#1616

Été hier soir au cocktail d’ouverture du Bal du Droit, à l’université Lyon 3. L’ancienne manufacture des tabacs devenue fac, transformée en immense boîte de nuit par les bons soins de mon Axel. Surprenant, un autre monde. Une formation de chambre joue sous un arbre un peu de Vivaldi. Champagne, petits fours, dans la cour centrale autour de la grande sculpture métallique. Des lumières tournoient, des tables au linge blanc ont été disposées dans les allées. Les mecs sont tous en costume-cravate, c’est obligatoire. 600 invités: je trouve que ces djeu’ns VIP sont souvent… peu jeunes. Est-ce la droite qui veut ça? Beaucoup de types trapus, moches, début de calvitie, bide. Ou bien des tronches de mafieux, cheveux longs et air arrogant. Tout ce petit monde ne m’est guère sympathique, finalement — fort heureusement, les garçons que je connais et apprécie sont pour leur part beaux et « normaux », pas des gros beaufs suant dans leur costard.

Concert au sous-sol, dans la cafét, mais hélas les Woosters, le duo d’Axel & Victor, ne pourront pas jouer, et le passage des groupes des deux Pierre est programmé pour trop tard pour moi… Un tour à la salle « piano-bar », ambiance kitsch. Un autre dans la salle salsa, idem. Avant de quitter les lieux, j’ai tout de même la curiosité de faire le tour de l’étage — une douzaine de classes transformées en autant de cellules à guincher, boum-boum électro omniprésent, la foule enfle, les entrées payantes commencent à affluer, il y aura plus de 3000 jeunes à emplir la manu. Je quitte les costumes sombres et les lumières pulsantes, non sans croiser l’organisateur, pâle, tendu, mais visiblement excité par la réussite de cet étonnant événement. Je songe aux bals de fin d’année des séries américaines.

#1615

Trolls et brolls /6

Je songeais à aller au musée de la bédé, mais finalement, ce fut la maman de Sara qui décida de notre emploi du temps du lendemain: elle proposa que nous allions voir… une forêt! Mais pas n’importe laquelle: une forêt touristiquement célèbre pour sa floraison de jacinthes. Un lieu un peu magique…

Pour nous y rendre, nous passâmes par les « communes à facilité » (les villages proches de Bruxelles, sur le territoire de la Flandres mais à majorité francophone), pour nous rendre chez la tante de Sara, Sophie, qui vit dans une longue maison fifties oeuvre de son défunt mari architecte, au sein d’un vaste et très beau jardin. J’apprends que Sophie était autrefois la céramiste favorite de Paul Delvaux. Plusieurs de ses sculptures ornent les abords de la grande pelouse très verte, sous les pins: en particulier, de mystérieuses fleurs roses, géantes corolles de plastique datant de la fin des années 50. Elles donnent une touche de Barbarella à cette nature gorgée d’humidité.


Direction la forêt, et là, que dire? Comme le déclara Sara, on croirait un tableau de Klimt. Sous le poudroiement pointilliste des jeunes feuillages et les longs troncs rectilignes des bouleaux, le tapis d’un bleu profond des jacinthes, vallonnant à perte de vue. Qui l’eut cru? Voilà Ayerdhal qui se révèle… fleur bleue. Après les déguisement de fées du week-end, la véritable féerie.




#1614

J’apprends que Jean-Pierre Vernay vient de mourir. Voilà qui me touche autrement plus personnellement que la mort de Ballard.

À la toute fin des années 1970, Vernay avait une passion: le Fleuve Noir « Anticipation ». Et il tenait absolument à publier dans cette vénérable collection populaire — il leur proposa quantité de romans, tous refusés: c’est qu’à l’époque, le FNA ne voulait pas de p’tits jeunes. Une règle qui devait changer du tout au tout peu d’années plus tard (d’où l’entrée de Wagner ou Pagel, par exemple), mais pour Vernay le coche était raté. Un de ses romans refusés par le Fleuve fut publié, un seul : Thomas et le rat, dans une collection pour la jeunesse chez Nathan, qui ne dura pas. Je lus ce roman et l’adorai — je l’écrivis à l’auteur, qui réagi à cette passion fanique avec timidité et embarras. Nous correspondîmes tout de même un peu.

Durant ce temps, Vernay continuait à entretenir son propre culte du FNA, dans une chronique mensuelle de tous les titres publiés par « Anticipation » — et il y en avait, plusieurs par mois! Cela paraissait dans A&A, le fanzine de Francis Valéry, et l’exercice était très divertissant. Puis vint Emmanuel Jouanne et d’autres ambitions. Je rencontrai quelques fois Vernay, alors — notamment quand, avec Jouanne, ils « gate crashèrent » une MicroCon qui se tenait dans l’appart en coloc de Jean-Luc Buard et Xavier Legrand-Ferronière — une micro-convention comme nous aimions en tenir une fois par mois à cette époque. Vernay avait une grosse barbe, l’aspect d’un bûcheron, la gentillesse d’un ours, et la consommation d’alcool nettement trop élevée. Il demeurait sympa avec moi, si bourru, ce qui contrastait de manière plaisante avec le mépris toxique de Jouanne, un bully dont nous apprîmes plus tard qu’il battait sa femme. C’est aussi à cette MicroCon que je vis pour la dernière fois le caustique et pourtant adorable Gérard Coisne — victime d’une crise cardiaque au début de la quarantaine, quelques mois après.

Je ne revis plus Vernay, qui se lança dans l’aventure littéraire de Limite puis publia deux recueils chez « Présence du Futur » (Fragments du Rêve et Dites-le avec des mots), deux volumes qui comptent certainement parmi les ouvrages les plus beaux, les plus talentueux, jamais produits par la SF française. Mais on ne les remarqua guère, la mode des « néo-formalistes » étaient déjà terminées, Vernay loupait hélas un nouveau coche de notoriété et je crains que ses deux recueils (dont un en collaboration avec Jouanne) demeurent à jamais méconnus.

Vernay quitta la SF, mais je me disais que je le reverrai, un jour. Ce ne fut pas le cas. Vernay n’a pas survécu longtemps à son complice Jouanne. Il n’avait pourtant que 5 ans de plus que moi. Quelle connerie, la mort.

#1613

Trolls et brolls /5

Plus globalement, cette nouvelle visite du musée d’art moderne de Bruxelles était le but principal de mon passage en cette ville, sa motivation numéro uno — ou en tout cas, l’excuse de quelques jours de vacances.

Je renoue par conséquent avec la fascination de tous ces artistes belges, absents notamment d’Orsay: Paul Delvaux, James Ensor, Rick Wourt, Fernand Knopf, Léon Spielaert, William Degouve De Nuncque… Et, tiens, un « round robin » pictural, je n’avais jamais vu cela! (« Jeune peinture belge », 1947). Ah ah, et cette quintescence ironique de belgitude: le « panneau de moules » de Marcel Broodthaers (1965) — comme son titre l’indique: des coquilles de moules, en un grand collage sombre et nacré.

#1612

Trolls et brolls /4

Ce matin, le démarrage me fut rendu particulièrement plaisant par une musique que je ne pensais pas entendre en dehors de chez moi (« L’Heptade » d’Harmonium). Mais Yal est lui aussi un pervers seventies hardcore, bien sûr.

Je suis donc sortit, arpent solo les rues des Marolles, direction le mont des arts. Et il est temps que je me relève et continue la balade. [notes prises dans la cathédrale]

Deuxième halte, dans une salle de la partie XXe du musée d’art moderne. Face à la « Tamise à Londres – novembre à midi 1916 » d’Émile Claus. Je viens de sortir de l’expo sur la BD belge, très riche, une belle occasion de voir de près et en un seul lieu des planches originales de Franquin, Peyo, Tillieux, Macherot… (pour mes favoris dans les « vieux ») ou encore Andreas, Frank, Alex Ramond, George Herriman… Le tout sous des fresques de Meulen, Swarte et (yeah!) Avril. Il me semble cependant que le neuvième art n’est pas encore franchement reconnu comme discipline « valable », comprise: l’exposition débute par des planches de l’atroce bédé « Largo Winch », vides et bancales à souhait, et tout s’y trouve placé au même niveau, sans discernement, comme si tout se valait du moment que c’est de la bédé: les incroyables et immenses tableaux au stylo bille de Dominique Goblet voisinent avec des pages de « Ric Hochet » ou de « L’agent 212″…