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Je viens juste de lire, avec délectation, Le sage du ghetto, par Manu Larcenet, Joann Sfar & Lewis Trondheim.

C’est quoi cette affaire?

C’est une bande dessinée, la dixième dans la série Donjon, chez Delcourt. Un brin d’explication: les deux auteurs les plus cinglés & prolifiques parmi ceux qui ont émergés du milieu de la BD « indépendante » (les petites structures & les auto-édités qui forment en France une sorte de milieu « underground » à celui de la BD plus franchement commerciale), Joann Sfar & Lewis Trondheim pour ne pas les nommer, se sont associés il y a quelques années afin de créer un premier album de fantasy parodique: Coeur de canard. Et petit à petit l’univers de Donjon a pris une ampleur rarement vue dans le domaine de la BD franco-belge: les deux compères ont eu envie de développer plein de choses, dans leur univers, ils ont donc créé une première sous-série, puis une deuxième, puis encore plein d’autres ajouts…

Pour résumer, et en suivant les explications données succinctement en début de chaque volume: l’époque Donjon potron-minet retrace la création du Donjon (dessin par Christophe Blain); l’époque Donjon zénith raconte l’apogée du Donjon (c’est la première série commencée, par Sfar & Trondheim seuls, le deuxième se chargeant du dessin); l’époque Donjon Crépuscule relate la fin du Donjon (toujours Sfar & Trondheim, mais ici c’est le premier qui se charge du dessin). S’ajoutent à tous ça, Donjon Parade (dessin Manu Larcenet), qui se situe entre le tome 1 et le tome 2 de Zénith, pour des histoires humoristiques avec Herbert et Marvin; et Donjon Monsters, qui raconte à chaque fois une aventure d’un personnage secondaire du Donjon (dessin par… plein de monde! Car Sfar & Trondheim se permettent d’inviter tous leurs copains, venus d’horizons très différents: Mazan dans le premier, J.C. Menu dans le prochain, et ensuite des tas de surprises étonnantes comme Blanquet, Got, F’murr, Andreas…). Et va encore y avoir des Donjon Bonus, sous la forme de jeux de rôle (y’a aussi un Donjon Pirate sur le web, sorte de jeux de rôle/bédé en ligne — voir le site Donjonland). Ah, et puis j’ai oublié de dire que dans tous les cas, les couleurs sont faites par Walter — un moyen d’un peu uniformiser le « look » de la série.

La base de Donjon, c’est (dans un monde pseudo-médiéval bourré de monstres, magies & choses bizarres) une immense tour fortifiée, où un très malin « Maître du Donjon » (forcément) invite tous les champions & chevaliers à venir se battrent, afin de récupérer plein de trésors… Sauf bien sûr que personne parmi les gros costauds sans cervelle qui sont « candidats » ne parvient jamais à en ressortir vivant: pour de l’aventure, y’a de l’aventure! Le Donjon est plein de monstres — tous payés par le Maître. De monstres, et de petits employés, aussi… Parmi lesquels cette andouille d’Herbert de Vaucanson, un canard ayant monté en grade dans le premier album, suite à une grotesque embrouille… Cynique mais pas dupe, le Maître du Donjon lui a laissé sa chance, en lui enjoignant l’aide du fidèle dragon Marvin. Un vrai costaud, lui. Ca, c’est ce qui se passe dans les Zénith (la série centrale)…

C’est clair?

Bon, ce qui est clair en tout cas, c’est que j’adore cette série, complètement à part & très amusante. Sfar & Tronhdeim (qui font tous les scénars) donnent libre cours à leur imagination aussi bien qu’à leur humour, dans un cadre qui les autorise à beaucoup de libertés. Ca décoiffe donc pas mal, sous couvert d’une parodie de la fantasy et des jeux de rôles — ils se permettent des tas de petites choses sympas, limite philo, un peu comme le fait l’écrivain britannique Terry Pratchett. Même dans le tout nouveau Le sage du ghetto, qui relevant des Donjon Parade est donc un album purement humoristique, on n’échappe pas à quelques jolies pirouettes & réflexions sur les Juifs en particulier & l’oppression d’un peuple en général…

J’avoue un petit faible pour les Donjon potron-minet, tant pour le dessin à la fois superbe & étonnant de Blain, que pour l’ambiance faussement naïve & douce-amère qui se dégage de cette période pré-Donjon. Mais le tout est tout simplement réjouissant — même les albums les plus anecdotiques réservent quelques jolies trouvailles.

En plus, cela constitue tout à la fois une sorte de remise à jour du concept de « BD populaire » (avec parution très fréquente, plusieurs albums par an, et prix raisonnable — qui a même beaucoup baissé, se situant désormais dans les mêmes tarifs qu’un petit manga, pour une présentation BD couleur classique) et un espace de liberté où pleins de dessinateurs ont plaisir à venir s’ébattrent — apparemment, on fait la queue pour dessiner un Donjon! Et ce pour le seul plaisir d’en être, car de toute évidence des auteurs de la trempe d’un F’murr ou d’un Andreas n’ont pas du tout « besoin » de Donjon

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