#162

(…)

L’estomac agréablement calmé, je repars après un bon repas dans le pub, servi par une matrone blonde qui appelle tout le monde « darling » & ponctue ses phrases de « lovely ». Légère déception: le chemin de la Tamise est fermé un peu plus loin. Un panneau indique qu’un accident a eu lieu le premier janvier, quelqu’un a été emporté par une crue. Je chemine donc dans Chiswick — joli quartier de toute manière si pas passionnant, purement résidentiel & récent —, puis, après des zig-zags à travers quelques résidences bourgeoises à souhait, je retrouve enfin les bords de la Tamise — l’accès au pathway est assez bien balisé, heureusement.

Rive complètement champêtre, tandis que de l’autre côté de la rivière l’urbanisation ne cède plus un pouce de terrain à la nature. Je marche, accompagné seulement par les criailleries des mouettes & la clameur occasionnelle d’un prof d’aviron sur le fleuve.

Un instant, le sentier s’élargit & forme une grande place ouverte vers la Tamise, bordée par une grande balustrade de pierre blanche. Au centre de la place: trois pavillons, le plus imposant se dresse dans une sorte de douve, il a le style des pavillons de musique du début du siècle dernier, avec un toit conique; les deux autres, de chaque côté, ont des allures de grange. Une immense limousine blanche est garée devant le troisième pavillon. Quatre vitres teintées de noir: quelle vedette est donc venue se recueillir ici? S’agit-il de l’homme en noir assis dans le pavillon qui fume une cigarette — non, certainement le chauffeur —, ou bien la V.I.P. fait-elle une sieste dans sa limousine?

Le Thames pathway s’est grandement élargit, il est maintenant sur trois niveaux: un niveau en terre battue, un niveau en herbe, un niveau goudronné; chacun séparé par une margelle en pierre. La nature s’étale de chaque côté de la rivière, en de longues & vastes pelouses bordées d’arbres. En dépit du crachin persistant (qui d’ailleurs ne me gêne guère), cette descente des bords de la Tamise me semble être la promenade dominicale par excellence; je continue à croiser des joggeurs & des promeneurs.

Les parcours se suivent mais ne se ressemblent pas: j’arrive sur un quai pavé, bordé de belles demeures. Secoué par le passage d’un hors-bord, la Tamise roule des vagues puis s’apaise à nouveau. Je me sens bien, merveilleusement tranquille, le bonheur me fait des papillons dans l’estomac — pour parler comme les anglais. En passant devant une boîte à lettres, dans Chiswick, je réalise que je n’ai pas encore fait pour Olivier ma carte postale journalière. Journalière… ou plus: cela m’amuse que de lui envoyer plein de cartes, au hasard de ma fantaisie. J’en improvise donc une là, sur mes genoux, protégé par mon parapluie.

Je distingue la centrale électrique de Battersea, loin devant. Un dépôt de chez Harrods s’élève au-dessus de l’eau avec des allures de palais mauresque. Arrivé à Fulham, je décide de rentrer: je suis fatigué & les parages ne sont plus trop intéressants — des résidences des années 1970, moches & convenues. J’ai calculé: cela fait plus de quatre heures que je marche… Parfait: pile au bout de la rue que j’ai emprunté pour regagner l’avenue principale du quartier, se trouve un arrêt de bus — un double decker arrive, qui a son terminus sur Baker Street. À l’étage, je somnole durant le trajet, le décor de la ville brouillé par la buée sur la vitre.

Arrivé à Baker Street, je décide d’en profiter pour aller faire quelques emplettes dans la boutique de souvenirs Sherlock Holmes — plusieurs cassettes vidéo. Sur un nouveau coup de tête, plutôt que de retourner à l’arrêt de bus pour rentrer à St Pancras, je traverse Baker Street: visite du musée Holmes.

Rien d’extraordinaire, juste un intérieur victorien reconstitué. Anecdotique mais plaisant, & fort bien réalisé. Quelques scènes clefs des enquêtes de Sherlock Holmes sont proposées en figures de cire: particulièrement mémorable est leur Professeur Moriarty, impressionnant; le jeune Holmes du Rituel Murgrave est également très bien; mais en revanche quelle déception que cette pauvre Irène Adler! Ils ne l’ont pas gâtée: toute petite, le visage beaucoup trop gros, quasi bossue… Ce musée est au moins aussi attrayant/intéressant comme témoignage sur l’habitat victorien que comme « mémorabila » sur Sherlock Holmes. Je ne me rendais pas compte d’à quel point les maisons de l’époque étaient étroites, les pièces aussi petites… Intéressant, notamment pour désormais une visualisation plus réaliste lorsque je lirai des enquêtes d’Holmes… La décoration est surchargée, étouffante: ça en revanche ce n’est pas une surprise.

(à suivre)

#161

Dimanche 3 février 2002

Direction Richmond, ce matin. En haut des escalators de la station King’s Cross/St Pancras, un contrôleur pique du nez sur sa console pleine de boutons et de lumières, dans sa petite cabine en verre. À la station Victoria, l’un des contrôleurs a sur la tête une casquette bleue étrangement haute, on croirait une toque de cuisinier. Je l’imagine portant de longs dreadlocks, cachés tant bien que mal sous la casquette réglementaire…

Je me promène un moment dans le village de Richmond, joli & agréable, mais hélas le ciel n’est guère clément ce matin et j’hésite à faire demi-tour tant le mince crachin qui tombe des nuages bas ne me semble pas propice à la longue balade que je projette…

À l’autre bout du green, un groupe de pigeons & de mouettes se bat pour quelques quignons de pain. Derrière eux s’élève une maison à la façade étonnamment méridionale, on se croirait presque en Italie. Un pin dans le jardin renforce cette impression. Il s’agit non pas d’une demeure, mais en fait de la porte du palais de Richmond.

Des oiseaux chantant à gorge déployée dans le pin, sous ce ciel de plomb, font remonter en moi des souvenirs de vacances en Bretagne.

Old Palace Lane est une petite rue coquette, bordée de cottages blancs, dont le charme british un peu désuet est encore accentué par la présence d’une Morris Minor, garée sous un grand arbre dénudé. Il flotte dans l’air une douce odeur de bois & feuilles mouillés, de mousse & de champignon. Il recommence encore à pleuvoir, je met le bonnet d’Olivier.

Je ne regrette pas ma décision de persévérer: le spectacle des quais de Richmond est ravissant. La météo maussade ne décourage pas les joggeurs du dimanche, nombreux. Aussi rapidement qu’il s’est mis à pleuvoir, le ciel s’éclaircit, d’un plomb funeste il tourne au gris clair, puis illumine Richmond d’un blanc éclatant.

Une partie du Old Deer Park est inondée: deux obélisques semblent garder son entrée avec un air mélancolique, les pieds dans l’eau. Le pont étroit au-dessus de la Tamise file tout droit entre les deux rives comme un trait de lumière dentelée. Sur la rivière, un long bateau d’aviron (jaune vif) se laisse porter tranquillement par le courant, les neuf hommes ne donnent que de temps à autre un coup de rame nonchalant. Leur bateau avance pourtant à vive allure. Puis soudain, arrivés à un tournant de la Tamise, ils se remettent à ramer, disparaissent à grande vitesse sur les eaux vertes.

De grands avions rugissant traversent régulièrement le ciel. C’est une plaie de Londres: les aéroports trop proches.

Après une île couverte d’arbres, surgit sur l’autre rive la tour d’une petite église & une rangée de maisons à la simplicité typique d’un village de pêcheurs. Juste après, incroyable, un petit pavillon en guimauve & praline, rose pâle & vert pétant, se mire dans l’eau du fleuve.

Dans cet environnement champêtre, il semble que je sois l’unique piéton à me promener: des joggeurs me croisent, le visage crispé; des vélos filent en sifflant; sur la Tamise, des bateaux d’aviron glissent rapidemment dans les deux sens. Deux d’entre eux sont poursuivis par un canot à moteur, sur lequel est juché un moniteur, qui leur aboie des instructions au mégaphone.

Le chemin longe la verdure sereine de Kew Gardens. Je connais déjà cet immense & splendide parc, pour l’avoir visité à deux reprises, la première fois en compagnie de Sylvie Denis, et la seconde avec mes parents.

Peut-être vous êtes-vous déjà demandé ce que fait dans le civil le gros dinosaure orange, Casimir, lorsqu’il n’est pas sur l’île aux enfants? Moi maintenant, je le sais: je viens de le croiser, soufflant, en train de faire son jogging.

Sur l’autre rive, la civilisation a fait son retour, sous la forme des immeubles & des tours de Brentford. Tel monsieur Même dans son île, je marche un long moment sur le faîte d’un petit mur de brique, afin de tenter de trouver le meilleur angle de vue pour photographier une belle demeure, d’un rouge vif éclatant (le palais de Kew).

Arrivé au pont de Kew, je traverse pour aller poursuivre la balade sur l’autre rive, ainsi que le conseillent mes guides. Il serait bon que je trouve un pub: il fait faim! Je devrais en trouver sur la promenade The Strand-on-the-Green. Le premier qui se présente, hélas, est un Café Rouge: une franchise de faux bistros français. Je n’ai pas envie de subir ça. Mais voilà qui semble bien: the Bell and Crown.

(à suivre)

#160

Samedi 2 février 2002

Je m’attendais à devoir supporter la foule des grands jours, à Camden Market, mais pas du tout: il n’y a presque personne. Est-ce l’époque, ou bien la météo? (encore que la tempête se soit calmée)

En me réveillant ce matin, je me suis dit qu’il fallait que je me rende sur le canal du Régent. Impérieux besoin — ce canal est devenu ces dernières années mon lieu londonien favori, assez étrangement. Tiens, je me demande d’ailleurs quand va enfin sortir ma nouvelle « Les fantômes du canal »: j’y avais mis à profit mon amour du Regent’s Canal (pour une antho sur les Templiers, chez l’éditeur Rafaël de Surtis — j’espère que ça va bien paraître). Je ne fais qu’une petite portion du chemin de halage, cependant, aujourd’hui: juste de quoi prendre diverses photos (ah! les gazomètres de St Pancras!), retrouver un peu des lieux que j’aime, & me rendre au marché qui s’étend au niveau de l’écluse de Camden Lock. Un marché aussi immense qu’excentrique, labyrinthique, baba-cool à fond, j’adore. Qu’il n’y ait pas grand-monde est presque dommage: je n’aime pas trop la foule, mais celle de Camden Market est bigarrée, bizarre, pleine de jeunes aux coiffures et accoutrements singuliers… [écoutez le vieux con qui parle, là! ;-)]

J’ai quelques idées assez précises d’achats, cette fois-ci. Je m’arrête d’abord chez Aucaria, dont les grandes toiles en batik suspendues à l’entrée m’ont attirées — je pensais justement à acheter de nouveaux plaids pour le canapé & le fauteuil du salon. J’en choisi deux, garantis imprimés à la main au fin fond d’une communauté traditionnelle du Kazakhstan (!), et papote avec le vendeur — j’ai découvert avec ravissement que je suis désormais capable de discuter naturellement en anglais, et de comprendre toutes les conversations autour de moi, sans beaucoup d ‘effort. Pas aussi fluently qu’en français, tout de même, mais je me sidère moi-même des progrès que j’ai fait dans la pratique de la langue anglaise & sa compréhension orale. On a les fiertés qu’on peut!

Vous l’avouerai-je? Je me suis bien amusé à un petit exercice de mythomanie… Le gars me demande où j’habite — et sans même réfléchir, je lui réponds « Canterbury ». But you are French? — Oh yes, that I am! Et la conversation de continuer, le gars me demande ce que je fais à Canterbury; j’y effectue des recherches, en vue de l’écriture d’une livre. j’y suis pour un an, mais je viens souvent à Londres. Quel genre de livre? Oh, de la fiction, mais je me documente sur la vie des musiciens de « Canterbury rock ». Vous êtes un auteur, alors? Mimique de fausse modestie: oui, mais juste un tout petit…

Et ainsi de suite durant le temps de la vente. Mensonge? Hum, je préfère considérer cela comme une forme de créativité. Enchantement du réel, exercice de création fictionnelle, tout ça tout ça… 😉

Amusé par ma propre conduite, je poursuis mes déambulations camdenesques par un bouquiniste, un marchand de bougies (« vous êtes mon premier client aujourd’hui », alors qu’il est presque midi), un stand de bouffe thaï, un autre bouquiniste (où j’achète un gros & délicieux guide de Londres datant des années 50, un classique avais-lu quelque part — The Face of London d’Harold P. Clunn), l’antiquaire de bouteilles victoriennes, etc. Pas grand-chose à raconter de bien spectaculaire, j’explore le coeur léger & le porte-monnaie désinvolte les grottes psychédéliques, caves voûtées, écuries reconverties & autres ruelles à bazar kitsch, m’amuse des fringues branchées & du mobilier seventies (il y a même un véritable fauteuil-oeuf, je ne sais plus exactement comment on appelle ça: le fauteuil du N°2 dans Le Prisonnier, vous voyez?).

Pour retourner à l’hôtel, je décide de sortir du canal, afin d’en suivre les contours par l’autre côté: depuis le temps que j’arpente le chemin de halage du Regent’s Canal, je n’ai jamais contemplé l’autre rive que d’un seul point de vue. Balade dans Camden Town, avec un arrêt dans… un supermarché! Faut être fou pour trouver amusant de faire des courses dans un supermarché un samedi, je sais: mais pour le petit français que je suis, un Sainsbury’s est forcément assez exotique, et j’avais prévu de rapporter quelques broutilles indiennes. À noter que ce Sainsbury’s est logé dans un bâtiment extrèmement moderne, tout en structures ondulées & pilliers en métal, d’une audace presque violente. Quand je pense qu’en France qui dit supermarché dit abominable boîte en béton posée dans un parking d’entrée de ville… Les Sainsbury, outre qu’ils se logent un peu partout dans la cité-même, innovent constamment dans leur architecture, tant extérieure (surtout) qu’intérieure (un peu). Comme quoi les théories françaises minables quant à la nécessité (!) d’avoir pour les supermarchés un aménagement le plus hideux & dépouillé possible, ne sont que de colossales âneries, reflet seulement de la complète médiocrité de pensée des « décideurs » de grandes surfaces. En Grande-Bretagne, supermarché peut rimer avec recherche esthétique.

Les maisons de ville traditionnelles alternent avec des bâtiments ultra-modernes, bonheur d’architecture contemporaine. Londres est un paradis pour l’amateur d’architecture actuelle (mais pas seulement actuelle, bien sûr). Je ne cesse de me réjouir de la beauté de tel ou tel immeuble, de tel ou tel entrepôt. Contraste de la population, aussi: petites mémés anglaises, indiens de tous âges — & un jeune couple hautain, hyper-maquillé, mode jusqu’au bout des ongles, comme en représentation.

Les rues quittent insensiblement les bords du canal & je me perd un instant: je rentre dans le parc de l’hôpital St Pancras afin d’y consulter un plan. Au passage, je remarque un grand panneau nous informant que l’hôpital des maladies tropicales a changé d’adresse — amusement, ça m’évoque des images coloniales, complètement désuétes. Le plan me confirme que j’ai raté une petite rue, mais que se trouve ici la tombe de Mary Shelley. C’est aussi une des choses que j’aime à Londres: partout, où que l’on se tourne, des preuves concrètes du passage des grands auteurs de la littérature (& tout particulièrement des littératures de l’imaginaire, cette pratique ô combien méprisée en France). M’approchant de la tombe de l’autrice de Frankenstein, j’aperçois au fond du parc un petit portail, quelques marches qui descendent sur la petite rue que j’avais raté. Parfait.

Au moment où je m’apprête à franchir ce portillon, un grand fracas de métal froissé me fait sursauter: un homme vêtu de noir ouvre un grand portail puis évacue avec un collègue tout aussi sombrement habillé, un long sac à la forme gibeuse — cette aile de l’hôpital est nommée Coroner quelque chose… La morgue? Je ne veux pas savoir ce que contient le sac, aussitôt chargé à l’arrière d’une camionnette…

Je vais passer sous le pont de chemin de fer lorsque dans un souffle me double un vélo. Son jeune cycliste noir éclate d’un rire joyeux.

Au-delà du pont se niche un autre petit parc: le Camley Street Natural Park, minuscule réserve de vie « sauvage » que j’ai souvent admiré depuis l’autre rive. J’y fais quelques pas, curieux. Un désordre baba-cool, rien de bien intéressant. Les plans de réaménagements des environs par Norman Foster & Associates devait rayer ce parc de la carte — une erreur stratégique, sans doute. Quoi qu’il en soit, les plans sont toujours dans des cartons, et la petite réserve des bords de l’eau coule toujours des jours tranquilles, au sein d’une zone de friche ponctuée ici & là par la haute silhouette arachnéenne d’une structure à nue de gazomètre. Je grimpe sur des parpaings afin d’essayer de saisir un cliché intéressant d’un de ces gasholder, avant que l’immeuble en construction à cet endroit, juste derrière la gare de St Pancras, n’en cache la vue. Je prend également quelques photos de l’arrière de la gare — étonnants entrepôts à moitié en ruine mais aux formes gothiques, fenêtres en ogive pour garages minables… J’ignore ce que donneront toutes ces photos que je prend: jamais pratiqué cet art auparavant, et première fois que j’utilise mon tout neuf appareil numérique. On verra bien au retour…

Après une courte étape de récupération à l’hôtel, je pars en direction d’Oxford Street: ce sera une journée de shopping. J’utilise comme repère d’orientation le brocoli géant de la tour des télécoms. Mais, ayant aperçu au bout d’Euston Road un groupe d’immeubles neufs qui m’attire par son esthétique, je me laisse emporter un peu trop loin par mon enthousiasme, jusqu’à la retonde de la station Great Portland Street du métro. Qu’importe, ces immeubles sont effectivement superbes: typiques du renouveau des facades-rideau, non plus plaquées contre le corps du bâtiments comme les immeubles des années 60/70, mais décollée, formant comme une cage en verre vert, tendue sur des piliers en métal aux torsions réminiscentes des recherches de Viollet-Leduc aussi bien que de Foster… L’architecture contemporaine est passionnante, comme une sorte d’aboutissement de toutes les recherches, réussies ou non, du XXe siècle. Et Londres en semble une sorte de capitale/champ d’expériences. J’achète d’ailleurs ce soir-là un beau/gros bouquin superbement illustré, sur le sujet (New London Architecture par Kenneth Powell), dans une librairie de design, Magma. Londres n’est-elle pas de plus en plus belle? C’est l’impression que j’ai. Et le soir venu, avec la tombée de la nuit, lui confère une grâce supplémentaire: les architectes actuels pensent aussi à l’éclairage/mise en scène de leurs créations/réaménagements. Ainsi cette cage d’escalier d’un quelconque petit immeuble art-déco, au fin d’une courette, anonyme le jour & transcendé la nuit par la lumière qui la découpe sous forme d’un large carré rouge. Plein les yeux, jubilation esthétique.

Tonight, encore cinéma: un des Odeon de Leicester Square propose une avant-première de Monsters, Inc.. Un grand moment de fou-rire, ces mecs de Pixar sont vraiment géniaux: drôles, impertinents, imaginatifs (le scénar relève d’une fantasy très originale). Another excellent day, que je termine par un non moins excellent repas tex-mex, au Friday’s de Piccadilly.

(à suivre)

#159

(…)

Wow! Un énorme, colossal gazomètre s’élève tout au bout d’une petite rue. Je bifurque afin de contempler/photographier ce spectacle étrange. Il domine de sa masse formidable une rangée de maisons ordinaires, qui s’alignent ici comme ailleurs, comme si de rien n’était. Le gazomètre a une superstructure en fer forgé, comme tous les gasholders victoriens qui subsistent à Londres, mais sa panse rebondie est de plus couverte de briques. Très esthétique.

M’étant finalement décidé à consulter le plan, je décide de continuer à descendre jusqu’à la vallée de la Lea. Je verrai bien ensuite. La Lea Bridge Road est une avenue brutale, droite, bruyante, les voitures y passent rugissant — mais pourtant, un cheminement cycliste la borde, où les étapes des vélos comme des piétons sont parfaitement balisées. Des panneaux indicateurs pointent vers les différents points d’intérêt. Dont la vallée de la Lea (ou Lee, les deux orthographes sont valables).

Sur le bord de la chaussée, un renard. Mort. Très grand — je ne réalisai pas qu’un renard pouvait devenir aussi grand.

Le vent souffle en véritable tempête. Je suis content d’être protégé par le bonnet que m’a prêté Olivier.

L’avenue passe par-dessus la rivière Lee, le sentier de promenade bifurque juste après: le Lea Valley Pathway. Je descend sur un chemin de terre battue, jaune, enclos d’hautes herbes en paille, d’arbres sombres courbés sous la violence du vent, et de barrières en fer noir. De chaque côté, des entrepôts & des friches industrielles. Les anciens marais (Hackney Marsh) ne semblent encore pas trop utilisés. Par endroits, des passages pavés ou des bouts d’anciennes voies ferrées témoignent d’un passé industriel. Sous un autre angle, je passe pas très loin du gazomètre que j’avais admiré un peu auparavant.

Le vent gronde au-dessus de moi avec une force peu commune — mais ne m’atteint pas, protégé que je suis au fond de cette étroite vallée. Incroyable: je suis en plein Londres, et voilà un immense territoire complètement vide. Inutilisé, si ce n’est par les géants de fer (piliers électriques) qui tissent leurs fils sur toute la largeur de la Lea Valley.

Je retrouve un bras de la Lee, enjambée par un petit pont aux larges oreilles d’un rouge vif, oeuvre d’art presque choquante au sein de cette verdure presque sauvage. Devant moi s’ouvre soudain, colossal, l’ovale du recreation ground d’Hackney Marsh. Au loin, dans la brume, se distingue la pointe/pyramide de la Canada Tower (dans les Docklands). Sur cet espace dégagé, les bourrasques du vent se nettement font plus directes, plus agressives, elles pourraient presque me renverser. Je ne m’imaginais pas que cette balade serait aussi « tumultueuse ».

Lorsque la tempête se calme un peu, se sont les croassements des corbeaux qui m’accompagnent. Je halète dans mon dictaphone, le souffle bousculé par le vent.

Sur ma droite, un pont étroit au dos très arqué enjambe le bras canalisé de la Lee. De l’autre côté, derrière des petits immeubles quelconques, émergent clochetons en brique & coupoles de cuivre verdis d’une grande demeure. Leur texture rouge sombre & vert éclatant semble luire de sa propre lumière sous le ciel bas & gris.

Amateur comme je le suis de chemins au bord de l’eau, je m’empresse de rejoindre le chemin de halage du canal navigable. Londres ne cesse de m’enchanter par ses parcours aquatiques.

Qu’importe le temps: des joggeurs! Ce sont les seules personnes qui me croisent. Pour le reste c’est le désert total — ah non, je distingue là-bas un couple qui s’amuse avec un cerf-volant. Ce dernier passe en sifflant au-dessus de la rivière telle une immense aile noire, à laquelle répondent sur l’eau les caquetages de quelques foulques.

La Lea River. La rivière perdue de Londres. Je dois avouer que pendant très longtemps, je pensais que la rivière Lee avait entièrement été recouverte par la ville, et avait totalement disparue — comme la Fleet, sous la rue du même nom. C’étais avant que je ne devienne vraiment tout à fait cinglé de Londres, ne me mette à entasser cartes & guides et ne veuille explorer le moins recoin étrange de cette si vaste cité.

À un détour du cours d’eau, sur une maigre pelouse aménagée dans l’angle perdu par des cottages, s’amasse un troupeau compacte de palmipèdes variés. Canards de toutes les couleurs & cygnes au bord de l’eau.

Pauvre Lee: à moitié abandonnée, plus souvent livrée à des reliefs industriels qu’à de riches résidences du bord de l’eau. Le cul noirci d’une usine y verse ses suies, ses vieilles palettes & ses sacs éventrés: la fabrique des jouets Matchbox. De l’autre côté d’un pont, deux bancs contemplent un complexe de résidences récentes, aux allures de gentils manoirs. Un autre pont, et cette fois des cottages coquets semblent m’inviter à une promenade sur l’autre rive. Je traverse donc — mais ce n’est pas une bonne idée: la remontée de ce petit coin de paradis bourgeois s’avère fort brève, décevante, et je me perd ensuite dans un quartier très pauvre, très moche, entrepôts & usines. Je me fais aborder par des mecs en bagnole qui veulent me vendre des portables — volés, forcément volés. Agaçé, je retraverse vite la Lee pour reprendre mon chemin tranquille dans la verdure.

Un promeneur portant comme moi un sac-à-dos me dépasse. Je m’arrête pour tenter de photographier une barge à l’oeuvre sur le canal, l’autre promeneur file, je ne le reverrai plus. La barge, peinte de criarde manière en rouge & bleu, est chargée de nettoyer les eaux boueuses du canal. Deux cabines, une à l’arrière l’autre à l’avant, et entre les deux une petite grue, dont la mâchoire plonge entre les grandes herbes pour en tirer les débris charriés par le courant. Un coup de volant, la barge s’incline violemment, la grue force, le conducteur de l’avant redonne un coup de volant sur une indication de son collègue à l’arrière, la barge se restabilise, manoeuvre de nouveau… Je reprend mon chemin serein, passe sur une vieille écluse au charme pittoresque curieusement renforcé par les ruines d’un ancien moulin industriel. Combien de kilomètres encore avant la Tamise? Je ne me rend pas du tout compte — jusqu’à ce qu’une flèche m’indique 20 km. Oups. Un peu trop…

Désert de chaque côté du canal: rien sur ma rive, juste quelques usines abandonnées sur l’autre, et les restes d’une maison calcinée. Sinon, de l’herbe, de l’herbe. Et quelques canards. Et la sérénité qu’apporte une longue marche… Le panorama fluvial s’ouvre soudain: un autre canal part d’ici, à angle droit. Le Hertford Union Canal, qui relie le canal navigable de la Lee avec le Regent’s Canal. Je le regarde filer, un peu envieux: pas de chemin de ce côté-là, jamais je ne pourrais en suivre le progrès, dommage. À moins d’un jour louer une péniche (un narrow boat, comme l’on appelle à Londres les étroites péniches conçues pour naviguer sur les vieux canaux de la ville): rêve improbable…

Le canal navigable est rejoint par l’autre bras de la Lee, j’approche du point où j’ai décidé qu’il serait bon de quitter le bord de l’eau. Faute de quoi ma promenade déjà fort longue m’emmènerait sans doute trop loin: je commence à être sérieusement las. Je sors donc, avec quand même une pointe de regret, et me retrouve sous un fatras autoroutier, fort peu agréable pour les piétons. Regagnant tout de même une rue « civilisée », je reconnais la petite église de Bow Church, et… un arrêt de bus! Qui, merveille des transports en commun, me permet de prendre presque aussitôt un double decker pour King Cross/St Pancras. Que demander de mieux?

J’ai tout le temps de me délasser un peu à l’hôtel, avant de repartir pour Charing Cross: j’ai prévu d’aller au ciné, voir Gosford Park, le nouvel Altman.

J’en ressort enchanté, sous le charme tragi-comique de cette ô combien british comédie de moeurs. Un film parfaitement fait pour moi, oserai-je dire. Anglais, snob, touchant, drôle, esthétisant, raffiné, surprenant — et est-ce un hommage à Jacques Tati que le rôle (hilarant) de Stephen Fry? En sortant du ciné, je demeure un moment, adossé contre un arbre, à contempler l’immeuble voisin de l’Odeon (sur Shaftebury Avenue) luire dans la nuit de ses feux subtils. Un parfait exemple de l’architecture londonienne actuelle, un doux bonheur architectonique au sein de la vie nocturne de la capitale britannique. Autour de moi, les spectateurs quittant l’Odeon se congratulent, eux aussi ravis de Gosford Park. La tempête s’est calmée, il fait bon. Je me sens bien, en accord avec mon environnement. Belle journée…

(à suivre)

#158

Vendredi 1er février 2002

Encore un temps de chien, aujourd’hui: non pas qu’il pleuve mais il fait gris & il y a un vent terrible. J’hésite un bon moment dans ma chambre, entre mes différentes options… En fin de compte, je décide de prendre le métro jusqu’à la station Walthamstow Central. C’est à l’extrémité nord de la Victoria Line. Et pourquoi aller me perdre si loin? Because le musée William Morris!

Je me retrouve dans un petit quartier de banlieue qui fait franchement village, le marché, une rue principale qui monte — typique: les rues principales londoniennes sont généralement assez moches, avec des alignements de vilaines & minuscules boutiques aux façades couvertes de pancartes disparates; et dés que l’on regarde derrière, dans les rues adjacentes, on découvre toutes ces petites maisons, ces cottages adorables how so british, petits jardins & façades coquettes. Walthamstow ne diffère guère en cela de Barnsbury ou d’Islington, par exemple. Sur la rue commerçante, chaque magasin exigu exhibe l’étroitesse de sa vitrine, poussiéreuse de préférence, encombrée de tout un bazar (un fatras inimaginable, qu’ils ‘agisse d’un marchand de chaînes hifi, de néons & de radiateurs, de meubles anciens, de vidéos, de machines à laver…), montant à peine jusqu’à hauteur d’homme, & que surmonte un fronton multicolore où est écrit plein de trucs de manière très simple, puis encore au-dessus une fenêtre surmontée par le cône du toit. Et ainsi de suite, presque à perte de vue. Visiblement, c’est ce qui distingue le commerce londonien du commerce français, disons: tout ce qui chez nous s’achèterait dans un supermarché, ou une grande surface spécialisée, se trouve en Albion dans de petites boutiques de quartier (« Une nation de boutiquiers! » disait Napoléon-le-petit…).

William Morris Gallery. Une grande maison classique dont la façade est en pleine rénovation. Brève promenade dans le jardin qui s’étend derrière la demeure: comme d’habitude, de belles pelouses, des arbustes romantiques & tout plein de bancs, dont la plupart sont dédiés à des personnes disparues…

« In memory of Nanny Groves, aged seventy-four, always in our thoughts. »

La tempête souffle.

Dans la première pièce, au rez-de-chaussée, j’admire des tableaux préraphaélites, des Talma-Tadema, Ford Maddox Brown, Sir Edward Burne-Jones, Dante Gabriel Rossetti…

Des hurlements simiesques percent le mur depuis une pièce voisine: un handicapé moteur & mental refuse absolument de monter dans l’ascenceur. Avec les lourdes draperies de la pièce, les fenêtres fermées, ces piaillements atroces me projettent un instant dans un film de David Lynch… L’accompagnateur décide enfin d’abandonner. *Ouf*

Un immense crayonné de John Ruskin, étude du portail ouest de la cathédrale de Rouen.

Il est certain que pour être l’inventeur, pour ainsi dire, du principe moderne de la « décoration d’intérieur », William Morris avait des goûts ne coincidant guère avec ceux de nos jours… De belles pièces, de beaux papiers, mais tout est tellement chargé, tellement lourd, le décor est étouffant, sombre… Une photo de la dining room de Kelmscott House me faire même sourire, tant elle est impressionnante de surcharge pompeuse.

Je m’extasie, une fois de plus, devant des livres anciens: en particulier & bien entendu les premières pages de l’édition originale, 1893, 300 exemplaires, des News from Nowhere.

La visite du rez-de-chaussée se termine par l’expo de réalisations du mouvement Arts & Crafts, puis à l’étage un peu de vaiselle, des meubles, quantité d’autres designs de papiers peints — dont ceux de la Factory Guild, des contemporains de Morris qui avaient les mêmes options esthétiques mais utilisaient des techniques industrielles plutôt qu’artisanales.

Sortant de la galerie Morris, je redescends vers Londres, tout d’abord en traversant un petit centre commercial puis en rejoignant la rue du marché — fruits, légumes, bazar divers, des marchands qui beuglent pour attirer le chaland, la vie de tous les jours, vieils gens & jeunes couples, toujours les mêmes boutiques étroites, un Sainsbury (l’équivalent local des Monoprix, disons), il s’agit de la High Street de Walthamstow… Et toujours un vent épouvantable, les nuages sombres s’accumulent, la journée s’achèvera-t-elle sans averse?

Avant de partir, je m’étais fixé comme but cette fois d’explorer quelques coins de Londres un peu lointains, que je ne connaissais pas… Soit: je redescend donc vers le centre — à pied! Vais-je descendre jusqu’à la Tamise? Je ne sais pas trop, ne me rend pas compte de la distance. Bah, au pire je trouverai toujours un bus pour rentrer lorsque je serai fatigué.

Le « bourg » où je déambule se nomme Walthamstow Forrest: nous ne sommes pas très loin de la Epping Forrest autrefois chantée par Peter Gabriel.

De toute évidence, je n’en ai pas encore tout à fait terminé avec William Morris: sur ma gauche se trouve un centre de loisir nommé Kelmscott, et sur ma droite une excentrique église évangéliste aux lignes simples mais imposantes, tout à fait dans le style Arts & Crafts. Elle doit son nom, « The Lighthouse », à l’étonnant petit phare à l’ancienne qui termine son clocher.

La faim commence à sérieusement me tarauder, et j’ai les jambes qui commencent à me rentrer dans le corps… Ça tombe impec: la terrasse en bois beige d’un joli pub, The Hare and Hounds, me fait de l’oeil au bord de l’avenue que je remonte (Lee Bridge Road). Un fish & chips et une demi-pinte de cidre Strongbow: tout ce qu’il faut pour être heureux & se requinquer.

(à suivre)