Presque rien, des heures lentes entre deux averses et dans le chant des oiseaux, pas toujours mélodieux : une pie ricane chez les voisins. Lire ou relire du Simenon, du Jaccottet et du Gracq. De ce dernier, l’expression de mon moment de pause : « un vide intermédiaire entre la méditation et le bâillement. » Réflexe professionnel cependant, je m’étonne du nombre de fautes d’orthographe aux éditions Corti. À qui se fier mon bon monsieur.
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#3025
Le climat littoral battit de grands vaisseaux à fond plat, des géants blancs au cul sombre qui gesticulent en foule échevelée au-dessus de la ville coite et la morsure d’un soleil mouillé réveille des reflets sur tous les miroirs. Des notes florales et un air frais coulent à travers les rues luisantes. Par ce temps plus que par tout autre, Bordeaux donne le pressentiment de l’océan.
#3024
Le front rose de la résidence voisine qui soudain éclaire le soir alors qu’est monté un rideau de nuages comme une fumée opaque, l’avant-garde d’une noirceur violacée de la tempête. Après le souffle brutal de la première averse, sur la jolie brique ouvragée rapportée l’autre jour une unique feuille ronde, bien verte, porte une unique goutte, comme du jour concentré.
#3023
Effet peut-être des violentes averses de cette nuit, j’ai rêvé de Venise. Je n’ai pourtant séjourné dans cette ville que trois jours, et encore n’y ai-je pas logé, l’hôtel se trouvait sur une plage extérieure à la lagune. Pourtant, cette ville s’avéra bien plus marquante que sa carte postale, et je compris pourquoi tant d’imaginaire s’y attachait. Gracq y voyait « une cité à l’ancre au milieu des mâts d’une flotte coulée », Jaccottet traduisit la Mort à Venise de Mann, Visconti réinventa celle-ci, la sombre silhouette de Baron Corvo, j’avais en tête des brassées d’images et pourtant s’en furent d’autres qui naquirent — l’arrivée du train à fleur d’eau sur la lagune, en droite ligne dans le citron acide et brumeux du jour naissant ; le marché des pêcheurs dans un tournant à deux pas de la foule des touristes ; le chemin derrière les Offices ; l’ancien dépôt d’armes au bout des quais ; Venise ne manque guère de recoins que l’on puisse s’approprier, et d’autant d’images saisissantes. Je ne sais si j’aurai l’occasion d’y revenir mais je charrie encore le plein ravissement de ce séjour, dans un froid glaçant qui figeait le rosé des façades sous le bleu intense du ciel. Les canaux d’un vert huileux, les taches de soleil dansant devant la porte du musée Guggenheim, le froid des arches de brique, les cageots de légumes dans une gondole, les mouettes hochant du bec sur les piliers noircis… [voir notes de février 2008]
#3022
Maman m’a dit ce midi que la maison de ma marraine reste abandonnée. Je ne sais pourquoi je m’étais imaginé qu’elle avait été vendue, nous la supposions même rasée étant donnée l’évolution radicale du coin de campagne angevine où elle se situe. Étrangement, il n’en est rien et Damiette resta donc suspendue dans le temps, à l’abandon depuis le suicide de ma pauvre marraine il y a quoi, une quinzaine d’années ? La solitude de cette vieille infirmière eut raison d’elle et imaginer cette maison, une longère que j’ai si bien connue dans mon enfance, close, immobile, lentement croulante, m’est comme un vertige mémoriel. Je l’habite encore si aisément, cet endroit particulier de mes jeunes années, dans un ensemble de souvenirs si intimes et formateurs – le frigidaire, les poules, le lit si haut, les allées, les courges à l’entrée du potager, les champs à perte de vue… – que j’ai peine à l’envisager comme encore présent, mais si réduit, en friche, figé dans une telle absence.