De l’autre côté de la vitre, la ville nocturne se réduit à des masses d’un bleu sombre, aux reflets éteints des fenêtres de la résidence d’en face et au pointillé des réverbères dans l’échancrure qui s’ouvre vers la voie ferrée. La chambre conserve encore la touffeur de la journée alors que la température s’effondre au dehors. Un baragouin indistinct grommelle non loin, dans les profondeurs de la pierre : celui du téléviseur de la vieille voisine, mademoiselle Rose, de plus en plus sourde et se couchant de plus en plus tard.
Archives de catégorie : journal
#3003
Reminiscence drive. Une remarque primesautière hier soir de mon camarade graphiste m’a fait songer à un ami disparu. Avouerai-je que j’ai oublié son nom ? Thierry. Son prénom était Thierry. Il s’est suicidé, après son divorce. Un beau jeune homme rouquin, qui était amateur de danse contemporaine et qui, avec un autre copain de cette époque lointaine, m’initia un tout petit peu à ce domaine artistique que je ne soupçonnais pas pouvoir aimer — mais si, bien entendu, j’ai adoré les quelques spectacles que nous vîmes alors, maison de la danse, ballets, compagnie Philippe Gentil, butō… Plus tard, lors d’un voyage à Amsterdam, je vis encore une chorégraphie, à la fois drôle et narrative, tellement esthétique — et je crains bien n’avoir plus jamais revu de danse contemporaine depuis, tant il est vrai que « on ne peut pas tout faire », et qu’en culture, beaucoup repose sur des découvertes avec des compagnons. Cela m’a fait resonger aussi à ce phénomène lyonnais d’une ville de passage, où sans cesse je devais reconstruire des cercles amicaux car chacun partait, au bout d’un moment, peu restaient à Lyon. Alors, des cercles successifs, comme des ronds dans l’eau de ma vie, le roux Thierry donc, Lionel, Jérôme, Charlotte, les pow-wows, Béatrice, David, Régis, Werner, la Gang, Olivier, Axel… et puis marre, je suis parti à mon tour.
#2998
Mes rêves sont tumultueux et bien symptomatiques en ce moment du sentiment d’enfermement et de perte de vie sociale, de toute ces frustrations. Cette nuit je me trouvais plus ou moins à Londres en compagnie de Melchior et Mérédith (et de leurs compagnes), mais horreur malheur, nous portions des masques, même dans mes rêves maintenant j’ai intégré cette contrainte-là. Et de jour, horreur malheur il n’y avait pas un brin de vent la semaine dernière et à chaque sortie je me suis payé un beau mal de crâne, particulièrement carabiné samedi en rentrant des parages pourtant si verts du pont d’Aquitaine : pollution maximale et empoissonnement au dioxyde de carbone — d’ailleurs on distinguait à l’œil nu le voile fatal, un trouble gris-rose sur la ville. La pluie cette semaine devrait au moins rabattre les particules. C’était le message grognon du lundi matin.
#2993
Sept ans et toujours pas blasé. Le rythme blond des façades des quais dans la lumière jeune. L’éblouissement du soleil à la traversée du pont. Le tramway filant sur la longue avenue bleuie de jour, où les arbres lèvent encore les poings tordus de leurs branches dénudées. Un parcours déjà familier en bord de rocade, arriver dans le triomphe des cloches puis c’est les explorations du samedi, le « fil vert » de coteau en coteau, la neige des pétales de pruniers serrés en rangs de robes blanches, la banlieue en fleurs sous les vols de grues et en croisant les pies.
#2992
Matin froid, marbre blanc, retable des Bernin et tableau de Philippe de Champaigne, les obscurités de nos vies, le cierge pascal, de l’orgue, une crosse, deux mitres et des chasubles mauves, l’encens… Depuis que je suis à Bordeaux c’est la deuxième fois je me rends à une messe, orthodoxe la fois précédente, bien catholique cette fois.
