#152

Lu La nouvelle bande dessinée. Un recueil d’entretiens conduits par Hugues Dayez (chez Niffle).

Je ne pense pas que ce terme de « nouvelle bande dessinée » soit bien trouvé, mais en revanche Dayez (un journaliste belge déjà auteur de deux livres remarquables d’intelligence & de lucidité sur la BD: Le duel Tintin-Spirou sur les auteurs de l’âge d’or belge, et Tintin et les héritiers sur la « gestion » de l’héritage Hergé — ce mec est l’un des rares à réfléchir sur la bande dessinée, média hélas toujours privé de réflexion critique) ne s’est pas gouré en choisissant qui interviewer pour faire une sorte de panorama de la nouvelle tendance bédéiste, celle de ces auteurs à part entière issus du mouvement dit « indépendant ». Quoique… finalement, ce sont presque des évidences, pour qui connaît bien ce qui se publie aujourd’hui. Mais tout de même: quelle belle & lumineuse brochette de talents! Christophe Blain, Blutch, David B., Nicolas de Crécy, Dupuy & Berbérian, Emmanuel Guibert, Pascal Rabaté, Joann Sfar.

Manque forcément Lewis Trondheim — qui comme d’hab’ a refusé de s’exprimer (mais a fait la couv et les têtes de chapitres) — et peut-être Manu Larcenet, par exemple, mais qu’importe, les neuf auteurs choisis sont incontournables. C’est vraiment excitant, de se dire qu’en ce moment se construit une bande dessinée réellement adulte, intelligente, se revendiquant sans fausse modestie mais sans prétention non plus comme un art à part entière. Ça doit faire quoi, cinq ans? dix ans? que ces mecs bossent, mais avec leur incroyable prolixité, et leur talent, ils ont imposé leur manière de voir, de faire — leur voix. Hugues Dayez ose comparer cette génération-là à celle des grands auteurs belges classiques — les Hergé, Franquin, Roba, Tillieux… C’est sans doute oublier un peu vite une autre génération importante, intermédiaire, celle des Tardi, Druillet, Moebius ou F’murr… Mais enfin, il n’en demeure pas moins que ceux-là, les interviewés de La nouvelle bande dessinée, sont en effet représentatifs d’une nouvelle approche.

Leurs oeuvres sont à la fois exigeantes & spontanées, franches & sans concessions, passionnées — personnelles! Cela fait du bien, de voir que de tels auteurs existent, et qu’ils parviennent même à « faire leur trou » au sein d’un domaine, la bédé, bouffé par les grosses machines à fric, les habitudes infantiles & la médiocrité intellectuelle auto-validée… Chaque fois que paraît un bouquin de ces gens-là (et heureusement il y en a un ou deux par mois, vu qu’ils ne chôment pas — encore une caractéristique rafraîchissante, par rapport à la plupart des auteurs commerciaux, qui ne pondent péniblement & au mieux qu’une petite bédé par an), je le ressens comme une bouffée d’air frais, un petit plaisir neuf qui me permet de « réinvestir » mon plaisir de la BD — mis à mal ces dernières années par les flots de drouilles…

Et j’ai dévoré ces neuf entretiens avec passion: car en plus (bien sûr), ils sont intelligents, ces mecs. On est loin du cliché (ô combien réel) du dessineux un peu con, lourdingue, banal. Et j’en ai vu des tas, de ces beaufs qui passent à la boutique pour une séance de dédicace… Au mieux, ils sont gentils — parfois, en plus, ils sont arrogants & prétentieux. Les neufs de La nouvelle bande dessinée pour leur part sont de vrais artistes — ils s’expriment avec intelligence, lucidité, passion, simplement & avec une culture sortant du cadre de la seule BD. J’ai particulièrement été touché par l’interview de Guibert: la manière dont il parle de l’amitié & de l’art, c’est bouleversant.

Leur approche n’est ni arrogante ni exclusive, ils sont sincères — et c’est chouette de partager, avec ce beau livre, un peu de cette expérience, de vivre en direct une période aussi féconde du 9e art.

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