#262

A matter of life and death, so to speak.

Installé cette après-midi sur une pelouse, pour déjeuner, je m’étais assis sur la rembarde en bois de la bibliothèque, à l’ombre des petits arbres. Ceux-ci perdaient assidument leurs fleurs, des sortes de petits chatons duveteux rouge-orangés. Plongé dans ma lecture, je ne prêtai pas attention à un léger choc sur mon épaule gauche. Je supposai vaguement qu’il s’agissait d’un chaton de plus. Puis je réalisai que c’était un peu trop lourd — tout de même pas… ? Lentement, très lentement, je tournai un peu la tête. Deux nouveaux chocs légers & l’oiseau s’envola: un moineau m’avait pris pour perchoir!

Peu de temps après, alors que je me tenais toujours immobile, en pleine lecture, je surpris un mouvement sous mes jambes: un minuscule moineau sautillait, sans prendre garde à moi. Il eut même l’audace de lancer quelques gazouillis suraigus — quelles cordes vocales! Je passai quelques instants délicieux à contempler l’agitation de ces petites bestioles à plume, dans l’herbe & sur les marches.

Ce soir: fracas dans le couloir, sifflements d’oiseau! Nina a attrapé un moineau — je me demande bien comment elle fait pour ainsi rapporter des proies, d’ailleurs, alors qu’elle ne sort que dans l’escalier de l’immeuble & un tout petit peu dans la cour en bas, nue & bétonnée. Bref donc: un moineau! Pauvre bête, criant, sautant, paniquée. Mais qu’y faire? Les chats sont cruels, dans leur innocence. Je crois bien que le petit volatile a terminé son existence sous la bibliothèque des comics, dans le couloir…

#261

Je cherchais des documents sur le peintre belge Emile Claus, j’ai donc été consulter la seule encyclopédie d’art que je possède, L’Aventure de l’art au XXe siècle. Rien, pas la moindre mention ni de Claus ni d’un mouvement « luministe ». Bon, OK me dis-je, de toute manière il ne devait pas être très connu.

Saisi d’un doute, tout de même, je consulte l’index à la recherche de Rik Wouters. Rien. Et Léon Spilliaert? Rien non plus.

Ah ben bravo, les grands peintres belges n’existent pas dans ce bouquin?! Bonjour le racisme anti-belge primaire, le franco-centrisme de base… 🙁

Le Petit Robert des noms propres n’est pas si con, tout de même — y’a Wouters, Spilliaert, James Ensor… Pas d’Emile Claus, décidemment trop obscur, cependant… Enfin, heureusement il y a la ressource d’une recherche sur Google…

Pourquoi Claus, au fait? Juste parce que j’ai aimé ses tableaux londoniens exposés au Palais des Beaux-Art de Bruxelles, that’s all (mais c’est déjà pas mal)… Et que ça me fait un détail de plus pour des nouvelles…

EMILE CLAUS (1849-1924)

Peintre de paysages et de portraits, aquarelliste et graveur, il commence sa formation en suivant des cours de dessin le dimanche à Waregem. Mais son père, qui n’est pas convaincu de ses capacités artistiques, l’envoie à Lille pour apprendre à être boulanger. A l’âge de 20 ans, notre homme parvient à convaincre son père d’entrer à l’Académie d’Anvers. Afin de survivre et de payer ses études, Emile Claus travaille à la polychromie des madones et des chemins de croix dans l’atelier de l’artiste de Geefs. A la sortie de l’Académie, Nicaise de Keyser le prend comme assistant dans son atelier mais il en est rapidement exclu après avoir refusé de participer au prix de Rome. Pour subvenir à ses besoins, il donne des cours de peinture chez les particuliers et peint des portraits réalistes. Il connaîtra un grand succès. Dans les années 1878-1879, il entreprend une série de voyages, se rend en Espagne, au Maroc et en Algérie, dans des villes comme Barcelone, Valence, Cartagène et Tlemcen. Lors de son voyage de retour, il visite le Prado et les maîtres anciens l’impressionnent beaucoup. Ses œuvres d’Afrique sont exposées à Bruxelles en 1880. Ce sont des scènes très intimistes et d’une facture claire

En 1882, il s’installe à Astène où une nouvelle vie commence. Il garde malgré tout son atelier à Anvers et des contacts avec la métropole. Il rencontre Albijn Van den Abeele et le premier groupe de Laethem-Saint-Martin, Georges Minne et Karel Van de Woestijne. Il se tourne vers le Naturalisme, reproduisant des scènes de la vie rurale en plein air et de grands formats. Il se marie avec Charlotte Dufaux en 1886 et expose en Allemagne, Liverpool et la Nouvelle-Orléans. L’état belge achète une de ses œuvres : Sarcleuses de lin pour le Musée des Beaux-Arts d’Anvers tandis que le Pique-nique, acquis par le roi Léopold II, entre dans la collection royale en 1888.

Il passe ses étés à La Hulpe, chez Camille Lemonnier qu’il rencontre en 1890 et il y côtoie le couple de peintres Juliette et Rodolphe Wytsman. Sa facture change progressivement. L’artiste pose les couleurs en touches rendant le fond de ses œuvres plus flou et la lumière devient de plus en plus forte. Il est influencé par les impressionnistes qu’il voit tous les hivers à Paris entre 1889 et 1892. En 1892, son style devient complètement impressionniste. La couleur, fragmentée, est posée en touches vibrantes, nerveuses, dite « en virgule ». En 1891, il fonde avec plusieurs artistes à Anvers, le groupe des XIII, en réponse au Groupe des XX à Bruxelles. En 1894, il participe à l’exposition de La Libre Esthétique et dès 1895, expose régulièrement à Paris dans la galerie Georges Petit. Il fait de nombreux voyages, notamment aux Pays-Bas en 1895 et 1897 ainsi qu’en Italie en 1898-1899. Il représente les peintres belges à l’exposition universelle de Paris en 1900 et à la Sécession à Berlin. Les impressionnistes belges se sentent exclus des salons par rapport aux luministes et aux impressionnistes français qui exposent à La Libre Esthétique en 1904. La même année, ils décident donc de créer un cercle : Vie et Lumière. Claus y fait sensations et est considéré à cette époque comme un des plus grands impressionnistes belges avec A-J Heymans. Le cercle est alors invité à La Libre Esthétique l’année d’après. En 1906, Claus expose 52 toiles au Cercle Artistique. Il retourne en Italie en 1906 et 1908 et, invité au jury de l’exposition internationale du Carnegie Institute, il se rend à Pittsburg en 1907. Son succès est tel que Camille Lemonnier lui consacre une monographie en 1908. En 1911, il voyage en Normandie, passe en Bretagne et dans le Pays de la Loire. Il retourne encore en Bretagne en 1912 et séjourne à la Côte d’Azur en 1914.

La guerre éclate et, comme beaucoup d’artistes, il est contraint à l’exil. Il se réfugie pendant cinq ans au Pays de Galles et à Londres. De son atelier dans la capitale anglaise, il jouit d’une vue magnifique sur la Tamise. L’atmosphère de ses tableaux évolue. Le « smog », la pluie, la lumière tamisée perçant dans le brouillard, les teintes plus douces, font leur apparition dans ses œuvres.

Après la guerre, Claus retourne à Astène. Il est atteint de maladie et décède en 1921.

#260

Voyons donc, qu’ai-je lu durant mes vacances?

Je m’étais emporté Babaluma, la nouvelle enquête de Tem par Roland C. Wagner. Grand fan de cette série, j’en ai dévoré ce tome tant attendu avec délectation. Me reste encore à lire Le Nombril du monde Roland a rattaché ce petit roman à son cycle, faut que je complète ma connaissance de son oeuvre. D’ailleurs, le feuilleton de Bifrost excepté, ce doit être le seul bouquin de Roland que je n’ai pas encore lu.

Pour Denoël, j’avais à lire deux bouquins: le premier faux Ambre d’après Zelazny (The Dawn of Amber par John Gregory Betancourt), et l’étrange The Eyre Affair de Jasper Fforde.

Du premier, je dirai que c’est un roman tout à fait dans la lignée du cycle d’Ambre, je n’y ai rien vu de choquant… Le style est certes parfaitement/tristement plat (alors que celui de Zelazny était subtil), surtout constitué de dialogues très simples, mais cela fonctionne sans « couac », l’auteur étant assez intelligent pour n’oublier aucun détail… Commercial, mais plaisant: je m’attendais à bien pire.

Du second…

Thursday Next est une agente des Opération Spéciales – les services secrets chargés des différentes tâches d’enquêtes & de surveillances. Elle bosse dans une agence du niveau SO-27 : les LiteraTec, les brigades d’interventions littéraires, qui luttent contre le trafic de faux manuscrits, de faux ouvrages rares, de contrefaçons de textes, contre les comédiens pirates jouant de manière non autorisée les grands textes, etc.

Car le monde de Thursday Next est une uchronie étrange, où après avoir perdu la Seconde guerre mondiale, et avoir été occupée par l’Allemagne nazie, l’Angleterre fut libérée (et remontée) par l’action d’une sorte de multinationale nommée la Goliath Corporation. Dans ce monde, notamment, le Pays de Galle a fait sécession au XIXe siècle pour devenir une République socialiste, et la guerre de Crimée dure encore & toujours – la Russie est toujours tsariste et la guerre pour la péninsule criméenne se poursuit depuis plus d’un siècle… Ah, une autre différence, cocasse celle-là : la science n’ayant pas tout à fait pris les mêmes chemins, le clonage est courant & la mode est de posséder comme animal domestique une bête disparue reconstituée, tel qu’un dodo – celui de Thursday est un vieux modèle, un 1.2 nommé Pickwick.

Autre différence de taille avec notre monde : la littérature y est adulée, jouant le rôle que tant la télé que le foot, par exemple, peuvent jouer chez nous. S’en est au point où de nombreuses personnes font changer leur nom pour un patronyme d’&écrivain célèbre – le gouvernement a du mettre au point un système de numérotation des citoyens afin de distinguer, par exemple, monsieur John Milton 497 de monsieur John Milton 582… Des conventions ont lieu où tout le monde se déguise en John Milton… Les cartes de crédit se nomment Babbage, Newton ou Pascal…

Et lorsque le manuscrit d’un petit Dickens, « Martin Chuzzlewit », est dérobé, c’est un scandale national que le SO-27 se doit de désamorcer au plus tôt !

Mais le voleur n’a rien de commun : il s’agit d’un archi-criminel qu’on espérait mort depuis longtemps (en fait, il avait feint sa propre mort), l’abominable Acheron Hades, aux pouvoirs si étranges qu’il ne faut surtout pas prononcer son nom dans ses parages sinon il vous entend ! Depuis longtemps, le détective Fillip Tamworth essaye de mettre la main sur Hades – sa brigade, SO-5, n’existe même que dans ce but. Il pense qu’Hades a de nombreux pouvoirs anormaux, dont celui de pouvoir influencer l’esprit des ses opposants. Chaque fois qu’un simple flic a essayé de l’arrêter, ledit flic s’est soit suicidé avec sa propre arme, ou a donné celle-ci à Hades. D’ailleurs, des balles peuvent-elles arrêter Hades ? Les agents de SO-5 sont équipés de balles anti-char, des fois que des minutions normales ne suffisent pas. Et Hades semble aussi pouvoir ne pas être enregistré en vidéo ni photographié : Thursday Next est embauché par Tamworth car elle est justement l’une des très rares personnes à connaître Hades de vue – il fut autrefois son prof, avant le début de carrière criminelle. De plus, Thursday avait refusé à l’époque de coucher avec son prof, ce qui semble dénoter chez elle une force de caractère suffisante pour résister à la persuasion surnaturelle d’Hades.

Pourtant, leur première opération se termine par un échec atroce : seule Next survit, par miracle (la balle qui devait la tuer fut freinée par une copie de « Jane Eyre » qu’elle portait dans sa poche de poitrine, et un gentleman mystérieux lui est venue en aide alors qu’elle gisait inconsciente).

Alors qu’elle repose dans son lit d’hôpital, Next a la visite d’une extraordinaire voiture de sport multicolore, qui apparaît dans sa chambre. A son bord : un jeune homme qu’elle ne connaît pas, et une jeune femme qu’elle hésite à reconnaître, qui lui jette qu’il faut absolument qu’elle accepte un poste de SO-27 à Swindon… Cette jeune femme… c’est elle-même ?:

Le voyage dans le temps n’est pas inconnu dans ce monde : c’est l’apanage d’une brigade, dont le père de Thursday faisait partie avant de devenir un pirate du temps. Par moment, papa Next apparaît, gelant le temps autour de Thursday, et lui pose en général des questions sur l’histoire européenne – il semble tenter de « réparer » des dérives selon lui anormales, des retouches dont il accuse les « révisionnistes français »… Mais Thursday ne sait pas voyager dans le temps, donc comment est-il possible qu’elle se soit apparue à elle-même ? Et qui était le mystérieux homme qui l’a sauvée : il a laissé derrière lui un mouchoir aux initiales rappelant celles de Rochester, un des personnages principaux de « Jane Eyre »… Une idée étrange ? pas tant que ça : Thursday a eu une étrange expérience étant petite fille – elle passa un moment dans « Jane Eyre », où elle fit connaissance de Rochester avant sa première rencontre avec l’héroïne & narratrice du roman de Charlotte Brontë. Oublié car apparemment un fantasme d’enfant, ce souvenir revient narguer Thursday… Comment un personnage de roman pourrait-il exister dans la réalité?

The Eyre Affair est un roman infiniment astucieux, fort complexe et très amusant — plein de réparties rigolotes & de trouvailles ahurissantes (comme cette représentation de « Richard III » aux allures de « Rocky Horror Picture Show »…). Des aspects de ce monde demeurent à explorer – et en particulier son rapport avec le nôtre, d’où provient une telle uchronie. Une suite est d’ailleurs déjà prévue, Lost in a Good Book. Et quoique après tout l’idée de base de Jasper Fforde ne soit pas si neuve que ça pour le domaine francophone (une idée très similaire a déjà été explorée par Michel Pagel dans ses « Helix Pomatias » et par le bédéiste Tronchet dans ses « Raoul Fulgurex »), son exploitation en roman est très plaisante, très amusante, d’un humour & d’une gouaille pas très loin d’un Terry Pratchett. J’ignore si un tel bouquin pourrait être traduit en français — la surabondance de références littéraires strictement anglaises (Wordsworth, Trollope, etc) me semble constituer un certain handicape. Mais toujours est-il que je me suis vraiment bien amusé à cette lecture.

Sinon, qu’ai-je lu encore? J’ai terminé Easter de Michael Arditti — la chronique acidulée d’une petite paroisse anglicane de la banlieue de Londres. Amusant mais un chouia chiant, ai-je trouvé. La prose d’Arditti manque d’allant, à mon goût.

Lu deux polars: Piotr-le-Letton de Simenon (un bon vieux Maigret), et L’eau vive de A.E.W. Mason (un auteur anglais oublié, de l’entre-deux-guerres — ici dans une traduction française sans précision du titre original, dans la collection Nelson — à peine polar en fait, plutôt une gentille chronique désuète, de sports d’hiver & de mort mystérieuse). Commencé deux autres: King Solomon’s Carpet de Barbara Vine (très beau, très prenant, & entièrement à propos du métro londonien!) et Gun Before Butter de Nicolas Freeling (une enquête du flic d’Amsterdam, l’inspecteur Van der Valk — j’en avais lu dans le temps, en 10/18, et ai retrouvé cette bonhommie à la Maigret avec plaisir).

Et deux courts romans: Peter de Kate Walker (un petit roman homo australien, plutôt pour ado — amusant & touchant, je verrai tout à fait ça traduit en École des Loisirs, il en a la qualité & l’humeur) et The Weekend de Peter Cameron (récit faussement simple d’un week-end à la campagne, entre amis — une petite merveille d’observation, subtil & souvent bouleversant). Les deux avaient en commun d’être « highly recommended » par la librairie gay de Londres (Gay’s the Word) — et je fais confiance en leurs jugements —, d’être courts (plutôt novella que roman), et dans un petit format carré particulièrement esthétique.

Voilà, je crois avoir fait le tour, c’est déjà pas mal — ah non, j’oubliais: l’anthologie The Green Man de Datlow & Windling. Une pure merveille, depuis les illus de Charles Vess (mon idole) jusqu’à chacune des nouvelles présentées, toutes de fantasy contemporaine, lumineuses & fortes. Une des meilleures anthos qu’il m’ait été donné de lire.

#259

Réveillé par la porte qui se referme. Olivier rentre ? Non : il sort.

Je ne l’avais pas entendu revenir. Sieste lourde & chaude, on dirait que je n’arrive jamais tout à fait à m’éveiller ces jours-ci. Impression de « jet lag » : pourtant, je n’ai pas voyagé en dehors de l’Europe. Difficulté à me réhabituer au rythme de ma vie ordinaire, après tant de changements, tant de paysages, tant de rythmes différents. En si peu de temps. Spleen du retour de vacances ? Plus simple : fatigue accumulée, rupture du rythme circadien ?

Je me relève du sofa, secoue la tête vaguement, encore empoissé de sommeil. Thé froid, caresse dorée pour gorge enflammée. Lyon. Je suis à Lyon. Welcome back. Ville tropicale, touffeur de l’air. Le ventilo bourdonne.

Le ciel est gris ardoise, presque bleu à force de s’assombrir. Dans la chambre aux stores presque baissés, une pénombre rosée nimbe chaque objet. L’écran de l’iMac est un carré parfaitement noir. Presque roulements, premiers grondements. Et Olive qui n’a pas pris de parapluie, je suppose. L’orage.

Premières gouttes, lourdes. S’écrasant avec un bruit mat, ploc, ploc, très espacées, ploc. Dru se précipite à la fenêtre entrouverte, elle bouscule au passage le reste de menthe que la chaleur n’a pas encore tout à fait grillée.

Une odeur mentholée se dégage dans la pièce.

Dru, fine silhouette grise, se tend sur l’appui de la fenêtre. Museau en l’air, frémissant. La pluie se fait plus dense. Des gouttes sur la tête : Dru se secoue vite, rentre prudemment. Mais demeure assise sur la tablette, attentive. De temps à autre, elle tourne son regard vers moi, grands yeux écarquillés, puis redirige son attention sur la pluie. Devenue véhémente, presque verticale. Des barres blanches qui strient l’espace devant les carreaux. Moiteur presque étouffante. Il faut que je me lève, que j’aille prendre une douche.

Grésillement indistinct d’un téléphone, à l’extérieur, loin. Les tambours de la pluie. Je met sur la platine le morceau de Tim Bowness & Samuel Smiles qui me tourne en tête – « Post-its ». Le rythme régulier de l’eau se brise, hésite, rebondit de craquement en craquement : grêle.

Allons-nous enfin respirer ? Prendre une douche, oh oui, prendre une douche.

#258

Notes bordelaises :

Bordeaux est ma ville de cœur. Chaque fois que j’y reviens, je me demande pourquoi j’habite ailleurs, pourquoi je vis à Lyon — une ville qui ne m’inspire guère de sentiments particuliers… Ce n’est qu’une interrogation de principe : je connais la réponse. J’ai mon travail à Lyon. Ce fut l’unique raison pour laquelle je me suis fixé dans cette ville-là — depuis, les amis sont une raison de plus, bien entendu, mais à l’origine c’est simplement parce que j’avais dégotté un job dans une librairie (boulot qui devait être à temps partiel & donc provisoire) que je m’étais ancré à Lyon.

N’en reste pas moins vrai que Bordeaux demeure pour moi à la fois un « amour de ville » très fort & un vague regret de « choix d’existence ».

Patrick passe me chercher à la gare St-Jean, nous remontons en bus à soufflet central le cours de la Marne. Je dévore des yeux les bâtiments familiers… Inutile que je cherche à prétendre une quelconque objectivité : Bordeaux étant le premier lieux où je fus « libre » (années d’études, folle jeunesse, premiers émois amoureux & premières expériences professionnelles) mon cœur l’a définitivement choisi comme place d’élection, comme géographie intimement parlante. Que la ville soit un peu crade, que les bâtiments soient souvent sinon délabrés du moins défraîchis, que l’architecture n’ait pas la singularité de Toulouse, peu m’importe : Bordeaux est ma ville. En tant que telle, chaque aspect m’en est chère. Et le fait de ne parvenir à m’y rendre que tous les deux ans, péniblement, met d’autant plus en lumière à mes yeux les menues différences qui peuvent y apparaître, les rares changements. Bordeaux est toujours à la fois neuve & bien connue pour moi.

Papotage chez Patrick — un très bel appartement en duplex, sur le cours Victor Hugo — et première balade. Mise en jambe : je reconnais les lieux, dans tous les sens de l’expression. Les noms de rues me reviennent — toute une géographie sous-jacente chez moi, estompée mais jamais oubliée. Nous errons tranquillement de saint en saint : Ste-Catherine, St-François, St-James, St-Michel, St-Pierre…

Le soir venu, nous ressortons afin de nous rendre au rendez-vous avec l’ami Laurent Queyssi. Fête de la Musique oblige, il joue ce soir ! Dans un pub australien, le Down Under, cours Aristide Briand. Il ne s’agira pas de Mars Hotel au grand complet, mais simplement d’une petite formation acoustique nommée pour un soir Pedro Delgado… Never mind : je suis curieux de savoir ce que Laurent (alias Gino) peut bien faire comme ‘zique.

Trop tôt : sont pas encore là. Nous allons nous promener — en évitant soigneusement tous les coins où hurlent des fans de trash metal, brrr, quelle horreur ! Mais la Fête de la Musique n’est-elle pas toujours ainsi ? Une majorité de choses qui me déplaisent, entre heavy lourdingue & reggae irritant… Je n’ai souvenir que d’une Fête de la Musique où j’avais vu/entendu plein de choses qui me plaisaient, c’était une année à Toulouse… Sinon, à mon (mes) sens, le seul intérêt de cette annuelle séance de déambulation nocturne, ce sont les nombreux jolis garçons à reluquer en passant — ça fait peut-être un peu mince comme motivation…

Patrick est un excellent compagnon pour le genre de flânerie attentive que j’apprécie… Il ne bronche pas à mes caprices, bifurque sans se poser de questions, ne s’étonne pas de mon extase devant tel mascaron (les masques sculptés sur les façades traditionnelles) ou devant telle bizarrerie de façade… En fait, il les partage, il y participe : complicité urbanistique…

Horreur : la vieille halle du marché des Capucins a été abattue, remplacée par un vilain bâtiment flambant neuf ! Encore des souvenirs qui fichent le camp… J’adorais l’ambiance de ce marché, comme une sorte de friche industrielle où la vie aurait encore soufflée… Ne restent encore (heureusement) que les maisons basses tout autour de la halle, souillées & abîmées, portant encore des traces d’anciennes publicités peintes — une décrépitude sympathique, familière.

Dérive dans les petites rues au-delà de la Victoire, en attendant qu’il soit assez tard pour retourner au Down Under.

Bingo : Gino est arrivé, il ne va pas tarder à jouer. Avec ses deux copains (Nicolas & Vincent), il s’installe tout au fond du petit bar étroit, pour une poignée de morceaux acoustiques très britpop… Le patron du pub suggère qu’ils se déplacent, afin que tous le monde entende — nous nous demanderons ensuite si c’était bien nécessaire, vu l’indifférence généralisée — et la vague hostilité dudit patron, qui n’hésitera pas à provoquer des pauses, en relançant la techno boum-boum chaque qu’il se lassera des gentils glissendi britpop & nostalgiques de Pedro Delgado… J’aime bien, Laurent possède ce timbre un peu plaintif de la britpop — pourtant puissant. On l’entend bien, en dépit du vacarme de la rue — ambulances & voitures. Le cours Aristide Briand est empli de flics en attente nerveuse, gros tas de beaufs boudinés de noir, comme des cafards sous l’éclairage orangé des lampadaires ; tandis que pompiers & ambulances dévalent l’avenue — rouge ou blanc hurlant — pour aller ramasser de la viande saoule… Foule festive & doux vent coulis. Impression de décalage, d’autre monde.

La ‘zique de Gino & Co est apparemment influencée par Sonic Youth & Radiohead, si j’ai bien compris ce que m’a expliqué Laurent ensuite — pour ma part je pense à Pineapple Thief, un des rares groupes du style vaguement britpop que je connaisse… Ils font aussi quelques agréables reprises des Cure, très bien accueillies.

Assis au bar, j’espionne du coin de l’œil Patrick, près de la porte, se faire draguer (?) par un gros motard aux longs cheveux bruns bouclés, bide à bière & vulgarité — alors que ce pôvre Pat lorgnait plutôt du côté d’un p’tit blond au physique anglo-saxon. Et ça m’fait rire ! Nous ne cesseront de nous moquer de Patrick les jours suivants, de lui rappeler le « charmant » gros brun bourré… Bah : Patrick a de la répartie pour deux ou trois. Et il en rajoute… L’animal se brode une enfance difficile au fin fond de la cambrousse, dans un moulin sans électricité ni eau courante. Il y avait tellement de larves de moustique dans le puits qu’ils en faisaient des fritures.

My day with Gino : lever tardif le lendemain. Je me sens totalement à côté de ma tête, en plein décalage/flou artistique. Pourtant je n’ai pas spécialement bu, non, ce n’est pas ça — plutôt la fatigue accumulée, les changements de rythme, tout ça. Comme me le rappelle Patrick, les vacances c’est changer de fatigue ! Laurent nous rejoint chez Patrick, nous allons déjeuner chez un Chinois rue de Cursol (Gino ne mange rien, tss), puis nous nous traînons lamentablement jusqu’à la place Pey-Berland pour finalement nous affaler en terrasse d’un café, juste derrière l’entrée du parking — en cours de fouilles archéo. Les parasols sont larges, un courant d’air pas trop chaud glisse sur les pavés, c’est idéal.

Nous laissons filer ainsi cette journée de pur farniente, en discussions amicales. Très peu de monde dans les rues, on se croirait un dimanche. Henri Pageot passe. Axiome bordelais: quiconque s’assoit où que ce soit dans Bordeaux plus d’un quart d’heure verra passer Henri Pageot.

Des jeunes touristes passent en masse serrée — gueules d’Anglais ?

Mon regard se perd régulièrement vers la silhouette à la fois massive & élégante de la cathédrale St-André ou vers l’enfilade du cours Pasteur. La tour Pey-Berland (ce que sous d’autres horizons l’on nommerait le beffroi de la cathédrale) est en pleine réfection, couverte du grillage flou des échafaudages. Las : la pollution rattrape la pierre bordelaise, fragile & poreuse, bien plus vite que les nettoyages de façades ne peuvent être effectués. Jamais nous n’aurons un Bordeaux intégralement blond — pas avant que le règne automobile ne cesse, du moins. Jamais ?

Soir venu, lente migration vers chez Gino. Choc : il habite dans un véritable cachot. Sombre & exigu. Je comprends mieux pourquoi il parlait tant de déménager : gros barreaux à la fenêtre du minuscule salon, et surtout… chambre uniquement éclairée (?) par une trappe dans le toit. La lumière tombe sur le bureau de Laurent comme elle pourrait délimiter un autel dans certaines églises…

Notre repas dans un resto prétendument italien s’avère un échec : mauvaise bouffe, patronne acariâtre, une horreur. Au passage, je constate que mon logis d’autrefois, dans un bordel sur le bord de la Galerie des Beaux-Arts, a été rasé. Même les maisons au bord de la place sont désormais condamnées. Petit pincement au cœur, moins même que le petit immeuble où j’avais ma chambre, c’était tout le pâté de maisons derrière qui me rappelait beaucoup de souvenirs…

Nous finissons la soirée dans le pub irlandais non loin de là, le chanteur a une entrejambe intéressante mais la musique laisse nettement a désirer — une reprise de Bob Marley, puis de David Bowie, en pseudo-celtique au violon, ça l’fait pas.

Dimanche arpenteur : Patrick a eu l’excellente idée que nous allions au marché St-Michel. Chic ! J’adore cette place. Lorsque je faisais mes études à Bordeaux, il m’était arrivé d’y tenir des stands — bougies parfumées ou bouquins d’occase. Souvenirs magiques.

Le ciel est voilé, la température clémente, des conditions idéales pour un peu de « rando urbaine ». Le marché St-Michel n’a pas changé, toujours le même joyeux désordre de stands de trucs & de machins — ah, défaut lyonnais rédhibitoire, à mes yeux : pas de marché aux puces dans le centre de Lyon ! Quelle aberration ! J’aime tant les brocantes, farfouiller dans des tas de vieux bibelots, craquer sur un livre de poche un peu ancien juste par la grâce de son illustration de couverture, discuter avec les marchands, marchander un peu, m’amuser des gens & des choses…

Errant dans le quartier St-Jean en complet abandon (incroyable en pleine ville, dans des bâtiments souvent aussi beaux), nous remontons vers la Porte des Salinières, puis empruntons les quais. Le passage du tram va décidemment beaucoup changer — en bien — le visage de Bordeaux. Ville essentiellement minérale, sans végétation aucune, Bordeaux va se voir soudain couvrir d’arbres nouveaux. Un colosse des mers trône au-dessus des quais : The World, rien que ça ! Un paquebot de croisière. Un deuxième, moins impressionnant, l’accompagne. Sur l’autre rive, un hideux immeuble de bureaux, grisâtre & paraissant déjà vieux, pointe sa face ingrate là où il devait se créer un grand parc — dommage. Le reste de l’autre rive est toujours quasiment sauvage, grand paradoxe bordelais : une ville serrée d’un côté, des friches & des bois de l’autre…

Porte de Cailhau, Quinconques, Bourse maritime : autant d’étapes dans le parcours de ma mémoire… Quartier Notre-Dame, les Chartrons, puis l’Entrepôt Lainé — le grand musée local d’art contemporain. Je voulais prendre quelques photos des lieux : oh, mais ? Une exposition sur Shigeru Ban ? Il faut que je vois ça.

À l’intérieur, constat habituel (réac ?) sur les arnaques intellectuelles de l’art contemporain. Mais à l’étage, « Arc-en-rêve », l’association d’architecture : c’est là tout l’intérêt des Entrepôts Lainé, sinon voués à l’expo de forfaitures & prétentions vaines (quoique certainement fort coûteuses). Belle & passionnante expo sur Shigeru Ban, architecte japonais, spécialiste du mélange dedans/dehors & de la construction en… tubes de carton ! Nous nous extasions devant tant d’ingéniosité & d’esthétique, une vision vraiment différente de l’architecture — une manière de révolution concevable, sans doute, uniquement dans cette étrange contrée qu’est le Japon.

Patrick passe de son délire « grande-maison/grand-loft » ousse qu’il mettrait plein de bouquins, à un exercice de mimétisme avec la manière de pensée des prétendus « artistes contemporains »… Ça fait presque peur, tant c’est crédible. Quand est-ce qu’on commence ? Ah, non hélas : nous ne sommes sans doute pas assez cyniques…

La belle journée s’achève, je pique du nez. « Petite nature », me dit Patrick. And so what ? Plus que fatigué, je suis: épuisé. Et reste encore à subir le voyage de retour — épouvantable train de nuit…

The end, already ?