#458

Sommeil troublé, ces temps-ci… Le bon côté: je rêve beaucoup. Et plutôt des choses amusantes/agréables, genre des voyages improbables avec certains membres de la Gang, ma vie à Cardiff (?!?) avec Olivier, les sous-sols étranges de Bruxelles, une longue rue de brocante à Londres — & puis surtout: un retour à un vieil univers mental que j’avais, je l’avoue, perdu de vue depuis quelques années. Un univers que je me suis amusé à bâtir durant des années, toujours au moment de m’endormir, & avec avec lequel, pour une raison que j’ignore, j’ai eu l’envie vague de renouer… Quoique, en fait, je sache quel a été le « déclic »: un mot de mon père à propos de son propre monde — eh, beaucoup de gens ont-ils ainsi leur propre monde, sa propre géographie imaginaire, ou bien sont-ce les Ruaud qui sont un peu barjes? Anyway, un retour ces derniers soirs à cet univers que j’aime rêver… Vous en parlerai-je un jour, plus en détail? Nous verrons cela…

Pas mal lu, aussi, ces derniers jours: des bouquins en lecture pour Denoël, surtout. Notamment le troisième roman d’Andrew Weiner, Missing — hélas inédit absolument partout. pour vous en donner une petite idée, malgré tout, il s’agit d’une adaptation en roman d’une nouvelle de l’auteur (in recueil Envahisseurs!, chez Folio-SF): « Des nouvelles de D-Street ». Un polar/SF parano, rappelant pas mal ce bel & étrange film qu’était Dark City — avec une pointe de Lynch, sans doute. Captivant & tordu — ce roman m’a enthousiasmé! Il faut que je persuade Denoël ou Folio de le publier. Dingue tout de même: Weiner, auteur canadien, se retrouve dans la situation d’un William Burrroughs ou d’un Richard Brautigan avant lui: publié en France mais pas dans sa langue natale…

Un extrait en guise de « teaser »…

« So there were revolutionaries in the subways. They took people without memories off buses and recruited them to their struggle against an invisible oppressor. They wrote graffiti and peddled memory drugs and sang to awaken the universal mind. It was all very interesting, but it was hardly relevant to my case. Or was it?

If Jane Smith was to be believed, the people who lived underground didn’t even exist, at least in the eyes of the city. But was she to be believed? Her story was fantastic in many respects. Yet it felt like it was part of the pattern, this business of the missing memories she had talked about, and which both Hugo Burns and Marcia Tromb had alluded to earlier. Someone was playing games with people’s memories.

I was no closer to finding Walter Hertz. But I was starting to think that the two problems were linked somehow, the missing memories and the missing person. Perhaps if I could find the one, I could find the other. »

Quoi d’autre? Un petit polar amusant, avec des dinosaures (pas sous la main, je noterai son titre lorsque j’aurai fait sa fiche). Une gentille bizarrerie, Panda Ray de Michael Kandel. Et une désagréable daubasse américanoïde intitulée Judgement Calls, par Alafair Burke:

Samantha Kincaid est « deputy district attorney » dans un petit département de la justice de Portland, Oregon, la division « Drug and Vice ». Elle a l’habitude que les affaires dont elle doit traiter ne soient pas très reluisantes, et ne fassent jamais les gros titres de la presse: si jamais une affaire s’avère importante, à quelque titre que ce soit, elle se retrouve immédiatement confiée à la division criminelle, la Major Crime Team.

D’ordinaire, le passage d’une affaire à ce département « vedette » tend à écoeurer Kincaid, qui sait fort bien qu’elle ne fera jamais vraiment carrière si elle reste à la division « Drug and Vice ». Mais ce lundi matin elle découvre sur son bureau une affaire qui, au contraire, lui semblerait devoir faire l’objet d’une véritable enquête. Seulement voilà: la gamine de treize qui a été retrouvée violée et inconsciente dans une banlieue n’appartenait pas à la bourgeoisie, se prostituait très certainement, et n’a donc pas été jugée digne d’une enquête policière approfondie. Le district attorney en charge du dossier l’a donc refilée à la division « Drug and Vice ».

Mais Kincaid n’est pas d’accord! Après un entretien avec les flics qui se chargèrent de la macabre découverte (la gamine est encore en vie, mais à peine), elle est convaincue que l’affaire est beaucoup plus grave qu’un « simple » cas de prostitution ayant mal tourné. Alors qu’elle prépare le procès, elle découvre peu à peu que la piste de la gamine et de ses relations semble pointer vers un réseau de prostitution enfantine, et peut-être aussi vers un tueur en série…

Un polar très noir, très tendu, tout à fait typique de la production américaine contemporaine: on a déjà lu le même type d’enquête et de suspense réaliste sous les signatures de Jonathan Kellerman, Faye Kellerman, Sue Grafton, Laurie King, etc etc. Avec cependant une différence de taille: là où d’habitude dans ce genre d’oeuvres le ou les enquêteurs sortent un peu de la norme, se trouvent placés au moins un peu en décalage par rapport au mainstream de la société américaine, Alafair Burke a choisit de placer sa jeune attorney en plein coeur de ladite société.

Ce qui signifie que l’on a affaire à une actrice tout à fait consentante du système de justice américaine actuel, dont tous les commentaires semblent finalement caresser dans le sens du poil la hiérarchie et le système (celui-là même qui remplit les prisons étatsuniennes d’une population toujours plus nombreuses). Les opinions politico-sociaux exprimés (souvent) par l’héroïne se situent également en plein coeur de l’administration Bush, et plutôt qu’opérer le recul habituel de ce style de polars, miss Burke opte pour une exploration minutieuse des procédures policières et pénales.

Le résultat, à mon avis, est un roman à l’intrigue d’une complète banalité, au fonctionnement purement mécanique et terriblement ennuyeux, au style prétentieux (des avalanches de sigles et abréviations, une documentation outrageusement apparente: le souci de « faire vrai » est pesant), à l’idéologie assez désagréable si ce n’est puante, au suspense convenu et typiquement « fabriqué » — commercial. Un roman cynique, froid, qui me semble plus une oeuvre de la propagande US usuelle, à l’usage des citoyens des USA, que quelque chose que des lecteurs français pourront vraiment bien apprécier…

#457

Lu: In the Kingdom of Mists, par Jane Jakeman. Trouvé au début de la semaine dernière, sur un étalage d’une des boutiques de la National Gallery, ce roman trônait au sein des piles de bouquins sur Monet. Intrigué, j’y ai donc jeté un coup d’oeil — ah, ah, un polar sur Monet?!? Les « blurbs » délivrant quelques commentaires flatteurs par Colin Dexter & Maxim Jakubowski, je me suis risqué à l’acheter… Et en ressort aussi agréablement surpris que convaincu.

Car il ne s’agit pas simplement d’un polar historique de plus, mais bel & bien d’un beau roman sur le dernier séjour de Claude Monet à Londres (lorsque depuis la fenêtre de sa chambre au Savoy il s’escrimait à saisir les mouvements de la brume & les effets de la lumières dans le fog au-dessus de la Tamise). Intrigue policière il y a, mais traitée d’une manière plus human interest que réellement « polar » — & nettement plus « roman noir » que roman à énigme anglais: l’autrice s’intéresse plus aux retombées de l’enquête sur la vie de plusieurs personnages (l’inspecteur, son sergent, les femmes de ceux-ci, le jeune secrétaire du Foreign Office qui découvre l’un des corps, le détective du Savoy, une jeune femme & sa mère dans l’entourage de Monet père & fils), qu’aux rouages procéduriers. L’identité du tueur est d’ailleurs connue très tôt du lecteur & qu’importe: l’importance est ailleurs, dans les descriptions des états de la Tamise, dans les souvenirs du vieux Monet sur sa première femme (Camille), dans la lutte opiniâtre du peintre pour saisir l’insaisissable, dans les peurs & les doutes du jeune Oliver, dans les soubassements politiques de l’époque (guerre des Boers, revendications irlandaises)…

Aussi passionnant que séduisant, sombre & lyrique, une belle évocation de cette époque — et de ce grand artiste.

#456

Long silence sur cette page — mais pas de mouron: j’étais simplement en voyage la semaine dernière, deux jours à Londres & quatre à Oxford. Un séjour de rêve, quasi arcadien. Reportage dés que j’en aurai retrouvé les forces: je suis revenu avec un petit virus dans les boyaux & me retrouve arrêté quatre jours… M’enfin tant pis, somme toute ça me fait du rab de vacances et puis seul importe au bout du compte le plaisir de ce beau voyage.

Un peu d’auto-publicité: mon anthologie Passés recomposés vient juste de sortir de presses, aux éditions Nestiveqnen. Treize auteurs pour douze nouvelles. Fierté: il s’agit de la première anthologie d’uchronies, en France.

#455

Ils n’arrêtent pas de pleuvoir

Fin de la dernière semaine d’août 2003, une convention de science-fiction quelque part en Belgique…

1er jour: perdus dans les bretelles d’autoroutes & les quais industriels, nous errons sur les bords d’une Meuse lourde & grise. Paysage de cheminée, fourneaux, rouille, cieux plombés, briques suintantes & traces de suie.

Trois heures en perdition dans le no-man’s land liégeois, avant d’enfin trouver la route qui, à travers un dédale de petites villes/carrefours toutes semblables, tristement encapuchonnées de briques sales & de tuiles dégouttelantes, nous conduira à l’hôtel. Enfin, l’hôtel… c’est vite dit: nomme-t-on « hôtel », vraiment, ce médiocre motel en plastique moulé dont les chambres ne sont que des sortes de cellules & dont les couches n’ont que des draps non bordés?

C’est avec un indicible plaisir que nous aborderons finalement les lieux de la convention, nous étant astucieusement repérés en fin de parcours grâce à la présence d’un Brian Stableford planté au bord du chemin. Après le paysage noyé de brume & d’eau, après les trottoirs luisants & les bicoques anémiques, quelle bouffée de bonheur que de contempler la verdeur opulente de ce parc, la grandeur vénérable de ces arbres, et la silhouette altière du petit château qui se tient en haut du chemin, déjà bruissant des activités de nos petits camarades.

Foin de neurasthénie: nous sommes sauvés! Sara m’ouvre ses bras, rassurée, tandis que mes compagnons d’infortune s’égaillent dans les petites pièces pleines de stands, de livres & de gens parlant haut. Damned: Patrick Marcel n’a même pas fait sa conférence! J’aurais été désolé de la rater — mais suis encore plus marri qu’il ne l’ait pas faite! Las: mes ironiques persiflages n’ébranleront pas le roc qu’est cet homme. La soirée s’achèvera dans la chaleur amicale à défaut de la clémence météorologique.

2e jour: 15°, hygrométrie maximale, une brume blanc-grise estompe la Belgique, cingle nos visages crispés & pénètre les fibres de nos vêtements trop fins. Pas de distributeurs acceptant les cartes non-belges. Longue recherche matinale d’autres banques, des établissements où l’on donnerai des sous plutôt que de les prendre. Ne me reste qu’un dernier euro & encore: il est à Anne, monnaie de l’argent qu’elle m’a donné hier soir afin de finir de payer ma chambre (réservée par la convention, puisque je suis invité). Tant pis: son euro me paiera une gaufre aussi délicieuse qu’astucieuse — entre les deux parois gaufrées se loge une confiture de rhubarbe, miam! Voilà qui me consolerai presque de l’absence de thé aussi bien au petit-déjeuner (seulement du « Lipton Yellow », produit évidemment fabriqué à base de déchets nucléaires) que durant la convention (à moins d’aller en quémander à Sara). Las, ici encore c’est la dictature du café, soupire tristement l’accro au thé que je suis…

De nombreux panonceaux en attestent, les petites maisons de brique semblent toutes à vendre — ou à louer, en désespoir de cause. Un aussi neurasthénique paysage serait-il un peu plus riant sous le soleil? Non: tout au plus serait-il… moins humide.

Dans la voiture, une Sylvie mi-figue mi-raisin grogne à mi-voix: « Et voilà, on va finir par boire beaucoup de bière, c’est tout ce qu’il nous reste à faire, on va finir comme les Belges, et d’ailleurs je suis certaine qu’à l’origine ils étaient comme nous, ces pauvres gens… »

L’aspect incroyablement dépressif du décor me rend hilare: où sommes-nous, que faisons-nous dans des lieux aussi étranges? Longues rues, quelques commerces de-ci de-là, c’est Lièges mais ce pourrait être Tourcoing, Liverpool ou Cardiff… Le sens du bizarre me submerge & me porte au bord d’une rieuse sérénité.

Il y a des funérariums partout. Sylvie: « Ils doivent avoir une technologie très poussée, pour faire brûler des gens aussi humides. »

Une falaise, grise, implacable, sans une fissure, vertigineusement verticale: c’est la grande usine locale. Sa barre sidérante rompt la vallée, s’impose depuis les collines jusqu’au bord de la Meuse. Le jour déjà si tamisé par le brouillard s’en retrouve encore atténué. Nous passons sous une trémie. Sylvie: « Aah, un tunnel: enfin de la lumière! »

Passant & repassant sur des autoroutes, nous nous interrogeons sur une campagne publicitaire interpellant les conducteurs quant à la sécurité des enfants: les Belges feraient-ils des lâchés de bambins sur autoroute?

Enfin de retour à la convention. Je ne crois pas savoir décrire le tourbillon des activités, des bavardages, des débats (Sara m’aura bien mis à contribution), des conférences (et une « Histoire de la fantasy », une) & surtout: des rires, mauvais jeux de mots, plaisanteries diverses, arguties de spécialistes & discussions de connaisseurs, tous ces échanges amicaux qui font que, quelque soit l’humidité du cadre, j’adore ce genre de réunion… Gilles Dumay, Patrick Marcel, Michel Pagel, par exemple: des amis particulièrement chers à mon coeur… Je me sens bien, heureux.

3e jour: les mystères belges insondables dont on a jeté la clef au fond d’un puits: face à l’hôtel se clôt de hauts grillages une parcelle de pelouse au centre de laquelle trône souverain un simple cabanon en briques, dont la porte a été murée. Pourquoi cette clôture, quelle chose indicible est tenue prisonnière de l’étrange cabane?

Plus d’errances circum-liégeoises: directement à; la convention. Et il fait presque beau: grand ciel tourmenté à la N.C. Wyeth, dans les bleus & ors, le voile est levé, la nature (ce qu’il en reste) respire.

Kaléidoscope d’images… Les repas pris ensemble (louables intentions gastromico-locales, avec des plats assez étonnants), sous une tente blanche rayée de sombre, le sol de gravier qui crisse sous les pas, les murs blancs du hall, la petite salle de stands (trop étroite & déjà squattée: je ne sortirai hélas pas mes YS de tout le week-end), les deux couillons peints en vert avec perruque rouge, les diatribes flamboyantes de Patrick, ses constants changements de t-shirt, les tenues fluo de Gilles, Milési & Stolze posés sur leurs chaises, beaucoup plus de fans que d’auteurs (hélas), les habituelles croûtes « artistiques » occupant les nombreuses & belles salles de l’étage, le vieux fan anglais titubant & vitupérant… Une visite au musée de la préhistoire, tout à coté, séance new-ageuse d’allumage du feu à la pierre frottée, dans un décor de loupiottes tremblotantes et de sable ratissé, grand plaisir du double prix Rosny de Sylvie & Jean-Jacques (beau duo), jolie visite d’une expo de planches originales d’Haussmann, puis les petits fours… Et le dernier soir venu, le bal costumé! Les âgés d’Infini regagnent vite leurs pénates, tandis que les autres fous se griment, Patrick me pique un bâton de blanc pour se tracer sur le visage quelques motifs psychédéliques; Fabrice semble fort naturel en vampire; Vincent le « petit Suisse » exhibe ses plaies sanglantes; Pagel disparaît sous la capuche trop ample du « masque de la mort rouge »; Sylvie s’électrise sous une perruque blanche; je dégouline & cloque en blanc & en noir le masque funèbre d’un Pierrot malsain, tandis que Sara resplendit en argent préraphaëlite… Le petit château acquiert au coeur de la nuit des airs de Maison Adams…

Retour: déjeuner à Liége. Tout le long des quais, décor de pure SF: les hauts fourneaux omniprésents, une centrale nucléaire près du centre-ville, fumées & fumerolles, suie & rouille, des usines monstrueuses contre les flancs boisés des collines, toute la panoplie des imageries « steampunk » & au-delà, une barge chargée de déchets métalliques glissant sur les flots gris, des tuyaux se tordant d’un quai à l’autre, des grues décharnées, des palans menaçants & des tourelles collet-montées, la banlieue liégeoise est un cauchemar industriel. Presque séduisante, à force de laideur grandiose & de rêves brutaux.

#454

Pluvieuse & fraîche Belgique, dans les brumes de laquelle je suis allé me perdre ce week-end: convention de SF oblige.

Un événement toujours réjouissant, stimulant & passionnant ; mais aussi épuisant: me voici littéralement moulu. Peu importe: un long moment de chaleur amicale.

Je tacherai de rendre un peu compte de ce séjour au sein des usines tentaculaires & au bord de la grise Meuse, dés que j’aurai repris les forces nécessaires…