#1839

La neige tombe en flocons serrés tandis que, pour occuper de studieuse manière ma solitude du week-end, j’écris des articles. Terminé « Variable cachée » et « Des rêves blancs et rondouillards comme des fantômes », j’avance dans un troisième. Pris plein de notes hier pour la future refonte du Sherlock Holmes avec Mauméjean, en lisant London in the 19th Century de Jerry White. Et les toits rouges se couvrent de miettes blanches.

#1838

Lu aussi les Carnets du grand chemin de Julien Gracq, sorte de blog sur beau papier non coupé (et qu’il est irritant, ce boulot de découpe des pages une à une, l’aspect du livre au final est fort agréable mais le trajet pour y arriver, genre « cours de travail manuel », ne présente pour moi aucun attrait). Des notes sur quantité de lieux où passe l’auteur, semées également de remarques sur des lectures, sur des souvenirs. Deux pages sur Richelieu, petit ville de Touraine que je connais, sont d’une cruauté qui m’a fait sourire. Quant à la langue, le style, bien sûr, ils sont renversant, d’une infinie séduction.

Je poursuis ma lecture du Ayerdhal, Transparences, bien entendu, à raison de deux ou trois chapitres par soir. Les protagonistes passent leur temps à se raconter l’histoire plutôt qu’à la vivre, du pur Ayerdhal, incroyable qu’un roman finalement aussi intello sous son bel habit d’espionnage puisse avoir fait un tel best-seller, des fois on se sent réconforté sur les goûts de l’humanité lectrice.

#1837

Lu un essai sur « la droite littéraire après 1945 », Le Soufre et le moisi de François Dufay. Titre culotté pour une étude que je ne peux lire qu’en ricanant régulièrement et parfois en grimaçant, sur la manière dont deux vieux collabos des plus odieux, Paul Morand et Jacques Chardonne, furent soutenus par les jeunes gens de la littérature parisienne d’après-guerre. J’ai pas mal lu Morand, que j’admire stylistiquement et dont les voyages sont fascinants, son regard et son sens de la description sont étourdissants ; en revanche ses histoires polissonnes et futiles ne m’inspirent qu’un complet ennui, quant à Chardonne, rien que d’entendre évoquer des récits sur les couples bourgeois, que ça a l’air ennuyeux. Mais au moment où nombre de ministres sont issus tout net de l’extrême-droite, il est très intéressant, instructif et affreusement fascinant, de voir comment roulait la machine littéraire droitière dans les années 50-60 — tous ces auteurs dont Bernard Pivot il n’y a pas si longtemps faisait les vénérables invités de ses émissions, quand ils étaient devenus à leur tour des vieillards aigris.

#1836

Il y a quelques temps, j’avais évoqué sur cette page un mien projet littéraire qui n’avait jamais trouvé preneur, le cycle de nouvelles d’uchronie Bodichiev. Eh bien, en définitive je me suis décidé à me jeter à l’eau: je vais le sortir ni plus ni moins qu’en auto-édition, selon le principe des « vanity press ». Ce sera donc un beau format relié… à la britannique, disons (cartonné avec toile grise, sous jaquette couleur, comme les hardcovers publiés à tirage limité par les Moutons électriques). Qu’est-ce donc, alors ? Eh bien, durant quelques années j’ai écrit des nouvelles d’uchronie, au prétexte policier et à la tonalité plutôt « roman gris » (Simenon, Freeling, Wahlöö, etc.). La première de ces nouvelles fut publiée dans la fameuse antho Escales sur l’horizon… mais je n’ai pas trouvé ensuite d’éditeur susceptible de publier un tel recueil, me faisant répondre chaque fois que c’était trop SF et pas assez polar, ou bien trop polar ou pas assez SF, et qu’en tout cas des nouvelles, vous n’y pensez pas mon bon monsieur, c’est invendable ! Une nouvelle fut tout de même publiée outre-Atlantique dans la revue québécoise Solaris, d’autres furent acceptées pour des anthologies… qui ne virent pas le jour, et ce fut tout. Fatigué de tant de déconvenues, et après quelques années de réflexion, je me suis finalement décidé sur pression amicale à proposer les dix textes véritablement achevés de cette fiction (on verra bien si un deuxième volume peut un jour se concrétiser). Dix nouvelles assorties d’une préface du héros, de deux petites annexes sur le contexte de cette uchronie, et de quatorze photos « d’époque ».

L’univers de ces nouvelles et novellaes, ce sont les souvenirs d’un détective privé, installé à Londres, la capitale occidentale de l’immense Empire de Toutes les Russies, celui sur lequel le soleil ne se couche vraiment jamais. Conspirations, station spatiale, liane tueuse, contrôle météo, dirigeables, France soviétique, Angleterre bouddhiste, voleurs génétiquement modifiés, trafics transfrontaliers, héritage perdu, tueur en série et Californie utopiste… Dans ce monde uchronique, tout est subtilement semblable et dramatiquement différent. De Londres à Saint-Francisbourg, en passant par Amsterdam, Bordeaux, les Basses-Alpes ou le Dorset, Jan Marcus Bodichiev mène l’enquête, au long de dix récits choisis parmi les plus singuliers de sa carrière.

Mes petits camarades Julien et Raphaël ayant accepté de bon cœur que je propose un tel volume à la vente sur le site des Moutons électriques, la souscription est donc lancée. Parution début avril, et je croise les doigts pour son accueil : c’est une expérience… Le tirage sera signé par mes soins, bien entendu, et strictement réservé à la vente par correspondance (aucune distribution en librairies).

#1835

« Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux ; et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste. »
(Marinetti, Manifeste du futurisme, 1909)