Mais soudain ! Mille tonnerres ! Bang ! By Jove ! Olrik ! Allons, vite ! Pan ! Mille diables ! Pendant ce temps ! Malheur ! Sahib ! Tout à coup ! (Week-end de relecture des « Blake et Mortimer »)
Archives de catégorie : Lectures
#2631
Je fini de lire un gros essai sur l’architecture et l’urbanisme anglais après la guerre (Concretopia de John Grindrod), c’est-à-dire l’invention des grands ensembles, des villes nouvelles, des centres commerciaux, des groupes scolaires, des cheminements piétons, des reconstructions ; les rêves de monorail, les utopies du béton, le brutalisme, le design émergeant… En enfant de Cergy-Pontoise, une des villes nouvelles pompidoliennes, tout cela me passionne et me parle intimement. Ces folies architecturales, ces révolutions sociales, ces esthétiques, ces échecs aussi, sont dans mon univers mental comme dans mon vécu.
Avec la mode du « vintage » j’ai refait mon intérieur dans un mélange fifties – sixties – seventies et, tout en m’intéressant également beaucoup à l’architecture et au design contemporains, je ne peux jamais me départir d’un allant, d’une attirance pour ces réalisations depuis si souvent décriées – par exemple, Mérédith m’avait dis pis que pendre de Lorient et la fois où je m’y suis rendu pour un salon, j’ai découvert un joli petit port délicieusement sixties, une petite ville comme dessinée par Franquin et Jidéhem. J’aime à Londres la Southbank, le Brunswick Centre et le quartier de Barbican, ou bien ici celui de Mériadeck. Et à lire le récit de certains échecs, les grands gâchis créés par le dumping social des gouvernants, certains principes erronés aussi, les futurs avortés, je ne peux m’empêcher d’une certaine tristesse, un pincement doux-amer (tout comme je fus peiné d’apprendre l’autre jour sous la plume de Dominique Douay l’échec d’un quartier de Villeurbanne que j’ai aimé, le Tonkin).
J’apprends aussi, amusé, que mon goût d’antan pour le bowling dans de vastes salles parquetées est à la fois un fruit de cette époque (on mettait des bowlings au sous-sol des centres commerciaux pour faire à l’américaine) et hélas d’après Mérédith déjà un artefact du passé. Enfant des seventies, j’en regrette certains aspects, le multicolore, les passerelles, le futurisme, l’audace utopique… Et j’avais été heureux il y a quelque temps de constater qu’au moins l’une de ces utopies urbaines, celle de mon adolescence, le sud de Cergy, a finalement si bien vieilli. Même si les monorails et les hélicoptères pour tous ne se sont pas concrétisés.
#2627
Je poursuis mes lectures et quelques réflexions sur ce phénomène qui me passionne au sein de l’imaginaire, ce que je nomme le « néo-pulp »… Je viens de regarder avec grand plaisir les deux saisons de la série Dirk Gently, j’ignore quel rapport ça avait réellement avec les romans de Douglas Adams, dont je ne me souviens plus, mais en tout cas quel allant, quelle folie, et pour une fois voici une deuxième saison qui me plaisait encore plus que la première — le rapport à l’enfance, cet univers de fantasy, la réaction horrifiée du mage lorsqu’il découvre qu’il est un personnage imaginaire… Vraiment, ce fut un beau trio de détectives de l’étrange ! Et j’ai commencé hier soir à relire le comics de Gabriel Ba, Umbrella Academy, ayant réalisé que je m’avais jamais lu le deuxième volume. C’est bien fun, et graphiquement très esthétique (je trouve).
#2620
Je confiais il y a peu à ma copine Sylvie Denis que lors de la sortie de son recueil en Folio-SF, Jardins virtuels, il y a maintenant pas mal d’années, j’avais été presque aussi heureux/fier que s’il s’était agit d’un de mes propres bouquins. Je suis ainsi avec les livres, parce que mon entourage est notablement constitué d’écrivains, certaines parutions me « touchent » presque intimement. Un nouveau Calvo, par exemple — je viens juste d’acheter Toxoplama et ai hâte de le lire. Ou bien cette bio de Philip K. Dick en bédé, que viens juste de sortir mon excellent camarade Laurent Queyssi et qu’il m’avait fait lire en avant-première sur mon iPad. Ou ainsi encore d’un nouveau Xavier Mauméjean, par exemple.
Eh bien, c’est que c’est un ami, mais plus encore, j’ai écrit plusieurs essais avec lui — les bio de Holmes et de Poirot, que la collection de poche « Hélios » vient de juste rééditer avec ma bio solo de Lupin. Et lorsque Mauméjean, mon excellent camarade Xavier, sort un nouveau roman (dernier en date : La Société des faux visages) je suis curieux, très curieux. Curieux de savoir quelle « machine » il a fabriqué et de voir comment elle fonctionne. D’autant que la veine qu’il explore depuis maintenant trois romans n’est guère éloignée de ce qui motiva nos biographies. Les commentateurs germano-pratins, jamais à cours d’inculture, ont récemment forgé l’étiquette d’exofiction pour les plus ou moins bio romancées, les vies réinventées, ce genre de choses — pour la fiction, quoi ! Alors avançons que Mauméjean est le roi de l’exofiction, et pas depuis peu. Avec Alma il semble avoir de plus trouvé son éditeur idéal, des petits formats élégants, sobres à la française, et cette fois il propose un titre fort mystérieux, une énigme très étrange, une histoire bien folle. C’est étonnant combien ces « exofictions » mauméjeanesques fonctionnent bien pour moi, alors qu’elles se situent en dehors de mes propres sentiers lus et battus. Je ne saurai dire exactement pourquoi, je ne me prétend pas « critique », il y a cette documentation subtilement glissée (touchant du doigt presque son versant essayiste), il y a cette sécheresse de style (moi qui aime le lyrisme), il y a cet étonnant intellectualisme de concept allié à une tendresse pour ses protagonistes (cette fois Houdini, Freud et Jung), cet imaginaire de l’étrange, du freak, du tordu, curieusement plus souvent chaud que sombre. Drôle de type, Mauméjean. Je l’aime bien. Et idéal, cet éditeur l’est vraiment pour lui : rouge, brun, violet, voici déjà trois jolis petits volumes qu’il aura aligné chez eux, on a envie d’en avoir d’autres. Le brun, c’était son précédent, ce Kafka à Paris si léger et étonnant, comme une sorte d’aventure de Spirou (Franz Kafka) et Fantasio (Max Brod) dans le Paris de la fin d’été 1911. Avec beaucoup d’humour, fait d’absurde et de tendre ironie. Avec une belle langue charnue. Avec de jolies tranches de psychogéographie (il n’y a pas pour rien, en tête de roman, une citation de Walter Benjamin). Avec de nombreuses rencontres et un usage formidablement vivant de la documentation historique.
Et le rouge c’était son premier, American Gothic, oserai-je le qualifier de majeur ? Cela demeure mon impression, en tout cas : un roman qui parvient à dédoubler la légende d’Henry Darger en la teintant de Oz, qui accumule les simples (?) documents tout en parvenant à créer un puissant effet de suspense. Pour moi, une fiction virtuose, un merveilleux vertigineux, dupliquant à sa manière la froide jubilation d’un Steven Millhauser et la brûlure d’un Jonathan Carroll…
Bon, la suite monsieur Mauméjean ?
#2619
Une chose qui me fascine de longue date, ce sont les créations d’univers non publiées, les univers personnels, que des enfants plein d’imagination développent pour leur plaisir, seuls ou avec frères et sœurs ou copains. Ces « univers invisibles », on en parle un peu lorsqu’ils ont été créés par des écrivains, par exemple : ainsi des histoires macabres et fantasques que les jeunes Christopher Isherwood et Edward Upward s’amusèrent à rédiger durant les années 1920, lorsqu’ils étaient étudiants à Cambridge. Christopher Isherwood (rendu plus tard célèbre pour Adieu à Berlin et A Single Man) et son ami d’enfance Edward Upward (connu en Grande-Bretagne pour sa longue suite autobiographique) engagèrent alors sur le papier une lutte contre le système académique et le snobisme — en créant le monde de Mortmere, un village habité par des personnages modelés sur leurs profs, amis et relations. En partie détruite, ces fictions juvéniles furent retrouvées, partiellement reconstituées par Upward, des fragments collectés, dans un volume finalement paru en 1994. Passablement plus célèbres sont la Cité-État de Glasstown, le royaume de Gondal et le territoire d’ Angria. Mais si : il s’agissait de l’univers de fiction créé par les enfants Brontë, Charlotte, Anne, Emily et Branwell.
De telles créations existent également sous forme graphique — bande dessinées d’enfance, par exemple, mais j’eus le délice un jour de découvrir qu’un copain bédéaste (que je ne puis nommer ici) réalisait depuis des années carnet après carnet d’une très belle BD chroniquant de manière un peu décalée l’existence intime de sa famille. Un projet purement personnel, non destiné à la publication en dépit de tout l’effort et le talent mis dans sa réalisation. Jean-Christophe Menu pour sa part déploya un univers inspiré de ses lectures — Macherot, Franquin, Tillieux, les petits formats, les reliures de Spirou, les Mickey Parade — depuis son plus jeune âge : les aventures de Lapot. Il en conte la genèse et le développement dans Krollebitches, fort justement sous-titré « Souvenirs même pas en bande dessinée ». Curieuse et attachante autobiographie, au ton grognon et un peu vulgaire qu’affectionne cet auteur, comme toujours brillant et incisif. Disons, une « sorte d’autobiographie » par ce bédéaste et éditeur (il co-créa et dirigea la fameuse Association, bien sûr), sous forme d’évocation des chocs BD de son enfance, de ses débuts, de sa jeunesse. Une lecture qui m’intéresse à plusieurs niveaux, puisque Menu a mon âge, que je le suis depuis toujours — je lui achetais ses fanzines à chaque Angoulême, autrefois : Journal de Lapot, Le Lynx à tifs… — et que tant ses propres œuvres que son parcours me « parlent », bien souvent. Quoique n’ayant jamais eu l’occasion de discuter avec lui, j’ai l’impression d’un peu le connaître, et ses souvenirs / analyses offrent une lecture assez originale. Une vie en livres, en pages, versant « culture populaire », forcément que cela me parle. Et en lisant les quelques albums effectivement publiés de Lapot (un peu d’auto-édition et un volume de la petite collection « X » de Futuropolis) je sentais bien qu’il existait tout un univers derrière ces personnages, que cela prolongeait une longue création de jeunesse. Œuvre invisible, fantôme, dont l’évocation est fascinante.