#50

« Dusk is magic time, the sky still faintly lit. Streetlamps are on and lights glow from windows, making the city look mysterious and serene.  » (David Hunt, The Magician’s tale)

La réalité devient tout de suite plus intéressante, dés que la lumière change, devient « différente ».

Je me souviens de mon avant-dernier séjour à Nantes, il y a deux étés de cela: lorsque nous quittâmes la ville, Nana & moi, le jour se levait à peine. Et la ville se déroula devant moi comme un décor tout neuf, chaque détail nouvellement repeint, brillant dans des teintes allant du bleu au rose, à la fois tendre et tranché. Les lumières brillaient encore aux fenêtres des maisons, au bout du pont tout le coteau prenait des allures de pays des merveilles. Les chansons de Samuel Smiles, la voix langoureuse de Tim Bowness, se glissèrent aussitôt dans ma tête: la pochette du premier album de ce groupe est exactement ainsi, un paysage de lever du jour, le rivage incertain d’une ville et d’une lumière montante.

Alors que nous traversions les Monts d’Arrée, Nana me parla de la lumière jaune qui baigne bien souvent tout le ciel, dans ce pays, des saisons durant. Curieusement (vu le sujet pour le moins ésotérique & personnel), nous nous comprîmes parfaitement: cette « lumière jaune » est pour moi synonyme de magie, synonyme d’un état différent du monde. Rare, cette « lumière jaune »: à Lyon je ne l’ai jamais vue que trois fois. Et encore, une de ces fois-là elle ne tint que le temps d’une matinée. Je me souviens l’avoir observée deux fois également à Bordeaux (le souffle d’un vent chaud, assorti à la la piqûre d’une pluie fine et glacée, et partout, sur tout, cette aura dorée — souvenir précieux, presque fiévreux, d’un moment rarissime). Et Nana de m’annoncer que c’est tout l’hiver que la « lumière jaune » transforme le paysage breton? Pas étonnant alors qu’on pense que cette contrée soit le refuge du Petit peuple, que la magie en infuse chaque parcelle de bruyère… J’ai du mal, en fait, à concevoir que cette lumière jaune, si précieuse et rare à ma connaissance, puisse être abondante quelque part — par exemple en Bretagne. Pourtant, à admirer les collines brunes, les vastes étendues de bruyères rugueuses, la terre couleur de tourbe, les jeux d’ombre et de lumière des nuages sur le pays, oui, je parvenais presque à le concevoir.

La lumière d’orage, également, peut être porteuse de magie: en route vers Clermont-Ferrand pour un concert de Camel, avec Olivier, son père conduit. Le paysage déjà baroque de l’autoroute de Clermont, transfiguré par un ciel de plomb, plus tourbeux encore que les montagnes qu’il couvre. Les monts du Forez dans le brouillard, le soleil couchant juste une blessure éclatante au sein des déchirements. Tout ce voyage ne fut qu’un émerveillement, l’impression de glisser au sein d’un monde transformé en spectacle permanent, une souple trajectoire entre ombre & lumière, tonnerre & brume. Avec l’apothéose au-dessus de Clermont: la limite de la chape précisément découpée, véritablement comme le bord d’un couvercle, un épais trait noir tiré au ras du sommet de la cathédrale, en dessous duquel brille de tout son or la lumière d’un jour qui ne s’est finalement pas encore éteint. Et toute la ville s’enflant devant nous, tel le dos rond d’un volcan, les vies humaines comme autant d’étincelles sur ses flancs.

Et la fin du jour: même dans la vie ordinaire, la routine, un peu de magie. L’autre soir, en rentrant du boulot — la traversée de la place de la gare subtilement transformée, « enchantée ». Mieux: brouillée. Lorsque la lumière du jour commence à se faire indistincte, les formes humaines et végétales — tout ce qui vit — semble vibrer, tandis que l’architecture des bâtiments semble acquérir une nouvelle franchise, se découper d’autant plus précisément que les êtres deviennent presque flous. Ce soir encore: lumière grise, entre chat & loup comme le dit une belle expression — ce moment où l’on n’est plus tout à fait dans le jour, mais pas encore dans la nuit. Et les feuilles mortes jonchant le sol, rousses, semblant irradier leur propre lumière, étrange & superbe contraste du ciel blafard & des taches dorées des feuilles, tavelant les trottoirs.

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