#2216

Londres encore et toujours (3)

Après une journée West End à la poursuite de Dracula, cette journée-ci fut East End et rive sud. J’ai promené mes petits camarades dans Whitechapel, en particulier, et constaté que depuis 2007 où j’avais effectué mes propres repérages sur Dracula, la bobo-isation du quartier a à ce point progressé que presque tout ce qui était taudis et abandon, par exemple sur Fournier Street, et même un peu sur Brick Lane, est maintenant tout pimpant, tout rénové. Ces salauds de pauvres auront été chassés plus loin, bien entendu. À Londres, la pauvreté recule — au sens où elle s’éloigne du centre, partant de plus en plus vers l’est. L’influence de la City voisine s’étend, tache d’huile, et avec elle les remises à neuf. C’est ainsi qu’une ville évolue, que des quartiers depuis si longtemps en déréliction trouvent une nouvelle vie. D’ici peu Commercial Road et Brick Lane seront emplies de petits restaurants bio, de boutiques de commerce équitable et de galeries d’art, c’est certain. À la gare de Liverpool Street, qu’écrase depuis les années 1990 un de ces atroces buildings clinquants de l »époque, le Great Eastern Hotel où avait dormi Van Helsing n’est plus un hôtel, depuis peu visiblement (ils ont encore un site web!). Qu’importe, une pinte quand même à l’ancien bar de l’hôtel, déco Queen Anne, j’adore. Trois mamies bien anglaises complotent à la table voisine, j’imagine qu’elles se racontent des histoires de crimes, Tuesday Club like. 

Nous allâmes ensuite nous perdre du côté d’Elephant & Castle et Bermondsey, soit donc des quartiers de la rive sud absolument dénués du moindre intérêt, mais nos aventuriers ont de ces exigences de documentation jusqu’au-boutiste. Il faut qu’ils passent dans tous les lieux. Ma foi, moi qui cherche à sortir de mes sentiers battus, c’était fort réussi. Au retour, pause fish and chips juste avant d’arriver à Tower Bridge, dans un pub étonnamment peu cher.

Enfin, j’ai accompagné Simon et Gwenn à Camden, où ils avaient pour mission de trouver des bars goths. Ce séjour aura décidément eu un goût de fins, de clôtures d’une certaine époque: sans doute est-ce la dernière fois que je puis faire ma balade favorite, le long du canal du Régent. Les rénovations colossales de KIngs Cross/St Pancras atteignent maintenant le bord du canal, déjà on crée un nouveau quai de l’autre côté, et plus loin au lieu de réhabiliter les vieilles usines on va apparemment tout raser, abattre le mur surplombant le canal, et ériger de grandes bâtisses flambantes neuves (enrobées par les squelettes des anciens gazoducs, qui ont disparus de l’autre côté: on prévoit de toute évidence de les transplanter là, fake fake fake), dont les terrasses pour gens friqués descendront jusqu’au canal. S’en sera fini de mon « jardin secret » post-indus des bords de l’eau, ce lieu si calme que j’aimais tant, qui me relaxait comme rien d’autre. Sans doute devrais-je m’estimer heureux que cet endroit magique ait survécu si longtemps, grâce à l’échec des plans de réaménagement de sir Norman Foster à la fin des Eighties. Mais cette fois l’échéance approche, on a repeint le dessous d’un des ponts, des panneaux de publicité pour les nouveaux immeubles décorent les vieux murs de brique usée. Tic tac, tic tac.

Quant à Camden Market, eh bien, depuis son incendie on l’a reconstruit, encore du fake, il est devenu tentaculaire, monstrueux entassement de made in China. Tout est faux. Je laisse mes camarades au coin de Chalk Farm Road et file vers le centre, tout droit, un très long chemin que j’ai peu fait, puis une large boucle, plante des pieds douloureuse, Russell Square se teinte de rose et les écureuils gris folâtrent, la façade du Russel Hotel s’enflamme, le Brunswick Centre ressuscité plonge dans le bleu. Un tour final dan la gare, avant de rentrer m’effondrer à l’hôtel avec un bouquin, et j’ai trouvé deux livres très intéressants en vue de mon futur Dico féerique tome 3, celui sur les végétaux (que je ne cesse de repousser mais que j’écrirai bien un jour).

#2215

Londres encore et toujours (2)

Je me disais ce matin qu’il y avait longtemps que je n’avais plus vu Londres dans une si belle lumière. Économies obligent, je viens généralement en plein hiver, genre janvier/février, quand ce n’est pas décembre comme la fois dernière. Ce qui signifie des ciels très bas, très gris, relativement peu de lumière, la nuit tôt et du froid… Tandis que ce matin, la température était délicieusement douce et le ciel très très bleu, Londres baignait donc dans une lumière claire, limpide, faisant vibrer les rouges de la brique et donnant à tout des contours parfaits, très nets. L’image de la ville (et l’impression que j’en ai, ce qui se confond) s’en trouve donc passablement changée: plus éveillée, plus tonique, plus colorée. 
Matinée à flâner à la librairie Foyles (sans rien acheter, je suis fauché bien sûr), puis à me promener dans Soho, ce que je n’avais pas réellement fait depuis longtemps — le prétexte étant d’aller à la nouvelle adresse de Gosh, l’excellente librairie de comics, mais je l’ai trouvée immédiatement et trouvé un grand plaisir à redécouvrir toutes ces petites rues. Suis aussi allé au pied de la tour télécom, puis fais un petit tour de l’université, enfin bref, une très agréable promenade. 
J’ai ensuite rejoint mes deux aventuriers chez l’ami qui les loge, tout près de mon hôtel (dans le quartier de Kings Cross) et nous avons filé pour une première journée sur les traces de Dracula: Hyde Park, Piccadilly, Charing Cross, le Lyceum, Covent Garden, retour à Knightsbridge, Berkeley Square… Avec pas mal de piétinements et d’allers-retours, d’interrogations sur la « vraie » adresse du comte sur Piccadilly. Comme d’habitude la ville est pour moi littérature, ainsi le Junior Constitutional Club, qui se trouvait depuis 1887 au 101 Piccadilly m’évoque PG Wodehouse et les Drones, tandis que le bel immeuble à côté, le 100 Piccadilly, demeure dans mon esprit l’adresse du détective lord Peter Wimsey… Londres est surtout traces de littérature, ainsi. Des vies littéraires réelles ou fictives, dont témoignent de loin en loin des « plaques bleues », et tout le travail de recherche lié à la Bibliothèque rouge. Je reconnais avoir également une sorte de fantasme de connaissance complète de la ville — chose impossible bien sûr, et c’est tant mieux car il me reste donc une infinité de nouvelles choses à découvrir, mais j’éprouve le besoin de maîtriser ce territoire, la littérature étant l’un des moyens de connaissance de la ville qui me permets d’en obtenir une image. D’où mon nouveau souci de passer par d’autres endroits, de changer mes habitudes de trajet: étendre le champ de mes connaissances sur Londres, par conséquent.

#2214

Londres encore et toujours (1)

Je crois que c’est depuis 1979 ou 1980 que je viens ainsi, régulièrement, faire des séjours de quelques jours à Londres. Et Simon Sanahujas de commenter, tout à l’heure: « ah oui, depuis que je suis né ». Euh… oui. Je me suis continuellement senti vieux, d’ailleurs, aujourd’hui, et pas à cause de Simon (que je n’ai retrouvé qu’en fin de journée, avec son compère Gwenn, tout deux revenant de Whitby). Non, en fait je réalise combien le moindre endroit est pour moi imbibé de souvenirs, tiens ici j’avais vu ça, tiens ici untel m’avait dit ceci, tiens c’est là que, tiens c’est ici que — au point que j’ai essayé d’autres itinéraires, de décaler légèrement mes pas pour passer par d’autres rues, d’autres squares, sortir de mes propres sentiers battus. Histoire de ne pas me donner l’impression de radoter!

Ce séjour marque peut-être une étape, pour moi: préparant un gros livre sur Londres, selon une idée que j’avais depuis des années et des années — ben il était temps quoi, à l’approche de la cinquantaine, d’enfin concrétiser ce projet — et ayant bouclé trois promenades commentées auxquelles je songeais, sur lesquelles je revenais régulièrement, depuis tout aussi longtemps… j’ai un peu l’impression d’avoir fini mon tour, d’être sur le point de clôturer pas mal de choses. Je suis ici pour vérifier quelques derniers points, effectuer quelques derniers repérages (en vue du Bibliothèque rouge sur Londres comme de la bio de Poirot), et aussi pour servir de guide à Gwenn & Simon dans leur poursuite de Dracula. Repérages Dracula que j’avais déjà effectués à l’époque où je bossais avec Isabelle sur le volume le concernant…

Un séjour de derniers retours, donc, que j’entamai en début d’après-midi par un parcours jusqu’à Piccadilly, histoire de vérifier différents détails de la balade Sherlock Holmes. Google Earth c’est génial, mais faire les choses à pied, dans la réalité, c’est encore mieux. Donc Trafalgar Square, Pall Mall, Vine Street… Avec aussi des arrêts chez des bouquinistes (quand j’vous dit que je me fais vieux: il n’y n a presque plus sur Charing Cross, qui fut pendant si longtemps l’artère des bouquinistes, même Quinto est devenu une boutique minuscule, quelle tristesse) et une escale « thé » chez Fortnum & Mason (je ne l’avais pas fait la dernière fois et je n’avais plus aucune réserve de leurs si précieux mélanges). Oh, et j’ai vu une expo des derniers tableaux de Joan Mitchell (peintre américaine du mouvement expressionniste abstrait): fascinants et d’une grande beauté, un oeil rétif n’y verrait que de grands gribouillis et pourtant se dégage un sens des couleurs, des motifs, tout cela est lumineux, vibrant, j’ai adoré.

Temps quasiment chaud, lumière splendide, la ville m’apparaît plus belle que jamais.

En remontant vers mon hôtel favori à moi que j’ai (Alhambra, à côté de la gare de St. Pancras) je me suis encore efforcé de changé de chemins. Crochet par exemple par Bedford Square, cette haute concentration de « plaques bleues », où je voulais prendre en photo celle d’Anthony Hope. Du coup, bavardage SMS avec Xavier. Curieusement je ne suis encore jamais allé à Londres avec le professeur Mauméjean. Et pour continuer à me rendre à Londres, en fait, il me faudrait de nouveaux compagnons d’excursions. En même temps, SMS de Simon, ils arrivent. J’ai donc rejoins le quartier de Kings Cross, où ils logent également, et fini la journée/soirée en leur compagnie.

#2187

Neige. Empreinte de l’environnement sur l’intérieur de mon appartement: lumière dure, d’un blanc-bleuté. Plus de luminosité en haut des murs (tous peints en blanc), d’une teinte vibrant légèrement dans le turquoise. Et ce silence !

#2179

Température un peu en-dessous de zéro, ciel gris-blanc, peu de lumière, l’hiver quoi. Pas un temps à mettre un psychogéographe dehors. Ayant accusé le coup d’une série de rudes fatigues, j’ai renoncé à une semaine de vacances à Paris — trop froid, trop coûteux — et je m’enfriche à domicile, besoin de recharger les neurones et de respirer un moment. Suis quand même allé faire un tour en ville ce matin. Le réseau des bus a été réorganisé mais rien ne change: longue attente puis trois bus en même temps, le premier bondé, le deuxième normal, le troisième vide — mieux vaut monter dans le deuxième, cependant, car le troisième risque d’annoncer qu’il s’arrêtera en cours de ligne. Classique. Je ne sais comment c’est dans d’autres villes, mais ici la régie des transports publics, TCL, semble n’avoir jamais été capable de réguler son trafic. Cela fait partie du folklore urbain: la flèche clignotante des panneaux horaires affirme souvent l’arrivée de bus fantômes.

Je lis: pas mal de nouvelles de F&SF, histoire d’alimenter la machine à traductions de Fiction ; un manuscrit de roman d’un copain ; la fin d’un bouquin d’un autre ; les deux Panthéra écrits par un vieil ami sous pseudo, hommage à la littérature et au cinéma populaires, tout lui est dedans, c’est léger, amusant, sans conséquence mais captivant (Rivière Blanche) ; de la fantasy urbaine (Ben Macallan, Jasper Fforde, Harry Connolly) ; Dans le café de la jeunesse perdue de Modiano ; beaucoup de bédés.

(étrange petit individu croisé à Londres l’autre jour)