#2365

L’autre jour, mon assistant me disait que j’avais tort de n’évoquer que mes lectures polar-fantasy, que le reste serait intéressant à commenter, aussi. Bon. Eh bien donc, ma lecture favorite du moment s’intitule Adrift, c’est par une journaliste anglaise nommée Helen Dabbs et c’est du nature writing à propos de Londres et de ses cours d’eau – sujet que j’adore s’il en est. La dame habite à bord d’un narrowboat, une petite et étroite péniche anglaise. Et elle le raconte avec un talent appréciable, une langue juste et belle, sans trop en faire ; on voit que depuis son premier livre, un petit truc où elle suivait un an durant le minuscule jardin qu’elle avait planté sur une terrasse, écrit quand elle était dans la vingtaine, eh bien elle a bcp écrit et bcp appris, car c’est en écrivant que l’on apprend à écrire… Et si son premier était sec, pas à la hauteur de ses ambitions, cette fois une dizaine d’années plus tard elle est devenue une autrice de nature writing accomplie et poétique, maîtrisant bien cette forme littéraire qui, dans son déploiement anglais, me séduit tant. J’ai d’ailleurs vu avec amusement que l’attachée de presse de chez Gallmeister est très fortiche pour faire gober des mensonges : toute la presse française répète que le nature writing est américain, à l’instar des textes traduits chez Gallmeister. Quelle sottise, quelle imposture. Le nature writing est britannique aussi, bien entendu, et ô combien. Qu’est pénible cet américanisme galopant de la branchitude française, bon sang de bois.

Sinon, hier soir, toujours trop crevé pour parvenir à fixer mon attention, c’est terrible, j’ai un peu papillonné de livre en livre, assis sur le plancher, à côté d’un des rayonnages d’art du salon. Vous connaissez Hiroshi Unno? Le monsieur est un historien d’art japonais, qui produit des livres bien beaux et bilingues japonais/anglais, aux précieuses couvertures (il faut que je me renseigne sur cette technique d’un vernis sélectif métallique, l’effet est renversant). Il a produit ainsi de gros artbooks (comme disent les geeks) sur Georges Barbier, William Morris et Harry Clarke. De quoi faire briller mes mirettes et alimenter le travail que je prépare…

Et puis enfin, lu de larges chapitres de deux recueils de critiques d’art, l’un par le peintre Jacques-Émile Blanche (contemporain des impressionnistes) et l’autre par un historien d’art moderne des années 1970-80, André Fermigier.

#2363

Outre quelques manuscrits, qu’ai-je lu ces dernières semaines? Bien moins de livres que d’habitude, du fait d’un emploi du temps chargé et bousculé par différents salons, qui occupent et qui fatiguent… Mais tout de même : The Spirit Murder Mystery de Robin Forsythe, une réédition de polar Golden Age comme il s’en fait de plus en plus outre-Manche, encore un auteur que je ne connaissais pas. Amusant, astucieux, ma cervelle a besoin de manière régulière de ce style de gentils puzzles anglais. Trouvé dans une « boîte à lire », du faux polar historique, genre que je n’apprécie que peu en général, ne goûtant guère l’aspect carton pâte de la plupart de ces productions actuelles. Une reliure d’Emily Brightwell sur son personnage de Mrs. Jeffries, j’ai lu le premier, The Inspector and Mrs. Jeffries. C’est comme d’hab ces polar « cosy », à savoir du faux victorien par une Américaine qui n’y voit que l’aspect « pittoresque » et brode une comédie gentillette et fort peu réaliste, ici une gouvernante d’un flic de Scotland Yard complètement inepte, pour lequel elle résout les enquêtes en douce et à sa place. Ca se laisse lire mais c’est surtout bon lorsqu’on est si fatigué que le cerveau ne marche plus qu’en mode lent…

Bref, ensuite lu un peu de la production de mes petits camarades, à savoir La Stratégie des as de Damien Snyers chez Actusf – moué bof, c’est amusant mais trop peu écrit (des verbes être et avoir par pleines brassées), le côté film de casse transposé en fantasy un peu steampunk est fort plaisant mais ça reste trop léger pour mon goût, plus de la fanfic qu’une littérature aboutie. Enfin c’est court, vite lu, sans prétentions. Lu aussi le deuxième Nabil Ouali (chez Mnemos), et là en revanche c’est de la belle littérature, et en fantasy un projet narratif assez surprenant : alors que tant d’auteurs, comme par exemple Platteau ou Jaworski, « déplient » absolument tout, ce qui conduit à des tomes énormes, Nabil Ouali a au contraire le parti-pris de ne garder, de ne livrer, d’une saga que les scènes essentielles. Et comme il a du talent, chacune de ces scènes clefs sont parfaitement maîtrisées, on saisi bien l’enjeu de l’ensemble sans aucune pesanteur ni longueur, l’effet est même d’une singulière poésie au sein de la fantasy. Seul problème, aucun personnage ne pouvant être développé, ils ne sont que des noms, il manque une dimension peut-être. Mais en l’état je trouve le projet narratif fort intéressant et plutôt réussi.

Court est aussi Eos de GD Arthur, chez Mnemos également. On a un beau début en forme de fantasy pastorale, je n’aurai pas été contre tout un roman comme cela (mais c’aurait été invendable je suppose), puis une scène de violence, puis un développement plutôt sociétale et tendant vers l’utopie, ce qui en fantasy est carrément original (Parleur est le seul autre exemple que je connaisse). La langue est très littéraire – un peu trop maniérée pour moi -, les perso pas assez développés là encore (problème de vouloir faire une fantasy courte) et un gros défaut, le protagoniste est un peu petit con chiant, j’ai beaucoup de mal avec les persos antipathiques. Enfin, le côté un peu mystique ne me parle jamais, mais ça c’est personnel. Pour moi un bon premier roman, ambitieux.

#2360

Lorsque nous étions à Londres, Julien et moi avons passé un temps certain dans les librairies à nous extasier sur les couvertures. L’esthétique anglaise des livres, y’a pas, c’est souvent superbe — et à mille lieux de la relative tristesse franchouillarde, de cette sage dominance du plat, du beige et du blanc, je trouve. Autant je suis excité dans une librairie anglaise, autant j’avoue que dans une librairie française je m’ennuie, c’est terrible… Et du coup, hier j’ai eu un pépin : embauché pour nous faire deux couv « à la françaises », d’ailleurs fort réussies dans leur style, un graphiste s’est avéré incapable de nous en faire une troisième plus dans le style anglais, Melchior va donc venir voler à notre rescousse. C’est là que j’ai encore mieux réalisé cette différence entre deux esthétiques, deux approches des couvertures actuelles. On voit bien entendu peu à peu l’influence anglaise se glisser dans les rayons français (surtout au niveau des poches), mais il demeure encore une grande différence — et en cultivant le « look anglais », plus ou moins, il est clair que les Moutons cultivent ladite différence, positivement.

#2359

Cette nuit j’ai mis le nez dans une curiosité littéraire fort ancienne. En dépit de la lassitude qui m’ensable les yeux et me froisse le dos, je ne parvenais pas à dormir alors j’ai saisi un livre que je venais de trouver dans une « boîte à lire » : The Swiss Family Robinson. Je n’avais jamais lu cela, à peine vu étant enfant quelques épisodes d’une série télé. J’ai pris cette édition car la grosse reliure rouge était belle, offerte à l’époque par le lycée d’Agen il s’agissait d’une traduction anglaise datant de 1905, sur un beau papier très épais et avec quelques illustrations. Je ne suis pas certain que personne ait jamais lu ce volume en entier : des notes à la plume, insérées en page 12, semblent prouver le contraire. Je me suis d’abord amusé de l’anonymat de l’ouvrage, où seul le traducteur est crédité, mais il s’avère que de fait toutes les premières éditions étaient anonymes. Je me suis également amusé du caractère outrageusement bondieusard des propos tenus par le bon père de famille, mais j’ai depuis réalisé que ledit auteur, un Suisse allemand nommé Johann David Wyss, avait rédigé Le Robinson suisse entre 1794 et 1798 — c’est ancien, bien plus que je ne le croyais. Première parution en 1812 : encore un cas de roman rédigé par un père pour ses enfants et n’ayant connu publication et succès que plus tard, hors du cercle familial. À cette lecture, je me suis souvenu de mon instituteur de CM1, monsieur Gouttière, qui toujours sévère dans sa blouse grise, avait pourtant pris un plaisir visible à nous raconter par le menu les aventures de Robinson Crusoé sur son île, allant au tableau pour dessiner les détails de la grotte, sa situation, son installation… Il y a dans The Swiss Family Robinson la même minutie, certainement un délice pour plusieurs générations d’enfants — mais ce n’est presque plus lisible, embourbé dans une morale chrétienne n’ayant plus trop cours et empesanti de trop de leçons, de trop de pieux détours. 

#2354

Hier soir j’ai relu des Nanar & Jujube de Gotlib, je me suis décidé il y a quelques mois à racheter cette intégrale et celles de Gai-Luron, fort heureusement encore dispo (« racheter » car offertes à mon coloc autrefois). C’est bien, d’ailleurs Gotlib c’est tout le temps bien. Et là je lis Chroquettes de Jean-Christophe Menu, paru il y a peu chez Fluide Glacial, et il parle un peu de Gotlib. J’aime bien Menu, aussi bien son trait tordu que ses propos, et ce n’est pas nouveau, dans le temps j’achetais ses fanzines chaque année à Angoulême — et il faisait déjà la gueule. Je me fous de ce qu’il dit en musique — les goûts musicaux sont parmi les choses les moins partageables, je trouve, et je n’ai pas du tout les siens (euphémisme) — mais le reste, la vie, les souvenirs, la bédé, tout cela mêlé, me semble remarquable dans son agencement comme dans sa pertinence ronchonne.