#428

Chemin en Forez

La fois dernière que nous avions emprunté cette route, on devinait encore l’éclat blanc de petites plaques de neige, par endroits, dans l’herbe des fossés. Il ne saurait en être question cette fois: curieux festival que celui-ci qui, non content de ne monter son chapiteau qu’une année sur deux, en change chaque fois & les lieux & la date. Pour autant, bien que les festivités se déroulent dans un château à la campagne, nous avons rendez-vous à Roanne pour déjeuner.

Et quoique nous ayons prévu de manger à la brasserie que nous connaissions déjà, place de l’Hôtel de Ville, notre ami JJ et son fiston Alain se sont installés à la terrasse d’un nouvel établissement. Il faut reconnaître que son nom a de quoi séduire: « Baker Street ». Et puis nous amuse le fait que cette brasserie toute neuve étende ses auvents pourpres là où il y a peu encore ne se trouvaient que des boutiques abandonnées, au seuil d’un supermarché en déshérence. De cette improbable poche d’échec urbain en plein centre-ville (entre le colosse rococo jaune & brun de la mairie et la pierre banche & fraîche de la salle des fêtes), endroit idéal pour un festival désert qui y prenait des airs à la Mad Max, il ne reste plus donc que les parpaings ruinés d’une prétendues réhabilitation en bureaux. Finie la longue pergola seventies, nous mangeons à l’ombre rouge d’une toile qui fait bien de nous protéger des ardeurs d’un soleil écrasant. Moules au curry & mousse de chocolat blanc — on recommandera l’adresse!

Une parade science-fictive s’annonçait, en fait ce ne sera qu’un couple de Bogdanov: dérisoire des gadgets de la SF transformés en pantins d’aluminium sans même un public. Les endimanchés du mariage concomitant sont plus drôles.

Perdus nous serons ensuite: par les rues sans indications d’une banlieue flambante neuve (qui eut cru cela possible de Roanne l’endormie?) puis d’une voie de chemin de fer à la Loire tortueuse, par un pont inutilement traversé mais non regretté: qu’il était beau, tout en pierres rouges à l’appareil blanc! Une élégance un peu frustre de début d’ère industrielle — impression que renforce sa voisine, carrière de gore rouge.

De nouveau sur le bon chemin, celui qui ne cesse de monter & de descendre du plateau à la Loire, la terre écarlate se voit remplacée par les croupes verdoyantes de collines, couvertes qu’elles sont par la toison drue des forêts du Forez.

Notre destination se découvre soudain au détour d’un méandre du fleuve, si incongrue que je crois un instant qu’il ne s’agit que d’un décor: le Château de la Roche.

Nous nous garons dans un vague parking, creusé à flanc de colline. La route surplombe de très haut l’étrange mise en scène du festival, où l’on ne sait plus ce qui est permanent, de la longue toile blanche du salon libraire, de la haute armature hi-tech érigée sur la rive (construisent-ils un second château ?) et des tours médiévalisantes plantées dans l’eau verte, à la pierre trop propre pour paraître authentique & à l’entrée drapée de blanc comme un décor de théâtre. Seule la Loire semble réelle. Et encore: des traces dans la pierre de la berge d’en face, abrupte comme le bord d’un fjord, sont les traces qui attestent de l’inconstance du fleuve, crues & décrues des eaux.

Mais quelle idée de consacrer à une thématique urbaine (« Ville au bord du futur ») un festival placé dans un cadre qui ferait plutôt fantasy. Encore que l’intitulé nous ait fait rire: Roanne semble effectivement avoir été oubliée au bord du futur, sur le bas-côté de l’évolution urbaine.

Quelques visages connus, des bouquins, une expo moins séduisante que son écrin (encore que je craque volontiers sur des originaux de Schuiten). Table ronde sur la ville du futur — nos écrivains peu inspirés ne disent pas grand-chose d’autre que de l’ordinaire, tandis que l’architecte invité s’avère passionnant & passionné, d’une lumineuse pertinence. JJ & Fab farfouillent dans les bacs de vieux livres, Gizmo prend des couleurs.

Projeté sur la Loire au bout d’un bras, visiblement destiné à l’obtention d’un péage, le Château de la Roche s’impose comme une évidence en pierre ocre. Accoudé à la balustrade de la terrasse comme à la proue d’un navire (mais il s’agirait en fait d’une poupe, la Loire filant en sens inverse), je savoure la beauté du site.

Les pentes boisées qui plongent directement dans le flot vert (je pense à un loch écossais). La trouée lumineuse, jaune tendre, d’un pré qui au-delà de la prochaine boucle descend doucement jusqu’à l’onde. La plage toute en roches fendues, d’un rouge éteint. Les vibrations qui courent sur l’eau sombre & boueuse. Les deux gamins blonds qui sautillent sur la rive étroite — notre Alain qui tente de réussir quelques jolis ricochets, tandis que le Boris de Gilles ne pense qu’à faire de beaux éclaboussés.

#427

Deux nouvelles terminées cette semaine. La vie devrait être tout le temps ainsi: les journées comme autant de longues plages tranquilles durant lesquelles écrire, sans autre contrainte. Avec au-dehors la vague rumeur du trafic automobile, le tintement de l’alarme d’un véhicule de la voirie, les trilles d’un merle & enfin les tambours légers de la pluie.

#426

Nyons — noté le jeudi 29 (suite & fin)

Ugo & moi attendons le chaland, sans grande illusion mais fort gaiement. Salon du livre: dommage, ils n’ont pas commandé mon « Dico féerique ». Le jour est beau, l’ombre des arcades encore fraîche, les senteurs du marché derrière nous flottent dans l’air bruissant. Au bonheur tranquille de la beauté de ces lieux s’ajoutent soudain la joie lumineuse de l’amitié: Mireille & Gianji nous font la surprise de débarquer.

Nyons ne fut pas toujours ensoleillé: deux jours de ciel maussade & d’averses maigrelettes. Je ne sais si nous aurions aussi bien travaillé si le soleil avait brillé par autre chose que son absence. Le séquencier de notre roman en collaboration (but principal de cette « retraite » nyonçaise) est déjà achevé: trois jours seulement. Plaisir du travail terminé. La chair devrait s’avérer relativement aisée à poser sur ce canevas.

Dans la langueur post-pandriale, alors que l’air s’immobilise, je m’efforce vaguement de faire ressurgir ces images vertes & or engrangées en quatre jours que la beauté & la complicité parent d’une subjective durée – comme si un séjour aussi plaisant, aussi riche, s’étalait en une longue vibration. Les moments héliotropes ont bien plus de valeur que les moments ordinaires — y compris en termes temporels. Je veux dire: les semaines de travail routinier, ennuyeux, ne me semblent guère compter, tandis que la magie de quatre jours à Nyons (ou celle d’une semaine à Lambesc, par exemple) irriguent toute ma vie. Et que les images qui y sont collectées ne cessent de me construire, de résonner en moi…

Sirius, envahissante petite perle noire au museau de gargouille, qui ne cesse de se blottir que lorsqu’il bondit, sautille, frétille, toujours grognottant… Les ramures tressées de l’abricotier & du grand cerisier, protégeant l’espace privilégié du jardin/terrasse… Les platanes qui tendent leurs doigts verdoyants dans le cercle déserté après le marché, au centre des façades muettes que le soleil repeint d’un blanc éclatant… Les ruelles qui se déhanchent en volées de marches, débuts d’escaliers, portes multicolores, pavés inégaux & façades claires… Les hauts & les bas de la vieille ville, sous le chapeau en dentelles de mauvais goût de la Tour Randonne, catholicisée de farce… La librairie de livres anciens (Galerie Fert), toute en voûtes roses & tapis de corde, un antre de gourmandise bibliophilique forcément fatal au porte-monnaie. Dos en cuir & gravures fanées, le mystère des titres en ronde-bosse & des lettres dorées… Le petit chien noir qui s’éloigne de nuit sur les pavés luisants, sous les voûtes basses & entre les murs torves de la vieille ville: encore un cliché à la Doisneau…

Nous travaillons dans la petite pièce qui prolonge une chambre telle une véranda — je songe à une autre véranda, celle du « Perchoir », l’une des maisons de mon enfance, tout en m’amusant du design désuet des appareils entassés contre l’autre mur, des appareils dont nous ne nous servirons pas (téléviseur, ventilateur, radiateur) & qui tous présentent les arrêtes aiguës & les arrondis suaves des années 1960/70. D’ailleurs, toute la maison semble figée dans cette période — découverte dans une bibliothèque d’une belle collection du Spectacle du monde, revue politico-culturelle datant d’entre 1974 & 79. Redoutablement réac & adorablement rétro.

Jusqu’au bourdonnement solitaire d’une mouche, dans la lumière tamisée des stores, & le babille vain de France Inter sur la radio d’en bas, dans la cuisine, qui me rappellent mes vacances bretonnes de naguère.

Maison tordue, biscornue, ses pièces s’étagent en vrille. 23 marches pour y grimper, l’entrée obscure (bouche de fraîches tommettes rouges), puis la torsion d’une volée successive d’escalier, qui partent à l’assaut de la pente: encore 23 marches jusqu’au jardin/terrasse, tout là-haut.

Perché sur l’échelle pour piquer quelques cerises, j’admire le tableau qu’encadrent les branches: au-dessus du jardin, un buis tordu, la chevelure d’un pêcher, le haut du mur de l’ancien couvent & encore la dentelle à la Viollet-Leduc. La sainte vierge a un paratonnerre planté dans le postérieur. En revanche, sur la grande place du village, Marianne pose avec un déhanchement lassif. Son visage radieux & ses bras gracieux sont peints, rehaussant le cuivre verdit d’une couleur fraîche, presque trop guillerette pour être vraiment décente.

Vers le « trou du Pontias », nous grimpons d’abord parmi les oliviers puis sur la roche striée, au sein des genêts. Fin de journée, la lumière rasante recoiffe les sylves & voile les pentes d’une brume bleutée, tout en bas l’Eygue serpente plus en sable qu’en eau. « Ugo, vient voir! » Mon compagnon remonte le sentier en grommelant mais la vue vaut l’effort: une pyramide! Une pyramide géante domine Nyons, couverte de forêts mais clairement discernable, ses arrêtes nettes dans le soleil déclinant.

Noté le 30

Fin de séjour, fin de journée: lente nuit à la lueur des bougies, même un orage timide ne parviendra pas à réellement troubler la gaieté dolente & la gourmandise amusée de notre tablée sous les cerises.

Départ: « Moi j’le trouve beau », fait le garçon qui passe avec un bouleversant sourire, une mèche sur l’oeil, alors que ses copains viennent de s’amuser de la laideur du petit chien.

#425

Nyons — noté le jeudi 29

« Librairie E. Pinet »: en ce jeudi matin notre stand se pose face à cette incroyable boutique, improbable fragment d’un passé qui, par un miracle que je ne m’explique pas bien, a survécu intact jusqu’à nos jours. La librairie Pinet présente même un superbe assortiment de plumes sergent-major dans sa vitrine étroite. À l’intérieur, se devinent des étagères qui montent jusqu’au plafond, emplies de crayons, de ramettes de papier, de cahiers, de pochettes Cansson, et bien entendus de livres, des piles de livres.

Des pinceaux « Winsor & Newton » apportent à ce capharnaüm infiniment désuet leur touche british. Hors du temps.

Tenaillé par la curiosité, il me faut entrer. Oh, cette odeur d’encre! Lourde, prégnante… Je l’imagine de ce bleu-noir qui stagnait au fond des encriers de mon enfance — lorsque dans une école primaire si réactionnaire qu’elle n’avait jamais accepté le passage à trépas de la IIIe République, nous sabotions le travail à la plume en trempant des bâtons de craie.

Odeur d’encre & impression d’avoir basculé dans le sépia. Le comptoir en bois est un meuble à la beauté simple que s’arracheraient les antiquaires, plein de larges tiroirs. Son dessus usé croule sous les articles de papeterie, les stylos & les pinceaux. Des masques blancs grimacent au-dessus de la petite porte, là derrière, sans doute une réserve? Quant aux livres, ils s’étagent en piles horizontales, en tas indécis dont l’ordre n’est certainement apparent qu’aux yeux des propriétaires. « Magie de l’Égypte des Pharaons », « La beauté des plantes », est-ce moi ou même leur stock fleure-t-il bon le léger parfum de l’obsolescence? Évidemment, je me fais influencer par le contexte — comment pourrait-il en aller autrement lorsque les lieux s’imposent comme un cliché de Doisneau? Les étagères sont d’un vert tilleul, le bord des meubles râpé, le sol en carreaux de grès, la devanture d’un bois sombre présentant tous les signes de l’usure, sous une enseigne presque effacée, les volets sont fanés & les vitres poussiéreuses.

Devant cet endroit d’exception, un vieil homme faussement atrabilaire rêvasse au sein des piles de ses bouquins. Les rides creusent des bajoues souriantes de chaque côté de sa bouche, il a des yeux saisissant de bleu, le nez fort mais la bouche molle d’un vieillard. Une tignasse d’un blanc parfait, coupée au bol, surmonte son visage rugueux. Pierre Magnan. Adorable artisan du polar provençal: le commissaire Laviolette n’aurait rien de déplacé sous les arcades basses, en fait il a certainement déjà foulé les grandes dalles grises de ces lieux. Magnan & Laviolette sont dans leur jus. Le vieil homme trucule sur la lourdeur de Yourcenar & l’application de René Char.

(à suivre)