#45

J’ai lu, et fus déçu: The Silent Gondoliers, par William Goldman — l’auteur du génial & hilarant Princess Bride.

Il s’agit donc, contée par le fameux S. Morgenstern, véritable auteur de Princess Bride et que l’on disait mort, mais c’était grandement exagéré, enfin bref, il s’agit donc d’une nouvelle fable — cette fois sur les gondoliers de Venise, et pourquoi ceux-ci, autrefois renommés pour leur chant magnifique, ne chantent plus jamais aujourd’hui.

Luigi était un gondolier extrêmement doué — en fait, il réussissait du premier coup et comme sans y penser le plus difficile de tous les exercices demandés aux gondoliers (le passage dans un canal particulièrement étroit, et coudé). Seulement, hélas, il ne savait pas chanter: sa voix était si exécrable que durant les premiers temps où il exerça son métier de gondolier, certains clients s’évanouirent, et tous les habitants de Venise prirent l’habitude de bombarder Luigi de légumes et fruits divers afin de le faire taire… Pourtant, un jour Luigi sauva Venise. Et c’est après cet exploit incroyable que les gondoliers décidèrent de ne plus chanter — afin que Luigi redevienne à part entière l’un des leurs.

Moins que de fantasy, il s’agit ici de ce que Mark Twain nommait des tall tales — une fable exagérée afin d’effet comique. C’est amusant, certes, mais léger, très léger, et je ne parle pas que du nombre de signes… (l’éditeur nous fourgue une simple nouvelle dans le format d’un roman) Quant aux illustrations, elles sont franchement moches et banales. Un texte anecdotique, sans plus. Dommage.

#44

Pat Murphy a quelques romans traduits en France – dont le très étrange Nadya, chez J’ai Lu. Lisa Goldstein a elle aussi une poignée d’oeuvres trouvables en France — notamment chez Rivages. Michaela Roessner, elle, hélas, n’a rien de traduit.

Pourquoi je vous dis ça? Parce que ce sont trois autrices (américaines) que j’adore, vraiment — j’essaye de ne jamais manquer un de leurs bouquins.

Parce que j’avais envie d’un peu parler d’elles.

Et parce qu’elles ont un lien: le site web Brazen Hussies, qui réunit quelques pages communes à ses trois filles hors du commun, et leurs propres pages persos.

Elles ne sont pas faciles à classifier: un peu gauchistes, franchement féministes, très cultivées, avec des oeuvres qui ne cessent de passer d’un genre à l’autre (SF, réalisme magique, fantastique, fantasy), ou de les mélanger… Ainsi Nadya de Pat Murphy est-il essentiellement un roman sur les pionniers & le territoire nord-américain, et sur la condition féminine — mais l’une des héroïnes est une louve-garou. Le fantastique y est à la fois discret & central. Mais le plus récent des Pat Murphy est un space opera comique!

Et quand les Brazen Hussies écrivent de la fantasy ce n’est, bien sûr, pas de la fantasy banale. Comme le dit Lisa Goldstein:

Fantasy is a form of story-telling where literally anything is possible. So why is so much fantasy about crumbly castles and six-hundred-year-old political systems? Not that I don’t like some of these novels; I just think there are other places the imagination can take you.

Et d’écrire The Red Magician (son premier roman, qui obtint un American Book Award) qui mêle camps de concentration & magie slave; ou The Dream Years, sur un voyage temporel d’André Breton entre le Paris des années 1920 & celui de mai 1968.

Pour sa part, Michaela Roessner a écrit successivement Walkabout Woman (où une jeune femme contemporaine, en Australie, est confrontée à la magie aborigène), Vanishing Point (de la SF post-cataclismique) et une trilogie de fantasy historique (dont sont déjà parus The Stars Dispose et The Stars Compel — j’en attends le troisième volume avec d’autant plus d’impatience que je devrais le lire en avant-première, l’autrice m’ayant gentiment demandé d’en corriger, le moment venu, les passages en français). Un sous-genre bien établi, que la fantasy historique, allez-vous me dire.

But historical fantasy with a twist, for she posits a world (our own world!) where food and cooking comprise one of the most powerful systems of magic. The story revolves around the life of young Caterina de’ Medici, and is told mainly from the point of view of two families of cooks: The Befaninis, who have served the Medici dynasty for generations, and the Aristas, master carvers and chefs to the astrologers/physicians family of the Ruggieros, and especially through the eyes of Tommaso Arista, who is the offspring of a union between the two culinary clans.

Parmi les liens unissant ces trois autrices, la cité de San Francisco joue le rôle de pivot (quoique Michaela s’en soit physiquement éloignée ses dernières années, puisqu’elle habite dans Kern County — derrière Santa Barbara, au-dessus de Los Angeles). Toutes les trois ont écrit un roman de SF sur SF, si j’ose dire. Et quel roman!

Pour Pat Murphy ce fut The City, Not Long After, qui se déroule entièrement dans San Francisco, avec la ville qui acquiert même peu à peu une sorte de conscience; pour Lisa Goldstein ce fut A Mask for the General, à propos de Berkeley et de la Baie en général; et pour Michaela Roessner, ce fut Vanishing Point, à propos de la Winchester House & de la Silicon Valley. Une trilogie splendide — mais je n’en dis pas plus, lisez donc le bouquin que j’avais consacré à San Francisco: on en parle en détail (Yellow Submarine n°130, San Francisco, ville de l’imaginaire — non, je n’ai toujours pas fait de site web pour YS, mais promis, un jour je m’y mettrais!).

Ah, San Francisco… J’espère pouvoir retourner un jour dans cette ville magique… *soupir*

#43

J’avais décidé que ce weblog devait être l’occasion pour moi de rendre compte de vraiment tous les livres que je lis, et je réalise brusquement qu’il y en a un que j’ai lu ces derniers temps (je ne sais plus exactement quand je l’ai terminé), et dont j’ai oublié de parler.

So, for the sake of completeness: lu Rupert of Henzau d’Anthony Hope. Il s’agit de la suite directe de The Prisoner of Zenda. J’avais lu qu’il était un cran en-dessous, et je confirme… Un rien trop long, un rien trop en demi-teintes, il lui manque l’incroyable énergie et la joie de vivre communicative du Prisoner of Zenda. Quant à sa fin, sur une note particulièrement triste, je ne suis pas certain qu’elle convienne à un roman de cape-et-d’épée — qui par nature devrait être enlevé & vif pour bien fonctionner. Il me semble que la noirceur ne convient pas au teint de ce sous-genre futile… Ceci dit, par définition un roman à demi raté est donc un roman à demi réussi: il y a beaucoup d’excellents passages dans Rupert of Henzau.

Rien à voir: je lis en ce moment un recueil de nouvelles de Doris Lessing, Un homme et deux femmes (en VF pour une fois: prêt d’une copine). Sidéré & extrêmement séduit par l’acuité de vision de cette autrice (que je n’avais jamais encore lu). Je trouve renversant de parvenir à ainsi dépeindre des individus, de nous y attacher, d’en décrire les émotions avec tant de précision — tout en demeurant en-dehors d’eux.

#42

Je ne sais quel est le dieu des bookaholics, mais il était avec moi cet aprem.

J’avais une poignée de bouquins à revendre (surtout des vieux SP que j’avais oublié), je suis donc allé en ville afin d’aller proposer tout ça à un bouquiniste — mais je me suis d’abord arrêté dans la librairie anglaise. Joie: ils avaient une pile d’une biographie sur Arthur Conan Doyle! (Teller of Tales par Daniel Stashower) Je ne pouvais pas résister…

Puis, chez mon bouquiniste favori (le Père Penard), je suis tombé sur un exemplaire de The Oxford Companion to English Litterature (nouvelle édition, préparée par Margaret Drabble, 1985). Un énorme pavé de référence, que j’envisageais depuis longtemps d’acheter, sans m’y décider… J’ai donc échangé mes quelques « services de presse » contre ce bel ouvrage, et suis rentré chez moi plutôt content. 🙂

#41

Si dimanche dernier je fus oisif, ce ne fut pas sans lire, of course. Et en l’occurrence, je me fis un dimanche oxonien.

En effet, j’ai terminé de lire Le Roman d’Oxford de Javier Marias, et j’ai largement entamé The Surgeon of Crowthorne de Simon Winchester (dont j’ai depuis terminé la lecture, cette nuit pour être précis).

Le Roman d’Oxford appartient à un sous-genre de la littérature qui m’est particulièrement cher: le « roman académique ». C’est-à-dire, ces romans qui se déroulent entièrement dans l’enceinte d’une université — que l’auteur s’y intéresse à la vie des étudiants ou, le plus souvent, à celle des professeurs & chercheurs. David Lodge est le grand maître de ce réjouissant sous-genre, et c’est d’ailleurs chez l’éditeur français de Lodge, Rivages (collec « Bibliothèque étrangère ») que je suis tombé sur un écrivain espagnol donnant aussi dans ce style: Javier Marias. Le Roman d’Oxford raconte l’histoire d’un homme venu enseigner la littérature espagnole dans un collège d’Oxford — il ne nous dit jamais lequel (car il faut savoir qu’Oxford n’est pas du tout une seule université, mais bien une petite ville entièrement occupée par de très nombreux établissements différents), mais le titre original (Todas las almas) tend à désigner le collège d’All Souls. N’étant pas Anglais, le narrateur (qui rédige son récit plusieurs années après être revenu à la « vie normale » — il considère son séjour oxonien comme une « perturbation ») est particulièrement à même de désigner & décrire les bizarreries des moeurs britanniques en général, et universitaires en particulier. D’emblée, les premières pages nous plongent dans le bain: la description minutieuse & hallucinée d’un banquet est un très grand moment d’humour pince-sans-rire! Comme l’est, juste avant, la présentation du portier du collège — un vieil homme tranquille mais perturbé, auquel ses béances mémorielles font confondre toutes les décennies de son existence: tel jour il se croit en 1926, tel autre en 1954, il désigne les professeurs des noms de leurs prédécesseurs de ces différentes époques, le tout avec amabilité et dignité.

Le narrateur décrit toute cette étrange existence (entre rigueur académique, flétrissement distingué et adultère échevelé) d’une plume à la fois introspective et malicieuse, dans des phrases incroyablement longues et emplies de termes rares. Ce style est un véritable délice! Digressant, pontifiant, se moquant sans en avoir l’air, s’attendrissant avec flegme (les critiques ont raison de désigner Marias comme « le plus anglais des auteurs espagnols »!), les phrases interminables de Javier Marias sont parfaites pour le genre de prétendu journal/souvenir de ce roman (quoique ce semble être le style habituel de Marias: j’ai été feuilleter l’autre roman de lui que j’ai acheté, L’Homme sentimental, qui semble être du même tonneau). Et l’on peut être rassuré quant à la fidélité de la traduction, puisque l’auteur lui-même l’a contrôlée.

The Surgeon of Crowthorne, par Simon Winchester, est d’un autre style: il s’agit d’une biographie duale et d’un essai historique, le tout romancé. Également titré, dans d’autres éditions, The Professor and the Madman (je crois que c’est d’ailleurs le titre choisit pour la traduction française), ce livre est en tout cas sous-titré a tale of murder, madness and the Oxford English Dictionary. Éh oui: il s’agit de l’histoire de la création du plus fameux des dictionnaires anglais. Et quelle histoire! Car l’on suit non seulement le travail de l’érudit écossais, le Dr James Murray, principal coordinateur de ce travail titanesque (le dictionnaire fut in the making durant soixante-dix ans), mais aussi l’existence perturbée d’un chirurgien américain, ancien militaire durant la Guerre de Sécession, le Dr William Chester Minor. En effet, Minor était l’un des bénévoles les plus passionnés par la constitution du corpus de référence du dictionnaire (la recherche des citations illustratives de chaque mot). Et lorsque le Dr Murray se décida à enfin lui rendre visite, il eut la « surprise » (!) de découvrir que le Dr Minor était en fait le plus vieux pensionnaire de Broadmoor, un asile d’aliéné…

Simon Winchester effectue un passionnant travail de « détective linguistique » (comme le dit l’un des blurbs): il mêle de manière serrée l’histoire de l’émergence du concept de dictionnaire (un objet qui nous semble aujourd’hui banal, évident, mais dont la conception ne se fit pas en un jour), l’ambiance & les passions de l’époque victorienne, le meurtre que commit le Dr Minor dans sa folie paranoïaque, et le destin mêlé des deux érudits. Le tout ne manque pas d’un humour lui-même très érudit, et se dévore comme un roman policier.