Hier soir j’ai été à la messe. Celle des amateurs de prog, puisqu’un groupe italien jouait dans la campagne au-delà de Libourne, The Watch, et qu’il s’agissait de reprises de The Lamb Lies Down On Broadway de Genesis… Que voulez-vous entre le fusion, le prog et la fantasy il semblerait que je n’ai que mauvais goût, « mauvais genres » résolument! Et quelle messe ce fut, quel beau, grand et pur moment de bonheur. Les Italiens jouent tout cela avec une aisance confondante dans sa virtuosité et un plaisir entièrement partagé avec les spectateurs. Je pense que c’est mal, de prendre autant de plaisir à écouter de la musique, tiens. Je n’en reviens pas encore. Avec en plus de belles rencontres : les frères Payssan, de l’excellent groupe bordelais Minimum Vital. Échangé des souvenirs d’anciens combattants avec Thierry (claviers) et charmé/abasourdi par le débit accéléré de Jean-Luc (guitares), qui inversant soudain le rapport d’admiration me reconnu et me dit volubile toute l’admiration qu’il a pour les Moutons électriques. Ouaah. Et m’sieur Poa, sans qui. Merci Philippe. Une belle dose d’énergie positive, tout ça.
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#2547
Il fait tellement doux, en ce moment, que le matin je m’assoie dans la chaise longue, au dehors, et que je lis au soleil. Bonheur simple, partagé par les trois chattes qui gambadent alors autour de moi, se roulent sur la terrasse, mangent de l’herbe, frémissent du museau… Pour ma part, ne sachant guère frémir du museau je tend simplement l’oreille, tâche d’écouter un peu le calme de la ville, la rumeur du boulevard comme un souvenir d’océan, un train qui passe, les oiseaux, un tintement, un aboiement, un coq, une cloche, un pigeon… Toute cette tranquillité depuis un minuscule bout de jardin au fond d’une impasse. Pas grand-chose à demander de plus.
#2540
Il y a déjà longtemps, alors que je me trouvais avec lui dans la maison de son grand-père à Nyons — lieu aimé de plusieurs séjours savoureux —, et parce que je venais de lui dire mon goût pour les vieilles couvertures peintes du Livre de Poche, Ugo Bellagamba passa dans la chambre d’en face et en rapporta une édition de Babbitt de Sinclair Lewis, à l’illustration effectivement très belle. Et il me lu le début du roman — un morceau de prose d’une beauté à tomber. Le reste de ces brèves vacances provençales, je lu ce roman, avec un immense plaisir ; entre la beauté du style, parfaitement rendu dans la VF, et l’humour grinçant du texte, cette ambiance urbaine des années 1920, tout cela m’enchanta. Ce matin à la brocante Saint-Michel, j’en ai acquis une jolie édition hardcover (de 1968, mais illustration de jaquette datant de l’édition de 1952), avec grand plaisir.
C’est amusant : depuis des mois, un vendeur rapporte petit à petit toute une collection anglaise, d’une personne qui visiblement était particulièrement friande de biographies de « gens connus ». Des « célébrités » parfaitement inconnues de moi pour la plupart, stand-up comedians, personnalités des médias des années 1960 ou 70, lords et politiciens… Tout un univers bien britannique, dont j’acquière de temps en temps un élément, telles cette bio d’Edith Wharton, cette autobio de la jeunesse d’Ernest Shepard (l’illustrateur de Winnie l’ourson), ce document sur la fin de vie du duc de Windsor (le roi destitué aux louches amitiés nazillonnes)… ou bien encore Cheaper by the Dozen de Frank B. Gilbreth, alias Treize à la douzaine en VF, que je lu étant enfant sur le conseil de ma mère, tout comme L’œuf et moi ou Des chats dans le beffroi, autant de vieilles comédies qui me faisaient hurler de rire étant môme…
#2538
Ayant éteint la musique je remarque un murmure, un froissement, c’est la pluie et j’avoue bien aimer l’entendre, le soir, chanter doucement au dehors. Comme une présence pour accompagner la lecture nocturne. Je tend l’oreille, un train passe aussi, sourd grondement, mais l’averse domine, pianotant le verre des vasistas, là-haut, léger, léger.
#2533
Dans la voiture, je disais à mon gentil conducteur qu’il allait falloir que je prenne un peu sur moi, pour cette journée dans la foule d’Angoulême. Nous avions quitté Bordeaux sous un grésille glacial mais après le passage d’une véritable arche de ciel gris, le temps semblait s’installer plutôt dans le bleu au-dessus de la Charente. Cependant, lorsque nous nous garâmes sous la cathédrale, nous eûmes un méchant crachin comme accueil typique. Je ne sais depuis combien de temps je ne m’étais plus rendu au festival de la bande dessinée, une quinzaine d’années au bas mot, une vingtaine en fait si je réfléchis bien. Autrefois, lorsque je me trouvais en exil à Limoges puis lors de mes études bordelaises, j’avais coutume de m’y rendre chaque année, en compagnie en particulier de Francis Saint-Martin. Je me souviens aussi de virées avec Roland C. Wagner, Bernard Joubert, Rémy Gallart ou même, une fois, Bruno Lecigne. La dernière fois, j’y avais été pour le compte de l’entreprise Glénat, sous le joug de laquelle je trimais alors en librairie. Je me souviens d’un déjeuner très amusant en compagnie de Walthéry et d’un dîner extrêmement plaisant en compagnie de Frank Le Gall — me revient également en mémoire que je m’étais dit, alors, que dans d’autres circonstances d’existence, un garçon comme Le Gall aurait pu devenir l’un de mes amis. Curieusement, ce fut une réflexion que je me fis quelques autres fois, mais toujours en rapport avec le milieu de la BD : cette journée à Aubusson avec Gilles Ratier, ce petit-déjeuner avec Michel Lagarde…
Michel Lagarde justement que nous croisâmes dés notre arrivée. Le graphiste Philippe Poirier avait plaisamment accepté de me véhiculer, et il me présenta un Lagarde que je ne pouvais reconnaître, l’enthousiaste jeune homme qui m’avait autrefois séduit ayant comme tout un chacun subit les transformations physiques induites par le passage de presque trente ans. Il me donna d’ailleurs rendez-vous dans trente autres années, mais je ne sais si nous pourrons le tenir.
Je fis le tour de quelques « bulles », peu impressionné à dire vrai par ce que je vis, ayant l’impression vague qu’il y avait plus de bouillonnement, plus de créatif désordre, plus de stands bizarres autrefois, tout cela me sembla passablement aseptisé, convenu, et si je saluai quelques camarades je ne vis rien qui excita quelque envie d’achats. La foule enflant, je descendis vers ce qui demeurait pour moi le « Centre Saint Martial », renommé « Espace André Franquin ». Le jargon des fonctionnaires a ainsi de ces passades, nous eûmes partout des « centres », puis se furent des « espaces », la mode est actuellement aux « cités ». Quoi que soit son nom, le centre n’a pas changé d’un iota et je descendis voir l’expo de Bill Watterson, l’une des principales motivations de mon déplacement. Des originaux, c’est toujours éminemment plaisant, mais oserai-je avouer n’avoir pas ressenti un grand sentiment, cette fois, en regard de ses planches léchées, où seuls quelques aplats de noir imparfaits permettent de déceler qu’il s’agit bien de l’original ? Perfectionniste, Watterson ne laissait guère de traces de son processus créatif. C’est beau, c’est drôle, c’est brillant — mais déjà vu et revu, forcément, pour l’assidu admirateur que je suis, et je n’avais pas l’expertise du pro, du dessinateur, pour apprécier pleinement. De fait, je trouvai plus d’émotion à découvrir deux grandes planches originales de Walt Kelly et d’Alex Raymond, où mon œil béotien distingue plus aisément le passage du pinceau, le geste de l’artiste.
Passage à l’expo de Fabien Nury, au-dessus, un aligneur de séries historiques pour moi sans attrait, mais au sein desquelles des planches de Thierry Robin, tout de même, m’épatèrent. Remontant, en cette cité de hauts et de bas, j’allais voir l’expo Kirby — et là, ricanez donc de mon inculture, mais pour la première fois j’ai saisi un peu de la folie, de la séduction, de Jack Kirby, dans ces immenses planches emplis de peur et de démence, de démesure et de brutalité. J’en caresserai presque l’envie d’enfin en lire, du Kirby, moi si ignare en matière de comic books classiques. J’allais ensuite refaire quelques pas sous les bulles, mais la presse des gens autour de moi et la toile terne au-dessus de nos têtes commencèrent à m’oppresser un tantinet, agoraphobe que je suis. Pas de crise de panique, n’exagérons rien, mais ce fichu et diffus malaise qu’il me faut contenir à chaque salon. Préférant respirer, je descendis tout au bout de l’esplanade, passée de New York à Nouveau monde selon un processus politiquement correct qui m’échappe. De quoi devoir faire un contournement complet de la ville par le bas, afin de rejoindre les lointains musées de la BD. Mais qu’importe, il me plaisait de découvrir cette ville, ses maisons blanches et étroites, le réseau de ses rues qui montent et qui descendent, les murailles épaisses, la cathédrale en surplomb, la rivière aux rives vertes… L’exaltation de se perdre un peu dans une ville inconnue, de découvrir au fil des pas des perspectives et des impressions différentes. Avec la sensation amusée de me trouver dans une sorte d’archétype de la ville française : Poitiers, Auxerre ou Dijon ne seraient-ils pas quasiment identiques, et en dehors de l’aspect des automobiles, quels marqueurs temporels permettraient de ne pas se trouver dans les années d’antan ; entre 1950 et maintenant quels changements réels dans ce quotidien provincial, silencieux, aux façades un peu usées ?
Trois réponses enfin : la Cité de la BD, le Nil et le musée lui-même, à l’extrémité de cette formidable passerelle sur les bras d’eau. Avec au bout du parcours mon autre motivation majeure, l’expo Tove Jansson. Cette fois, l’émotion fut au rendez-vous, celle du lecteur passionné depuis sa petite enfance par les figures des Moumines (que je ne me déciderai jamais à écrire « Moomins ») et de leur nordique créatrice. Pour ce qui était de Taniguchi, entrée impossible à l’expo, considérant la longueur de la queue. Tant pis, dommage, regret. Ensuite, que faire ? Regagner la foule, baguenauder avec le mince espoir de croiser une connaissance ? Désœuvré, j’optai pour encore une bonne marche à pied, sous un ciel de plus en plus sombre, vers la gare et un train pouvant me ramener en mon bon Bordeaux.

