#158

Vendredi 1er février 2002

Encore un temps de chien, aujourd’hui: non pas qu’il pleuve mais il fait gris & il y a un vent terrible. J’hésite un bon moment dans ma chambre, entre mes différentes options… En fin de compte, je décide de prendre le métro jusqu’à la station Walthamstow Central. C’est à l’extrémité nord de la Victoria Line. Et pourquoi aller me perdre si loin? Because le musée William Morris!

Je me retrouve dans un petit quartier de banlieue qui fait franchement village, le marché, une rue principale qui monte — typique: les rues principales londoniennes sont généralement assez moches, avec des alignements de vilaines & minuscules boutiques aux façades couvertes de pancartes disparates; et dés que l’on regarde derrière, dans les rues adjacentes, on découvre toutes ces petites maisons, ces cottages adorables how so british, petits jardins & façades coquettes. Walthamstow ne diffère guère en cela de Barnsbury ou d’Islington, par exemple. Sur la rue commerçante, chaque magasin exigu exhibe l’étroitesse de sa vitrine, poussiéreuse de préférence, encombrée de tout un bazar (un fatras inimaginable, qu’ils ‘agisse d’un marchand de chaînes hifi, de néons & de radiateurs, de meubles anciens, de vidéos, de machines à laver…), montant à peine jusqu’à hauteur d’homme, & que surmonte un fronton multicolore où est écrit plein de trucs de manière très simple, puis encore au-dessus une fenêtre surmontée par le cône du toit. Et ainsi de suite, presque à perte de vue. Visiblement, c’est ce qui distingue le commerce londonien du commerce français, disons: tout ce qui chez nous s’achèterait dans un supermarché, ou une grande surface spécialisée, se trouve en Albion dans de petites boutiques de quartier (« Une nation de boutiquiers! » disait Napoléon-le-petit…).

William Morris Gallery. Une grande maison classique dont la façade est en pleine rénovation. Brève promenade dans le jardin qui s’étend derrière la demeure: comme d’habitude, de belles pelouses, des arbustes romantiques & tout plein de bancs, dont la plupart sont dédiés à des personnes disparues…

« In memory of Nanny Groves, aged seventy-four, always in our thoughts. »

La tempête souffle.

Dans la première pièce, au rez-de-chaussée, j’admire des tableaux préraphaélites, des Talma-Tadema, Ford Maddox Brown, Sir Edward Burne-Jones, Dante Gabriel Rossetti…

Des hurlements simiesques percent le mur depuis une pièce voisine: un handicapé moteur & mental refuse absolument de monter dans l’ascenceur. Avec les lourdes draperies de la pièce, les fenêtres fermées, ces piaillements atroces me projettent un instant dans un film de David Lynch… L’accompagnateur décide enfin d’abandonner. *Ouf*

Un immense crayonné de John Ruskin, étude du portail ouest de la cathédrale de Rouen.

Il est certain que pour être l’inventeur, pour ainsi dire, du principe moderne de la « décoration d’intérieur », William Morris avait des goûts ne coincidant guère avec ceux de nos jours… De belles pièces, de beaux papiers, mais tout est tellement chargé, tellement lourd, le décor est étouffant, sombre… Une photo de la dining room de Kelmscott House me faire même sourire, tant elle est impressionnante de surcharge pompeuse.

Je m’extasie, une fois de plus, devant des livres anciens: en particulier & bien entendu les premières pages de l’édition originale, 1893, 300 exemplaires, des News from Nowhere.

La visite du rez-de-chaussée se termine par l’expo de réalisations du mouvement Arts & Crafts, puis à l’étage un peu de vaiselle, des meubles, quantité d’autres designs de papiers peints — dont ceux de la Factory Guild, des contemporains de Morris qui avaient les mêmes options esthétiques mais utilisaient des techniques industrielles plutôt qu’artisanales.

Sortant de la galerie Morris, je redescends vers Londres, tout d’abord en traversant un petit centre commercial puis en rejoignant la rue du marché — fruits, légumes, bazar divers, des marchands qui beuglent pour attirer le chaland, la vie de tous les jours, vieils gens & jeunes couples, toujours les mêmes boutiques étroites, un Sainsbury (l’équivalent local des Monoprix, disons), il s’agit de la High Street de Walthamstow… Et toujours un vent épouvantable, les nuages sombres s’accumulent, la journée s’achèvera-t-elle sans averse?

Avant de partir, je m’étais fixé comme but cette fois d’explorer quelques coins de Londres un peu lointains, que je ne connaissais pas… Soit: je redescend donc vers le centre — à pied! Vais-je descendre jusqu’à la Tamise? Je ne sais pas trop, ne me rend pas compte de la distance. Bah, au pire je trouverai toujours un bus pour rentrer lorsque je serai fatigué.

Le « bourg » où je déambule se nomme Walthamstow Forrest: nous ne sommes pas très loin de la Epping Forrest autrefois chantée par Peter Gabriel.

De toute évidence, je n’en ai pas encore tout à fait terminé avec William Morris: sur ma gauche se trouve un centre de loisir nommé Kelmscott, et sur ma droite une excentrique église évangéliste aux lignes simples mais imposantes, tout à fait dans le style Arts & Crafts. Elle doit son nom, « The Lighthouse », à l’étonnant petit phare à l’ancienne qui termine son clocher.

La faim commence à sérieusement me tarauder, et j’ai les jambes qui commencent à me rentrer dans le corps… Ça tombe impec: la terrasse en bois beige d’un joli pub, The Hare and Hounds, me fait de l’oeil au bord de l’avenue que je remonte (Lee Bridge Road). Un fish & chips et une demi-pinte de cidre Strongbow: tout ce qu’il faut pour être heureux & se requinquer.

(à suivre)

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