du côté de Mériadeck, de mon passé ils ont fait table rase: la rue Léon Vallade n’existe plus, du tout. Sa mémoire va même être effacée des plans. En lieu et place du « dernier carré » (que j’évoquais dans mon récent « journal de bordel »), devrait un de ces jours s’élever un pâté de ziggurats post-modernes, tranchées en leur milieu par une longue verrière. Pour le moment, un parking anonyme nie les taudis et les péripapéticiennes qui durant une vingtaine d’années vécurent là en sursis. Jours enfuis, bientôt enfouis.