#162

(…)

L’estomac agréablement calmé, je repars après un bon repas dans le pub, servi par une matrone blonde qui appelle tout le monde « darling » & ponctue ses phrases de « lovely ». Légère déception: le chemin de la Tamise est fermé un peu plus loin. Un panneau indique qu’un accident a eu lieu le premier janvier, quelqu’un a été emporté par une crue. Je chemine donc dans Chiswick — joli quartier de toute manière si pas passionnant, purement résidentiel & récent —, puis, après des zig-zags à travers quelques résidences bourgeoises à souhait, je retrouve enfin les bords de la Tamise — l’accès au pathway est assez bien balisé, heureusement.

Rive complètement champêtre, tandis que de l’autre côté de la rivière l’urbanisation ne cède plus un pouce de terrain à la nature. Je marche, accompagné seulement par les criailleries des mouettes & la clameur occasionnelle d’un prof d’aviron sur le fleuve.

Un instant, le sentier s’élargit & forme une grande place ouverte vers la Tamise, bordée par une grande balustrade de pierre blanche. Au centre de la place: trois pavillons, le plus imposant se dresse dans une sorte de douve, il a le style des pavillons de musique du début du siècle dernier, avec un toit conique; les deux autres, de chaque côté, ont des allures de grange. Une immense limousine blanche est garée devant le troisième pavillon. Quatre vitres teintées de noir: quelle vedette est donc venue se recueillir ici? S’agit-il de l’homme en noir assis dans le pavillon qui fume une cigarette — non, certainement le chauffeur —, ou bien la V.I.P. fait-elle une sieste dans sa limousine?

Le Thames pathway s’est grandement élargit, il est maintenant sur trois niveaux: un niveau en terre battue, un niveau en herbe, un niveau goudronné; chacun séparé par une margelle en pierre. La nature s’étale de chaque côté de la rivière, en de longues & vastes pelouses bordées d’arbres. En dépit du crachin persistant (qui d’ailleurs ne me gêne guère), cette descente des bords de la Tamise me semble être la promenade dominicale par excellence; je continue à croiser des joggeurs & des promeneurs.

Les parcours se suivent mais ne se ressemblent pas: j’arrive sur un quai pavé, bordé de belles demeures. Secoué par le passage d’un hors-bord, la Tamise roule des vagues puis s’apaise à nouveau. Je me sens bien, merveilleusement tranquille, le bonheur me fait des papillons dans l’estomac — pour parler comme les anglais. En passant devant une boîte à lettres, dans Chiswick, je réalise que je n’ai pas encore fait pour Olivier ma carte postale journalière. Journalière… ou plus: cela m’amuse que de lui envoyer plein de cartes, au hasard de ma fantaisie. J’en improvise donc une là, sur mes genoux, protégé par mon parapluie.

Je distingue la centrale électrique de Battersea, loin devant. Un dépôt de chez Harrods s’élève au-dessus de l’eau avec des allures de palais mauresque. Arrivé à Fulham, je décide de rentrer: je suis fatigué & les parages ne sont plus trop intéressants — des résidences des années 1970, moches & convenues. J’ai calculé: cela fait plus de quatre heures que je marche… Parfait: pile au bout de la rue que j’ai emprunté pour regagner l’avenue principale du quartier, se trouve un arrêt de bus — un double decker arrive, qui a son terminus sur Baker Street. À l’étage, je somnole durant le trajet, le décor de la ville brouillé par la buée sur la vitre.

Arrivé à Baker Street, je décide d’en profiter pour aller faire quelques emplettes dans la boutique de souvenirs Sherlock Holmes — plusieurs cassettes vidéo. Sur un nouveau coup de tête, plutôt que de retourner à l’arrêt de bus pour rentrer à St Pancras, je traverse Baker Street: visite du musée Holmes.

Rien d’extraordinaire, juste un intérieur victorien reconstitué. Anecdotique mais plaisant, & fort bien réalisé. Quelques scènes clefs des enquêtes de Sherlock Holmes sont proposées en figures de cire: particulièrement mémorable est leur Professeur Moriarty, impressionnant; le jeune Holmes du Rituel Murgrave est également très bien; mais en revanche quelle déception que cette pauvre Irène Adler! Ils ne l’ont pas gâtée: toute petite, le visage beaucoup trop gros, quasi bossue… Ce musée est au moins aussi attrayant/intéressant comme témoignage sur l’habitat victorien que comme « mémorabila » sur Sherlock Holmes. Je ne me rendais pas compte d’à quel point les maisons de l’époque étaient étroites, les pièces aussi petites… Intéressant, notamment pour désormais une visualisation plus réaliste lorsque je lirai des enquêtes d’Holmes… La décoration est surchargée, étouffante: ça en revanche ce n’est pas une surprise.

(à suivre)

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