#2072

Arsène Lupin, une vie – work in progress.

(…) Existences mondaines, grandes réceptions, spectacles, ces messieurs sont en habit noir et plastron blanc, tandis que l’astucieux Poiret a libéré ces dames. On reçoit notamment « le prince Sernine, un des membres les plus brillants de la colonie russe à Paris », qui vit dans « un rez-de-chaussée, au coin du boulevard Haussmann et de la rue de Courcelles » . Il est vrai que Serge de Diaghilev a mis les Russes à la mode.
L’identité a changé, pas le style de vie : devenu russe plutôt que périgourdin, Lupin n’en poursuit pas moins la vie en dichotomie de l’époque d’Avenac : le nom du prince Sernine revient à chaque instant dans les « Déplacements et Villégiatures » des revues, tandis que le rugueux et jaunâtre Lenormand mène la Sûreté à la baguette.
Question d’identité, encore : Paul Sernine, le prince russe, et Serge Rénine, le prince français, habitaient-ils à la même adresse ? (Hortense Daniel écrit à Rénine « boulevard Haussmann ») On est en droit de se demander si Leblanc n’a pas forgé ce nom de Rénine seulement pour conter les Huit coups de l’horloge — puisque Lupin eut la facétie de ne pas s’attribuer ces aventures-là. Lupin ne se présentait-il pas tout simplement à Hortense Daniel sous le nom de Sernine ? Enfin qu’importe, dans tous ces patronymes l’on s’y perd, et c’est bien ce que voulait Lupin. Lui-même à l’époque semblait vouloir se perdre, se noyer dans ses nouvelles peaux, pour mieux laisser derrière lui la douleur de la mort de Raymonde. (…)

#2071

Arsène Lupin, une vie – work in progress.

(…) « Longtemps, le snob a rêvé de se rapprocher de ce qui était considéré comme la classe supérieure, la noblesse, afin de participer à la supériorité intrinsèque de ce groupe, et de pouvoir, le cas échéant, considérer avec hauteur ceux qui n’en sont pas. » Il se produit donc un mouvement permanent, de la roture vers l’aristocratie, et Gaston Jolliet dans un article du Figaro, le 19 février 1885, ironisait sur le fait qu’il menaçait de dépeupler les rangs de la bourgeoisie « plus sûrement que la dynamite anarchiste » ! En 1887, Bachelin-Deflorenne affirme dans son État présent de la noblesse française que la fausse aristocratie et les titres usurpés représentent entre 80 et 90% des prétendus nobles. C’est dire que les quelques noms qu’invente Lupin ne participent que de la confusion régnante. La noblesse d’Empire s’invente une particule qui lui manquait, les parlementaires collent leur département à leur patronyme ordinaire (Martin du Gard, par exemple), les nouveaux riches s’octroient le titre de leur domaine (et vice-versa : le marquis d’Orsacq renomme le château de Gueures « château d’Orsacq »), on emprunte, on invente, on usurpe… Le grand mondain Boni de Castellane s’en offusquera dans ses mémoires : « Il surgissait à côté de noms authentiques une pléiade de gens titrés qui tenaient leurs couronnes de l’opération du Saint-Esprit. »
Les années 1870-1880, soit donc l’enfance de Lupin, ont été tout spécialement propices à ce type de pratiques. Gageons que les scandales de l’époque auront inspiré le prétendu Raoul d’Andrésy : Frédéric Rouvillois évoque le cas d’un pseudo-prince de Gonzague qui, invité par le président Mac-Mahon sur la foi de ses titres prestigieux, fut arrêté en sortant de l’Élysée ; un certain Mallebey condamné pour avoir usurpé le titre de comte de Bessac ; un certain Louvard qui alla passer treize mois en prison pour s’être approprié le nom de comte de Pontlevoy et s’être prétendu fils naturel du prince de Joinville ; ou bien encore, ce grand mondain qui dépensait sans compter sous les patronymes de duc de Trévise, marquis de Castel-Brano ou vicomte de Montalbo, et finit par être condamné par contumace à dix années de travaux forcés… (…)

#2070

Arsène Lupin, une vie – work in progress.

(…) Dans la nouvelle déjà évoquée, « Les Jeux du soleil », Lupin a la coquetterie de s’exclamer que l’on connaît tout de sa vie. En vérité, si tel était le cas notre travail de biographe serait exceptionnellement aisé. Leblanc n’a en effet chroniqué que les « affaires » les plus spectaculaires traitées par son ami, et encore, seulement celles sur lesquelles Lupin voulait bien s’exprimer. Soucieux de protéger ses collaborateurs comme sa réputation, Lupin ne disait pas tout à l’écrivain, loin de là. Leur rapport n’était pas celui d’un chercheur avec son sujet, mais d’un hagiographe avec une vedette. Soucieux de bâtir sa propre légende, Lupin ne révélait donc que des faits sensationnels, les péripéties les plus exaltantes. Il pouvait suggérer un titre pour les narrations de son ami (toujours dans « Les Jeux du soleil », il propose de nommer « Le Signe de l’ombre » une de ses aventures et Leblanc nous apprend que Lupin lui a évoqué d’autres épisodes sous les noms de « L’Anneau nuptial » et « La Mort qui rôde ») mais livrait bien peu de choses de sa vie intérieure, et encore moins de ses détails les plus intimes. Leblanc ne nous dit pas, par exemple, quelle est la couleur de ses yeux : ç’en serait trop révéler sur un homme qui passe son temps à changer d’apparence.
Il y a dans les vies exceptionnelles qui intéressent la « bibliothèque rouge » une polarisation presque exclusive sur l’action, au détriment de l’aspect quotidien et domestique. Nos sources proviennent en effet de la littérature populaire, c’est-à-dire d’une mise en scène spectaculaire du réel. Lorsque le docteur Watson parle de Sherlock Holmes ou qu’Agatha Christie chronique les enquêtes d’Hercule Poirot, leur visée n’est pas purement biographique mais plutôt utilitaire : que leur importe de nous décrire exactement la domesticité du 221, Baker Street ou l’organisation spatiale de Whitehaven Mansions, ce qui compte c’est le « fait divers », le déroulement de l’enquête en cours. Ce que l’on glane comme renseignements sur l’enfance de telles figures publiques n’est donc que parcellaire au mieux, tirés de réminiscences passagères ou de références à un cas ayant occupé leurs débuts. Le sujet des parents oppose plus encore d’ombres au chercheur : Sherlock Holmes ou Hercule Poirot semblent s’imposer comme des individus exemplaires, des cas uniques, ils ne souhaitent donc pas exposer leurs racines. Ils se conduisent comme s’ils ne devaient rien à leur éducation, à leur famille. Leurs historiographes leur érigent une statue, pas une généalogie. (…)

#2069

Lectures? Eh bien, pas énormément de choses, étant immergé grave dans la rédaction de ma bio d’Arsène Lupin (et quand je dis « immergé », c’est le moins que l’on puisse dire — je crois avoir battu mon propre record hier, avec 26 000 signes pour un chapitre dans la journée — bon d’accord, y’a beaucoup de collage de notes et de citations, mais quand même). Enfin si, mais des lectures pour alimenter le Lupin, justement, genre quelques petits romans d’André Salmon donnant une bonne idée de l’ambiance de l’époque, ou son très amusant livre-reportage sur les voyantes de l’entre-deux-guerres, ou bien encore les mémoires du cambrioleur Georges Rème (dont je ne vais retenir qu’un paragraphe, mais bon). Bref, sinon j’ai enfin commencé de lire la Recherche de Proust, j’ai presque fini Du côté de chez Swann. Bien entendu j’en ai profité pour glaner quelques citations utiles à mon Lupin. Très très longtemps que je voulais plonger dans ces pages-là. Entre nous, ça n’a pas super bien vieilli, hein? Dieu que ce mec est chochotte! Mais en dehors des états d’âmes passablement ridicules du jeune narrateur, tout le reste est bien entendu fascinant, drôle, grinçant, incisif… Un flot très particulier, curieusement prenant.

Et puis sinon, à côté, pour varier (considérablement) j’ai lu le quatrième Gail Carriger, toujours incroyablement drôle et astucieux ; et je suis dans le troisième Kate Griffin, toujours de la superlative fantasy urbaine. Ces dernières années je me suis mis à suivre plusieurs séries de ce que je nomme du « néo-pulp », cette nouvelle littérature populaire anglo-saxonne issue des modes de la bit-lit, du steampunk et de la fantasy urbaine. Je dévore ça comme on suit une série télé, ou une série de comics, en fait, le principe est comparable. J’ai donc aussi lu l’autre jour le troisième George Mann. Ces quelques séries (auxquelles il faut rajouter les Mike Carey, les Christopher Fowler, les Ben Aaronovich, les Mark Haddon, les Seannan McGuire et les Trent Jamieson — oué, quand même, ça commence à en faire) me réjouissent par leur inventivité, la grâce avec laquelle ils se meuvent au sein des genres de l’imaginaire, leur culture et bien souvent leur qualité d’écriture. C’est de la littérature populaire, assurément, mais avec une belle ambition. J’ai essayé de lire d’autres trucs apparemment du même tonneau, classés en bit-lit, et… (insérer ici le bruit de quelqu’un qui tousse et crachote). Mais ça fait déjà une dizaine d’excellentes séries que j’ai découvertes et que je suis, c’est plutôt bien, ça contredit sans doute l’habituelle loi de Sturgeon (selon laquelle 90% de n’importe quel genre est imbitable).

#2068

Eh bien, heureusement que l’on nous avait annoncé un été caniculaire et de sécheresse. Après deux ou trois années d’hésitation, j’avais donc acheté un petit climatiseur. Son efficacité est absolument redoutable: depuis cet achat, il ne cesse de faire gris, de pleuvoir ou, tout au plus, d’y avoir un ciel d’un bleu léger avec plein de petits nuages blancs et une fine brise. Gorgeous!

Ne pas crever de chaleur l’été est un infini soulagement. Du coup, j’avance gaillardement dans mon boulot. Je suis en pleine frénésie d’écriture: comme chaque fois que je rédige un bouquin, je le fais en marathon, j’ai besoin d’un tel effort continu pour bien bosser. Je ne peux tout simplement pas faire autrement. Il me faut être hyper concentré, écrire, pour moi, se doit d’être un travail très dense. Cette fois une biographie d’Arsène Lupin — oui, encore, mais totalement différente des premières éditions, profondément fouillée et développée. Comme pour le Sherlock Holmes, une vie. Ce nouveau format de la Bibliothèque rouge est particulièrement fructueux. Je retrouve donc ce mélange d’excitation créative, de tension vers l’avant, de lassitudes passagères, de tasses de thé à la chaîne et d’obsession intellectuelle…

Et puis j’assume complètement la « ringardise » de mes goûts musicaux, passant d’un live récent de Stanley Clarke au nouvel album (!) de Yes — ils ont retrouvé des compos non utilisées de la période Drama —, en passant par les albums de XII Alfonso sur Claude Monet (Belle Époque oblige). Sur conseils du camarade Calvo, je viens même de commander une rééd du Steve McQueen de Prefab Sprout avec bonus acoustiques, c’est dire.