#163

Lundi 4 février

Petit-déjeuner: à la grande table ronde à côté de moi se tient toute une famille de Marseillais — la maman, la jeune fille, et deux ados. Les garçons se font expliquer en quoi consiste un English breakfast et l’un d’eux de s’écrier, spontané & grand sourire: « Je veux la totale! ». La jeune fille fait un peu la gueule, elle n’aime rien.

Ce matin, j’ai décidé de retourner au Museum of London. La dernière fois, la partie victorienne de l’expo permanente était fermée, en réfection. Je descend par Finsbury (cet hôtel de ville! Quelle monstruosité incroyablement kitsch, une sorte de mini-fort gothique tout en briques rouge sombre — une horreur amusante) puis dans le quartier mi-branché mi-historique de Clerkenwell, passant pour cela devant St John’s Gate, un des très rares bâtiments médiévaux de Londres. L’illustrateur de la couverture du Yellow Submarine sur Londres l’avait utilisé comme modèle pour sa proposition, le pôvre: of course je lui avait demandé de faire autre chose, car St John’s Gate est particulièrement peu représentative de l’architecture londonienne…

Je m’engouffre ensuite dans la sombre mâchoire du quartier de Barbican. Un labyrinthe de passerelles piétonnes & de grandes tours en béton moussu. À mon humble avis, l’un des très rares exemples d’architecture des années 1970 qui s’approche de la réussite… Mais quelle tristesse: tout ce quartier est beaucoup trop sombre. Qu’il s’agisse du sol rouge foncé & surtout du béton brut des immeuble, qui a terriblement mal supporté le passage du temps… Les surfaces poreuses, autrefois d’un plaisant gris clair (imagine-je), sont désormais marron verdâtre, maculées de coulures noirâtres. L’ensemble de Barbican, en fait, aurait besoin d’un bon coup de ripolin! Mais je n’ose imaginer les tonnes de peinture que cela représenterait… La partie la plus audacieuse de l’aménagement du quartier, à savoir le parc central avec son double lac & ses bancs/îlots en dessous de la ligne des eaux, est mélancolique, enténébrée — limite lugubre, en fait. Barbican me fascine par son étrangeté: de longues rampes sillonnent les bâtiments dans une semi-obcurité à peine percée de temps à autre par une vague loupiotte jaunâtre; une des portes d’accés du Barbican Centre est cachée au fin fond d’une de ces coursives, derrière un escalier; enchâssée entre deux douves, une petite église toute simple semble perdue, en complet décalage; les ruines moussues du mur de Londres se confondent presque avec les terrasses grisâtres des appartement alentour, souvent couvertes de plantes grimpantes.

Indifférent à ce décor d’utopie obsolète, un écureuil descend prestement de l’unique arbre qui se dresse près de l’église, dégringole quelques marches & traverse tranquillement une passerelle en métal avant de se carapater sur la pelouse, jusqu’à la protection d’une tourelle ruinée du mur de Londres.

Tout est chaos, dans la City: panorama d’une mégapole en construction permanente… Au premier plan, ruines du London wall, couvertes d’une végétation désordonnée, lierre & mauvaises herbes; un peu plus loin, les barricades bleues & blanches d’un chantier sur la rue; une passerelle piétonne en béton noirci; muraille blanche/verte & muraille briques de buildings flambants neufs; la coupole parfaite de St Paul; le tout dominé par la verticalité agressive d’un monolithe noir, immeuble de bureaux. Et des cieux troublés, fuligineux.

L’un des immeubles constituant le Barbican se nomme la Thomas More House. Oui, en effet: quel meilleur patron trouver pour une utopie aussi morose? Tout ici est à la fois grandiose & ténébreux, délabré, empoussiéré. Les espaces de verdure ont moins l’air d’être de l’herbe que de la mousse. Le cours de tennis n’a rien de smart, il est plutôt triste, comme abandonné. Tout respire une tranquille déchéance.

Le Museum of London lui-même est une redoute noire, dernière extension du monstre Barbican, qui a extrudé cette forteresse au bout d’un de ses pseudopodes. Surprise: l’accés du musée est actuellement gratuit. On nous explique dans une expo à l’entrée, que le Museum of London va être étendu, avec la couverture en verre d’une grande cour derrière, qui n’était pas utilisée (très à la mode, ça, comme solution: le British Museum est l’exemple le plus remarquable de ce type d’aménagement). Une nouvelle entrée, nettement plus visible (!) que l’arrondi du mur d’enceinte, va être également être aménagée dans un nouvel immeuble en construction juste à côté.

Mine de rien, je passe trois bonnes heure dans le musée. Parmi les nouveaux aménagements, la reconstitution d’une rue victorienne — très amusante. Des tas de films d’époque, projetés sur de petits écrans plasma. La partie victorienne de l’exposition permanente représente à elle seule une bonne moitié du musée: je ne regrette pas d’être revenu!

Curiosité: un mannequin de cirque, nommé Psycho, automate naguère censé accomplir moult exploits assez incroyables. La notice du musée indique que lors du don en 1932, la famille héritière retira de l’automate un élément secret, dont l’absence rend inexplicable ses exploits passés. Cocasse note de mystification dans le cadre ô combien sérieux d’un musée. Une pointe de mystère, presque de fantastique, dans un contexte si bien documenté: comment ce petit buste au visage oriental aurait-il pu jouer aux échecs, discuter avec les clients, tirer les cartes…

Dehors, pluie drue. Un tout petit bout de chou regarde la statue qui trône dans l’allée: un troupeau de moutons. Are they going hunting? demande-t-il à sa mère. Non mon chéri, je ne pense pas qu’ils partent à la chasse, ils vont juste se promener. Et quand est-ce qu’ils vont revenir? Mais ils ne partent pas vraiment, regarde, ils sont en pierre: ce sont des statues.

La pluie froide me dissuade de pousser vers la rive sud: je regagne le métro à St Paul. Paternoster Square est toujours debout. Que sont devenus les projets de reconstruction? Le vent retourne mon parapluie. Ouf, le métro. Au moment où j’allais grimper dans la rame, un homme me montre un bout de papier: I am going to Victoria Station. Il me fait comprendre qu’il aimerait savoir s’il s’agit bien du métro; pour Victoria, je lui réponds que oui, il y en a pour cinq stations — mais je ne sais pas s’il a compris; d’ailleurs, au premier arrêt il me redemande si c’est Victoria. Lorsque deux stations plus tard, à Oxford Circus, il me faut descendre, je lui montre sur le plan où nous sommes, et où se trouve Victoria. Il semble avoir compris. Je l’ai un peu observé durant le trajet: parfaitement bien habillé, il sert contre lui un attaché-case. Est-il étranger, illettré, ne parle-t-il pas anglais? Le teint vaguement basané, mais assez chic, aucune trace de gaucherie en dehors de son handicape de communication.

À côté de lui est assis un jeune homme aux traits légèrement eurasiatiques. Endormi. Vêtu tout de noir, avec une sobriété digne d’un clergyman. Les yeux fermés, il a croisé ses mains devant lui, sur son sac, comme s’il était en prière. Il est charmant, très beau.

Eu égard au mauvais temps, pas d’autres promenades/musées aujourd’hui mais shopping time: un bref tour chez Liberty’s (juste histoire de me faire du mal devant de très belles choses aux prix inaccessibles), puis Lush (savons bizarres), Border’s, Marks & Spencer (je reste un moment près de la caisse, à regarder sur un écran une hilarante bande annonce pour « Monster’s Inc. », séance inédite & excentrique en diable), HMV (deux disques, chouette alors), Virgin (ah, qu’il est loin le temps où l’on y trouvait tout ce que l’on pouvait vouloir! Ils vendent de moins en moins de choses, d’ailleurs signe des temps le rez-de-chaussée n’est plus consacré qu’à la dance… Plus de vidéo, au sous-sol est le ghetto du rock/pop. Un concert y débute justement, Electric Soft Parade. De la pop gentillette & banale), des librairies généralistes, les bouquinistes de Charing Cross Road (choc: l’une des librairies a fermé, remplacée par un magasin de charité! — étonnant, ça: plusieurs fois que je vois à Londres ce style de boutique, au bénéfice de tel ou tel pays démuni), une librairie de comics (pour des commandes de copains).

Le soir venu, je retourne à l’Odeon de Shaftebury Avenue, pour voir « Mulholand Drive » de Lynch. En sortant du film, une jeune femme se plante devant l’affiche et, lisant, s’exclame: « Meilleur directeur à Cannes? Un film génial? I must be stupid!« . Devant moi dans la foule, un jeune homme s’étonne qu’un film aussi violent ait obtenu un certificat d’exploitation pour les 15 ans.

Il fait nuit, les nuages ont déserté le ciel. Je rentre à travers Bloomsbury par mon chemin habituel — trajet familier, qu’il est confortable de connaître sans erreur, sans hésitation, comme un vieil ami. Great Russell Street, Montague Street, Bernard Street, Herbrand Street & son fabuleux immeuble Art Déco (encore plus beau de manière nocturne, subtilement mis en valeur par des jeux de lumière), Brunswick Centre, Hunter Street, Cromer Street, jusqu’à Argyle… Seule absence: Russell Square Gardens, fermés pour travaux. Fin de soirée dans un pub, le Skinner’s Arms. Qu’il est étrange de lire L’éducation sentimentale alors que je me trouve à Londres: décalage…

(à suivre)

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