#617

Étrange été, aux qualités typiquement automnales. Avouons-le, cela sied plutôt bien à mes goûts britanniques (aurais-je été Anglais, dans une vie antérieure?) de même qu’à mes sentiments. Je n’aime guère l’été. *soupir*

Mais enfin, je pars tout à l’heure pour quelques vacances. Une quinzaine de jours, de la Touraine à la Provence en passant par Bordeaux. Posterai-je depuis mes lieux de résidence? Nous verrons cela.

Pincement au coeur: lu le dernier Lapinot de Lewis Trondheim. Vraiment dernier. L’auteur cesserait de dessiner, paraît-il. Et de tuer Lapinot dans les dernières pages. Tss.

I didn’t feel myself

Evaporating…

My body has gone

But the eyes remain

Hovering. Witnessing.


marillion, « The Invisible Man » (Marbles, 2004)

#616

A Reminiscent drive (bordel 9)

Souris: un surnom aisé à retenir, pour moi en tout cas, puisque étant ado j’avais déjà eu un copain répondant à ce sobriquet. Souris, donc. Quelques semaines de tendre voisinage. Je l’avais rencontré sur la place des piliers de tutelles — ah, quel nom! Un groupe de cuivres y faisait du bruit, nos regards s’étaient croisés, bon, classique, passons.

Why do we always love the wrong people?

Quelques semaines seulement: en ce début je devais regagner mon Limoges parental, quant à lui, que sais-je? J’ai oublié, ma mémoire est si mauvaise, mais en tout cas il quittait Bordeaux. Tiens était-ce ce même été que je devins dame pipi? Il se peut. Encore un pan ténébreux de mon passé qu’il faudra que je soulève, un de ces jours…

Jean-Christophe je le croisais encore, parfois, et lui ouvrais la porte afin qu’il récupère le courrier qu’il se faisait toujours acheminer là.

Bordeaux… Pour moi, ville d’émancipation, ville de nuits, ville de découvertes, ville des premiers livres et des premiers fanzines, ville d’errances, ville de musique (les sons verts de Minimum Vital se déversant depuis la gare, une fin d’après-midi), villes de marchés aux puces. Et puis Bruno, et puis Michelle, et puis Lionel, et puis Henri, et puis Charlotte, et puis Francis. Et les études? Oh, oui, les études aussi, un peu.

(end)

#615

A Reminiscent Drive (bordel 8)

Avant Jean-Christophe, j’avais eu trois voisins successifs. Tout d’abord un poivrot, un de ces hommes sans âge confit dans l’alcool, rouge de peau et tassé par la vie. Une assistante sociale l’aidait, fort heureusement, une petite dame aux cheveux gris et à la mine douce. Une nuit, je fus réveillé par un bruit extraordinaire, un boucan si violent qu’il parvenait à percer le barrage des boules quiès. Et lorsque je retirai ces dernières, je me sentis presque mal, si forte était l’amplitude de l’agression sonore. Venant de la chambre mitoyenne, une véritable avalanche de bruit se déversait, remplissant l’immeuble. Mon voisin se trouvait avachi au sol, contre son lit, un ghetto blaster faisant contre lui son boulot de blastage. Sans doute n’étais-je pas encore bien réveillé, mais j’eus l’impression de me heurter à un mur. Un peu hébété, j’éteignis l’engin infernal et tâtai le poul de mon pauvre voisin. Le coeur pulsait et l’animal ronflait, étendu sur le flanc.

Je ne le revis plus. Quelqu’un me dit que l’assistante sociale était passée dans la journée pour le traîner dans un centre de désintoxication. De nombreux mois plus tard il paraît qu’il repassa, pour offrir chocolats et plates excuses aux locataires de l’immeuble — las, je me trouvais à l’extérieur lors de sa visite.

Ensuite, ou avant, ou après, je ne sais plus vraiment — de même que je n’ai pas le moindre souvenir de l’éventuel successeur de Jean-Christophe — il y eut un couple de jeunes-vieux: lui bedaine et grosse moustache, elle grisâtre et bas du cul. Puis la chambre demeura vide, ce fut le hiatus estival. Un jour pourtant, où je lisais dans ma chambre un courrier de ma mère (une lettre par semaine, adorable régularité), j’entendis que j’avais à nouveau un voisin, apparemment un garçon, qui recevaient deux copines — lesquelles s’inquiètaient de l’absence de papier toilette aux WC du haut. Me lavnt, j’ouvris ma porte pour leur tendre mon rouleau — et me trouvai nez-à-nez avec Souris. Un gentil goth que j’avais rencontré lors de la Fête de la Musique, quelques semaines auparavant. Tignasse d’un blond sombre, des mèches légères dans tous les sens, au-dessus de deux yeux bleus presque gris, cernés de kohl. J’ai bien peur d’avoir oublié son prénom. Stéphane? Je le connaissais comme Souris: ainsi ses copains l’appelaient-ils.

(to be continued)

#614

A Reminiscent Drive (bordel 7)

Un peu plus tard, Jean-Christophe devait m’avouer que finalement ils n’avaient rien fait, selon lui les filles s’étant dégonflées…

Charmant garçon, ce JC, un métis à la belle peau café au lait très léger et aux yeux verts. Pas très grand, mais assez musclé et toujours d’une remarquable tranquilité. Caractéristique bien adéquate à l’établissement, Jean-Christophe était un fils de pute.

Je vis sa maman une fois, une pauvre femme vieille avant l’âge, toute menue, toute ridée, toute courbée. Elle venait faire des remontrances à son rejeton, sur son attitude par rapport à sa petite amie. C’est que ladite copine avait passé un accord avec Madame Zimmermann, elle voulait avoir le droit de tapiner devant l’immeuble — afin de payer ses études. Réellement: elle était en droit, je crois me souvenir. Jolie, pas spécialement vulgaire si ce n’est la coiffure qu’elle avait alors, châtaine avec des mèches blondes. La mère de JC se disait inquiète de son je-m’en-foutisme, il n’allait pas tourner comme son père au moins? La prostitution c’est terrible, il ne faut pas qu’elle fasse cela!

La conversation ayant lieu sur le pas de la porte de la chambre de JC, et donc également sur le pas de porte de la mienne, j’entendis tout cela. Et ensuite Jean-Christophe, avec le calme qu’il affichait apparemment en toutes circonstances, me confia qu’en fait sa copine avait renoncé à cette idée, elle avait trouvé un petit job.

(to be continued)

#613

A Reminiscent Drive (bordel 6)

Ma chambre avait tout d’une chambre d’hôtel — forcément. Ses murs se couvraient d’un papier peint abominablement seventies, marron et orange avec de ces grosses fleurs qui habituellement poussent plutôt dans les cauchemars; le large lit faisait une place et demi; une table de nuit étroite, un petit bureau dans le même placage sombre et une armoire brillante complétaient cet ameublement. Dans l’alcôve, un lavabo. Si pas spartiate, du moins un aménagement peu propice à la vie: je ne restais jamais chez moi, allais étudier dans des bars, squattais l’appartement de PJT (alors à Los Angeles), passais des nuits blanches chez BBB.

Le pire était la non-insonorisation des lieux. Encore n’entendais-je rien en provenance des deux chambres du bas, mais les talons de la pute du haut, le moindre bruit de la chambre à côté, les pas dans les escaliers et sur les passerelles, sans parler des hululements de la pseudo-lesbienne… Alors, je dormais avec des boules quiès. Deux ans de boules quiès: je mis ensuite plusieurs années à me réhabituer à un sommeil normal, à ne plus être dérangé par les bruits de l’extérieur…

Un jour, une des rares fois que je me trouvais à mon petit bureau pour étudier, j’entendis que s’étaient réunis dans la chambre mitoyenne mon voisin, Jean-Christophe, avec sa copine et les deux d’en bas, le joli gosse et la fausse gouine. Les filles comparaient les queues de leurs gars, avec force « ooh » et « aah » et gloussements et commentaires un peu gênés des garçons. Puis la copine de JC de proposer une partouze et JC, grande âme, de se dire embêté parce que dans ce cas, il fallait inviter André, tout de même.

André se glissa discrètement au dehors, histoire d’aller réviser ailleurs.

(to be continued)