#40

Je viens juste de lire, avec délectation, Le sage du ghetto, par Manu Larcenet, Joann Sfar & Lewis Trondheim.

C’est quoi cette affaire?

C’est une bande dessinée, la dixième dans la série Donjon, chez Delcourt. Un brin d’explication: les deux auteurs les plus cinglés & prolifiques parmi ceux qui ont émergés du milieu de la BD « indépendante » (les petites structures & les auto-édités qui forment en France une sorte de milieu « underground » à celui de la BD plus franchement commerciale), Joann Sfar & Lewis Trondheim pour ne pas les nommer, se sont associés il y a quelques années afin de créer un premier album de fantasy parodique: Coeur de canard. Et petit à petit l’univers de Donjon a pris une ampleur rarement vue dans le domaine de la BD franco-belge: les deux compères ont eu envie de développer plein de choses, dans leur univers, ils ont donc créé une première sous-série, puis une deuxième, puis encore plein d’autres ajouts…

Pour résumer, et en suivant les explications données succinctement en début de chaque volume: l’époque Donjon potron-minet retrace la création du Donjon (dessin par Christophe Blain); l’époque Donjon zénith raconte l’apogée du Donjon (c’est la première série commencée, par Sfar & Trondheim seuls, le deuxième se chargeant du dessin); l’époque Donjon Crépuscule relate la fin du Donjon (toujours Sfar & Trondheim, mais ici c’est le premier qui se charge du dessin). S’ajoutent à tous ça, Donjon Parade (dessin Manu Larcenet), qui se situe entre le tome 1 et le tome 2 de Zénith, pour des histoires humoristiques avec Herbert et Marvin; et Donjon Monsters, qui raconte à chaque fois une aventure d’un personnage secondaire du Donjon (dessin par… plein de monde! Car Sfar & Trondheim se permettent d’inviter tous leurs copains, venus d’horizons très différents: Mazan dans le premier, J.C. Menu dans le prochain, et ensuite des tas de surprises étonnantes comme Blanquet, Got, F’murr, Andreas…). Et va encore y avoir des Donjon Bonus, sous la forme de jeux de rôle (y’a aussi un Donjon Pirate sur le web, sorte de jeux de rôle/bédé en ligne — voir le site Donjonland). Ah, et puis j’ai oublié de dire que dans tous les cas, les couleurs sont faites par Walter — un moyen d’un peu uniformiser le « look » de la série.

La base de Donjon, c’est (dans un monde pseudo-médiéval bourré de monstres, magies & choses bizarres) une immense tour fortifiée, où un très malin « Maître du Donjon » (forcément) invite tous les champions & chevaliers à venir se battrent, afin de récupérer plein de trésors… Sauf bien sûr que personne parmi les gros costauds sans cervelle qui sont « candidats » ne parvient jamais à en ressortir vivant: pour de l’aventure, y’a de l’aventure! Le Donjon est plein de monstres — tous payés par le Maître. De monstres, et de petits employés, aussi… Parmi lesquels cette andouille d’Herbert de Vaucanson, un canard ayant monté en grade dans le premier album, suite à une grotesque embrouille… Cynique mais pas dupe, le Maître du Donjon lui a laissé sa chance, en lui enjoignant l’aide du fidèle dragon Marvin. Un vrai costaud, lui. Ca, c’est ce qui se passe dans les Zénith (la série centrale)…

C’est clair?

Bon, ce qui est clair en tout cas, c’est que j’adore cette série, complètement à part & très amusante. Sfar & Tronhdeim (qui font tous les scénars) donnent libre cours à leur imagination aussi bien qu’à leur humour, dans un cadre qui les autorise à beaucoup de libertés. Ca décoiffe donc pas mal, sous couvert d’une parodie de la fantasy et des jeux de rôles — ils se permettent des tas de petites choses sympas, limite philo, un peu comme le fait l’écrivain britannique Terry Pratchett. Même dans le tout nouveau Le sage du ghetto, qui relevant des Donjon Parade est donc un album purement humoristique, on n’échappe pas à quelques jolies pirouettes & réflexions sur les Juifs en particulier & l’oppression d’un peuple en général…

J’avoue un petit faible pour les Donjon potron-minet, tant pour le dessin à la fois superbe & étonnant de Blain, que pour l’ambiance faussement naïve & douce-amère qui se dégage de cette période pré-Donjon. Mais le tout est tout simplement réjouissant — même les albums les plus anecdotiques réservent quelques jolies trouvailles.

En plus, cela constitue tout à la fois une sorte de remise à jour du concept de « BD populaire » (avec parution très fréquente, plusieurs albums par an, et prix raisonnable — qui a même beaucoup baissé, se situant désormais dans les mêmes tarifs qu’un petit manga, pour une présentation BD couleur classique) et un espace de liberté où pleins de dessinateurs ont plaisir à venir s’ébattrent — apparemment, on fait la queue pour dessiner un Donjon! Et ce pour le seul plaisir d’en être, car de toute évidence des auteurs de la trempe d’un F’murr ou d’un Andreas n’ont pas du tout « besoin » de Donjon

#39

Ce matin je suis descendu aux Enfers — ou du moins, dans une bonne approximation de ceux-ci.

Monte-charges délabrés, clang-clang & crissement du métal torturé; longs couloirs en béton souillé, craquelé, tavelé; plafonds bas, encombrés de tuyaux, de structures métalliques, d’angles aigus, de gaines éventrées et de fils pendants; câbles électriques encrassés, qui se tortillent au sol, sur les murs et au-dessus des têtes; la quasi-pénombre trouée de loin en loin par la lueur blafarde des néons; sol irrégulier, une lampe clignote en grésillant, les hommes eux-mêmes semblent maculés, harassés, endurcis; les portes sont éraflées, taguées, charbonnées; dans un tournant, un ouvrier se penche sur un vieil établi en fer terni — dont on devine qu’il fut, autrefois, peint en rouge —, dans un fouillis de tubes et d’outils graisseux, éraflés; le mec filète et soude des tuyaux; étincelles, cambouis; et le bruit incessant, qui résonne partout, roulement des poubelles, grondement et claquement des transpalettes, vrombissement des moteurs, éclats de voix. D’immenses rouleaux de gros câble noir s’entassent sous le quai en une montagne flétrie — en complet contraste avec la rutilance de quelques motos garées non loin… Au delà des quais au béton effrité, lustré, écorné, s’étend un autre labyrinthe: d’escaliers, de voies, de camions — des portes usées et des bureaux obscurs, et tout le va-et-vient brutal des poids lourds.

Dantesques: les entrailles d’un centre commercial.

#37

Journée de farniente, en ce dimanche. Il est assez rare que je ne fiche rien, mais j’étais tellement « cassé » hier du fait de la mauvaise nuit que m’avait fait passer Nina (ça, plus ma chute de moral suite aux « événements »)…

La pauvre petite bête tituba à travers l’appart’ durant deux heures, en rentrant de chez le véto, perdue et chancelante — elle me faisait vraiment peine à voir. Puis elle essaya de dormir, d’abord dans « son » fauteuil puis, lorsque j’allai me coucher, sur mon édredon comme d’habitude. Et toute la nuit elle tourna, bougea, piétina, tentant de trouver une position confortable…

Et hier samedi elle n’était pas encore tout à fait remise du choc de son opération & de l’anesthésie. J’avais d’ailleurs remarqué qu’elle devait avoir la bouche pâteuse (il y a-t-il un verbe spécifique pour décrire l’action de se mouiller les lèvres, de les faire claquer avec un bruit humide?), donc en me couchant j’avais installé sur ma table de nuit un grand verre d’eau. Ca n’a pas manqué d’être utile: je m’endormais à peine que j’entendis Nina laper longuement, et plusieurs fois durant la nuit je l’entendis boire ainsi.

Aujourd’hui, elle finit de récupérer: elle a recommencé à manger, mais sinon dodo toute la journée. Moi-même j’ai fait une sieste, sur le canapé, et comme je m’étais mis une couverture sur les genoux (oui, ricanez, traitez-moi de pépé: la fatigue me faisait frissonner), la chatte vint se vautrer dans le canyon formé par mes jambes étendues. Curieux comme elle refuse absolument de venir sur moi (un reste de sauvagerie de la petite chatte de gouttière qu’elle fut), mais adore se blottir contre mes jambes du moment qu’il y a un édredon entre elle & moi.

Maintenant, en cette fin d’après-midi où je me suis décidé à regagner mon ordi pour écrire un peu, mademoiselle est roulée en boule contre le flanc de l’écran. Comme un vrai chat d’écrivain — alors que d’ordinaire elle vient plutôt protester que je passe trop de temps devant l’ordinateur et que « occupe-toi de moâiou »…

#36

Du bon matos pour les surfers: il existe sur la SF et la fantasy un site (en anglais) particulièrement passionnant & vivace, SF Site. On y trouve de très nombreuses chroniques de livres (par des fans talentueux aussi bien que par des auteurs plus connus, ayant envie de s’exprimer sur le web), des entretiens, quelques articles, et ils accueillent des tas de pages d’auteurs ou de revues.

Et puis il y a ma rubrique favorite: « Dislocated Fictions » de Gabriel Chouinard. Où ce critique explore les franges actuelles des littératures de l’imaginaire, avec un amour plus particulier pour ce qui dérange, ce qui « fusionne » les genres, ce qui (d’après lui) semble esquisser de nouvelles approches & définitions des littératures de l’imaginaire, au-delà des étiquettes SF ou fantasy trop figées… Ses propos sont souvent un peu snobs, parfois même agaçants (j’avais carrément trouvé stupides ses déclarations quant aux Harry Potter, faites sur la liste de discussion consacrée à China Miéville), mais plus généralement justes, passionnés, passionnants. Il se pose en héritier de la New Wave d’autrefois (il avait d’ailleurs ouvert sa rubrique par un entretien avec Michael Moorcock, génial comme d’habitude), et recherche dans les publications anglo-saxonnes actuelles le ferment d’une nouvelle « fiction spéculative ». Gabe Chouinard prépare aussi un website entièrement consacré à son approche: Fantastic Metropolis.

Tiens une citation, pour le plaisir. Où Chouinard rappelle ce qui devrait être des évidences — mais qui nécessite souvent d’être réexpliqué:

A good story is always a journey. It is a trip through lands foreign and strange, whether it be an imaginary world or the internal landscape of a character’s psyche. We yearn to go somewhere when we read. Sadly, many ‘experts’ interpret this desire for journey as escapism. That is not so.

‘Escapism’ is a word that is often attached to fantastic literature, though it has no right to coexist with ‘fantasy’ or ‘science fiction’. Escapism is a dirty word, with impure connotations; it presumes that the primary reason one reads fantastic fiction is to flee our own existence, to avoid the concrete world around us, as if there were something horribly wrong with our world. In the process, escapism has come to signify a type of mental imbalance, as if all readers of SF dwell on the outer edges of society, ready to drift off into a spontaneous schizophrenic trance.

Not true, of course.

The best fiction is not written to avoid our world, but to confront it. For many of us, speculative fiction is a framework that allows us to view our own world and society through a blurry lens; to corrupt the view just enough to gain the necessary distance to sit back and comment on the things that we see, without being colored by mundane perception. And in that fuzzy realm of half-seeing, we see truths that are normally obscured; we are allowed to focus on the whole, rather than the detail, and to see the picture for what it really is.