#2104

Hier matin je suis allé rendre visite à madame Monique Groc Chateau. Cette vieille dame vive et intellectuellement alerte est la dernière enfant vivante de l’écrivain populaire Léon Groc, dont j’ai publié dans ma collection la Bibliothèque voltaïque un gros recueil de trois romans. Madame Groc Chateau avait exprimé sa joie à cette réédition et suggéré que je passe prendre chez elle un café, à l’occasion. Ce fut donc chose faite, au premier étage d’un bel immeuble Art Nouveau typiquement parisien. Je note ici quelques détails de cette délicieuse visite, afin de n’en pas trop oublier.

L’amour des livres règne sur cet appartement tout en enfilade, rendu plus étroit encore par les bibliothèques qui couvrent tous les murs, sans parler de certaines piles ici ou là. Le couloir en est même devenu un boyau où l’on passerait presque de profil. Tout cet univers de vieux papier baigne dans une lumière parcimonieuse, les fenêtres peu nombreuses et les lampes pas toutes allumées laissant une sorte de sépia couler sur chaque chose un ton du passé. Assis dans le petit bureau au bout du long couloir, nous parlâmes de chats (sous le regard joueur de deux tigrés, Mure et Mischka), de thés et de sa famille. Son père bien sûr, qui eut trois femmes: la première tôt décédée, la deuxième qui éleva les deux enfants de la première et était la maman de mon interlocutrice, et que Groc quitta après une trentaine d’années de vie conjugale pour s’enfuir avec la bien plus jeune Jacqueline Zorn. Léon Groc était le dixième enfant d’une famille de douze (les deux derniers étaient des jumeaux) et son père tenait à Paris une librairie espérantiste (j’ai une belle photo de 1916 qu’il me faut scanner). Madame Chateau me montra son stylo favori, un stylo fontaine que des groupies s’étaient un jour cotisée pour lui offrir. Elle me montra aussi une vieille édition de la Révolte des pierres que son père lui avait dédicacée.

Famille encore, notamment le défunt époux de cette formidable dame de 89 ans (elle en fait 70 ans, dirai-je), Gilbert Chateau, journaliste à la rédaction parisienne du Progrès et critique de théâtre. Comme il avait fait un article sur eux, il reçut et fut reçu chez les joyeux drilles belges alors en tournée de signature: des dessins originaux de Peyo, de Tibet et de Franquin (un grand marsu tout en long) sont au mur, ainsi qu’un crayonné d’Alain Saint-Ogan, tandis qu’un Uderzo non encadré traîne dans le bazar recouvrant l’un des bureaux.

Belle visite, dont je devrais garder longtemps le souvenir doré, et sud je tâcherai de renouveler à l’occasion d’un éventuel autre passage parisien.

#2103

Quelques jours en Provence, dans une grande maison que j’adore. Avec comme alibi pour ce déplacement une séminaire d’ethnobotanique. Si, si, vous avez bien lu: d’ethnobotanique. Thème: « Les plantes de l’effroi », organisé par le prieuré de Salagon, le musée ethnologique de Haute Provence. Cela ne se déroulait pas au prieuté (que je suis malgré tout allé visiter, un endroit enchanteur avec de beaux jardins botaniques) mais dans un autre bâtiment déchristianisé, si j’ose dire, dans le centre de Forcalquier. Superbe petite ville, pour moi d’autant plus agréable à découvrir que c’est un territoire synonyme de Jean Giono et de Pierre Magnan. J’ai notamment découvert avec ravissement le très romantique cimetière de Forcalquier. Faudra que je vérifie si quelques photos sont regardables — je ne suis nullement doué en photo et l’iPhone ne se prête que malaisément à l’exercice. Enfin bref, chouette colloque, aux intervenants pour la plupart très intéressants (j’ai pris pas mal de notes et effectué quelques emplettes livresques, en vue du troisième Dico féerique, car c’était là ma motivation), et au public assez amusant, que je qualifierai de coloré (outre des universitaires non guindés, une remarquable concentration au mètre carré de vieux babas et de jeunes à dreadlocks).

Plaisir supplémentaire: Michel Pagel, mon ami de 30 ans (!), et sa compagne, débarquèrent aussi dans ladite grande maison provençale, ce qui était une très belle surprise. Las, j’ai un peu écourté mon séjour afin de rentrer en cours du dimanche pour voter — avec pas mal d’interrogations personnelles sur l’intérêt de l’exercice, mais bon, les derniers vestiges de mes illusions politiques m’y poussaient.

#2102

Et tous les journaleux de parler de la « surprise » Montebourg. Comme d’habitude ils sont les seuls surpris, bien entendu. Les gens sont méchants: on leur répète qu’il faut voter pour Hollande et une majorité vote pour Aubry ou pour Montebourg, vraiment la démocratie directe c’est terrible pour tous ces pauvres commentateurs.

Deux semaines bien chargées à venir pour moi, avec moult déplacements. Un colloque d’ethnobotanique (!) puis un week-end en Provence, une semaine à Paris (je pensais qu’il s’agirait de vacances, mais en fait j’ai plusieurs rendez-vous) puis un week-end en Bretagne. Hop, hop. Tiens, je ne sais plus, vous ai-je dit que les Moutons électriques ont un blog, maintenant?

#2101

De façon régulière, mon travail m’impose des « coups de bourre », des semaines extrêmement chargées — pour plein de raisons, toutes différentes, mais le résultat demeure le même. Enfin, une nouvelle de ces périodes un peu rudes vient de s’achever. Cette fin d’année devrait être assez calme: respiration! J’ai commencé à vraiment beaucoup lire (ou relire) pour la bio d’Hercule Poirot, sur laquelle mon camarade Mauméjean bosse déjà depuis un moment et d’arrache-pied. Nous sommes censés la rédiger courant janvier. Des tonnes d’essais, bien sûr, mais aussi des fictions: un Agatha Christie hors-Poirot mais fort bon, The Sittaford Mystery, deux Nicholas Blake, quelques nouvelles de Wodehouse, et enfin je me mets aux Lord Peter de Dorothy L. Sayers, avec grand plaisir…

Un peu travaillé aussi pour moi-même, et fais du tri dans l’ordi, un peu aussi. Lu ou relu les nombreux et excellents récits que mon paternel rédige sur l’histoire familial. Lu l’espèce d’autobio/scrapbook de Melvil Poupaud, souvent touchant, parfois irritant — acheté notamment pour une photo de son grand-père Yves (je n’ai jamais rencontré Melvil bien que nous soyons cousins — enfin, la seule fois où je l’ai rencontré il devait avoir 3 ou 4 ans ! — mais je conserve une grande tendresse pour ses grands-parents maintenant disparus). Humeur introspective. Notamment retrouvé cette photo de moi-enfant, allez-y, riez. C’était chez ma marraine, dans la campagne angevine. Années soixante.

#2100

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité ; et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme une divinité suprême. »

Friedrich Nietzsche, Aurore – Réflexions sur les préjugés moraux, 1881