#488

Tableaux Tuileries (4)

Ah, l’expo Vuillard: nous en avions lu, sur elle, et nous avions même entretenu un instant l’espoir qu’elle passe par Lyon — ce fut annoncé, puis promptement oublié. Les Beaux-Arts de Lyon ne proposent hélas pas grand-chose de bien palpitant, il me semble qu’ils manquent singulièrement de dynamisme. Enfin bref: Vuillard au Grand Palais, alors.

J’avais vu l’expo Vuillard donnée à Lyon fin 1990, et depuis ce peintre conservait une grande importance dans ma vie — notamment par l’affiche de l’expo, géante, qui structure littéralement mon salon depuis tout ce temps. J’avais donc fort hâte de refaire connaissance avec le monsieur… D’autant que cette expo-ci est la plus importante jamais réalisée sur l’artiste.

Que le lecteur cynique ne se réjouisse pas: je ne fus pas déçu. Oh que non. Bien au contraire! Ce fut un éblouissement constant, un émerveillement qui tient presque de la vibration tant il fut régulier. Même les plus petites pièces, de minuscules tableaux ou des croquis, sont un ravissement. N’ayant pas l’audace de me prendre pour un critique d’art, je ne saurais dire la magie de ses aplats de couleurs & de ses larges plages de noirceur, mais enfin quelle grâce, quelle sensualité, quelle lumière!

Décevants, tout de même, s’avèrent les peintures à la colle — une technique qui permettait à Vuillard de réaliser d’immenses panneaux pour le théâtre ou pour de riches intérieurs, mais qui trop souvent rendait des couleurs éteintes, noyées dans une molle grisaille. Quant aux oeuvres de la fin de sa vie… Les articles ont beau prétendre qu’ils doivent être réévalués, désolé mais je n’y vis que de simples portraits, trop réalistes & appliqués, des toiles à l’ennui aussi immense que leur dimension, parfaitement réalisées mais sans plus rien du génial chiaroscuro propre au Vuillard de l’époque des Nabis.

#487

Tableaux Tuileries (3)

Visages en vitrines: rue de Passy, les verrières des cafés se sont emplies de vieilles dames, qui dans le plein soleil de midi papotent en tailleur chic & rides profondes. Atteints de jeunisme aiguë, les deux flâneurs que nous sommes ne jetons qu’un coup d ‘oeil à la rugueuse géographie de ces visages anciens, avant de continuer plus loin, à la recherche de tables moins intimidantes. Sans concertation nécessaire, nous freinons dés l’aperçu d’un gentil minois, la bouille ronde & les grands yeux bruns d’une très jeune fille. Mon compagnon en esthéte gourmand choisit sa place afin d’admirer à son aise cette Katie Holmes parisienne. Tandis qu’en éternel éphébophile je me contente fort bien, à mon habitude, du spectacle de sa propre jeunesse. Nous sommes dans le règne du regard: tableaux, avenues ou jeunes gens, quelle différence? Tout est dans le plaisir des yeux, dans la sensualité d’une admiration.

Métropolitain: la toute belle Roxane, notre hôtesse pour ce séjour, a le bon goût d’habiter à Saint Mandé, tout à côté d’une station de la ligne 1. Nous ferons donc de cette ligne l’épine dorsale de nos expéditions, qui d’un expo à une autre trouveront leur épicentre au Jardin des Tuileries.

Différence: alors que nous foulions du pied l’épais tapis de feuilles mortes des Tuileries, Olivier me fit toucher du doigt ce que depuis longtemps je ne savais définir comme substance-même des deux métropoles comparées, Londres & Paris. Il paraît que c’est d’une distinction kantienne qu’il s’agit: entre le beau & le sublime. Tandis qu’à Londres, notre préférée, les émotions sont de l’ordre de l’esthétique, du subtil & de l’étrange — donc: du beau —, Paris s’avère tout le temps mégalomane, elle nous submerge, tout y est en immensité, à l’image de la rectitude du Jardin des Tuileries & de l’espace démesuré du Louvre — le sublime.

Il semblerait qu’à chaque extrémité d’une avenue, Paris doive ériger un monument. Qu’à chaque dégagement des rues, une grandiose perspective doive se présenter. Qu’à chaque bâtiment officiel, chaque administration, doive être dévolue un palais. Si à Londres tout demeure à taille humaine, l’esthétique parisienne est celle du grandiose, cette ville nous dépasse. L’Histoire à Paris se déroule en grandes pompes & en boulevard rectilignes, alors qu’à Londres elle se faufile, s’entasse & s’explore.

Les deux ont leur charme, mais aussi prétentieux que je sois, je trouve mieux ma place à Londres: dans les beaux quartiers de Paris, tout me dit que je suis un intrus sans le sou. Un passager clandestin au pays du sublime, tandis que le beau me semble naturel.

#486

Tableaux Tuileries (2)

Chaque fois que je vais à Londres je ressens l’impression de plonger dans la littérature, mais à Paris c’est de peinture qu’il s’agit. Paris est la ville impressionniste par excellence! Il suffit d’admirer cette ancienne gare de La Muette, par exemple, avec les arbres en symphonie d’or & les avenues qui se perdent dans la brume matinale, les grilles sombres du chemin de fer & le zinc brillant des toitures. Monet, Manet, Goeneutte ou Caillebotte: impressionniste vous dis-je!

On ne saurait mieux débuter un séjour parisien: ici les avenues se nomment Raphaël, Ingres ou Mozart. Ici l’automne sème des sequins sur les pelouses d’un vert dru, sous la chevelure rousse des arbres du Ranelagh, en attente tels des vieilles dames. Ici claque au vent un drapeau aux armes de Claude Monet, comme un fanion japonais pour annoncer le musée Marmottan.

Ah, Monet! Presque une obsession, chez nous. En tout cas, toujours une fascination. Mais qu’en dire? Comment décrire cette impression de submersion, le va-et-vient du grand au petit, le papillon exalté qui volette dans ma poitrine, la plongée dans la matière, toutes ces fibres, toute cette lumière… & ce tronc d’arbre, qui pulse de couleurs comme éclairé de l’intérieur, presque effrayant, Monet a vu sous l’aspect du végétal & tout comme Jacques Lacarrière il est passé dans le « pays sous l’écorce ».

#485

Tableaux Tuileries (1)

La raison: une conférence à donner à paris, le jeudi 6 novembre. je pensais y aller seul, forcément, me voyais déambulant dans les expos & m’installer dans des bistros pour écrire un peu de Bodichiev. Sans voir grand monde: dix-sept ans que je suis sociable par profession, ouf, j’en ai un peu assez, ressent le besoin de respirer & de prendre le temps, enfin. Agoraphobie, claustrophobie, tout ça-phobie. Et puis Olivier s’est libéré, il avait envie de venir avec moi: hé hé, chic alors! Pas la peine de m’étendre sur mes relations avec lui: juste dire que sa présence m’est toujours une évidence. Complicité est le maître mot. Alors va pour Paris: flânerie à deux, pas d’écriture mais beaucoup de marche & pas pour autant besoin de voir du monde.

Ah, c’est toujours un peu le dilemme lorsque l’on va à Paris: tant de copains, de copines, tant de monde qu’il me serait possible de voir. Tiens, Jean-Paul par exemple, pas vu depuis une éternité. Ou Jean, auquel nous téléphonerons peut-être. Deux rendez-vous quand même: avec Seb (finalement déprogrammé, j’avais mal calculé notre emploi du temps) & avec Fab (déprogrammé itou, on s’était pas compris). Pas de gens, alors: des lieux, des tableaux, Paris la grande. Des rues & des oeuvres d’art, en cinq jours d’une intense nonchalance. Eh, c’est cela le vrai luxe d’aujourd’hui — ralentir son horloge interne, faire un pas de côté afin d’éviter la quotidienneté affairée.

#484

« Intertextualité — ensemble des relations existant entre un texte (notamment littéraire) et un ou plusieurs autres avec lesquels le lecteur établit des rapprochements »

Cinq jours à Paris, d’une flânerie que j’oserai qualifier d’intense, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Qui disait que prendre des vacances c’était changer de fatigue? Anyway: plein les yeux mais plein les pattes, retour à la maison hier. Où la journée fut celle du repos complet — & de la lecture, boulimique, passionnée, d’une traite, d’un pourtant énorme pavé: L’Ère du Dragon par Xavier Mauméjean (chez Mnémos).

Rarement le terme « intertextualité » se sera-t-il aussi bien appliqué à une oeuvre de science-fiction. Ou de fantasy, peu importe les chipotages définitionnels des ayatollahs de la littérature de genre: ce qui importe, c’est la littérature, bien entendu. Et le plaisir de lire — une notion subjective mais profonde qui trouve notamment son origine dans une autre forme de plaisir, celle antérieure au lecteur, de l’écrivain: l’envie de raconter une histoire. De partager une érudition. De s’amuser avec les archétypes. De serrer les fils d’une dense tapisserie.

Et il ne s’agit pas là de quatre méthodes, ou de quatre plaisirs, différents, mais bien d’une seule démarche d’auteur, que Mauméjean conduit avec une évidente jubilation.

Fantasmes d’Albion & littérature populaire se fondent en un colossal roman — où selon la culture de chacun l’on reconnaitra ici Sherlock Holmes, là Tarzan, ou encore un détail de l’histoire de Londres, une enquête d’Hercule Poirot (basculée cul par-dessus tête au détour d’une seule phrase), des pages de l’art russe (Bakst, Diaghilev, mais aussi Malevitch, Prokofiev, Maïakovski et le constructivisme), l’île du docteur Moreau & la Machine à explorer le temps, King Kong & Peter Pan, le Baron rouge & Bob Morane, Fu Manchu & Doc Savage… Un brassage qui fait sens, qui se paye même le culot de bâtir plusieurs niveaux d’intrigues, des mondes qui s’emboîtent & se répondent avec des jeux de miroir internes aussi complexes qu’à l’extérieur résonnent leur intertextualité & leur nature trans-générique.