#258

Notes bordelaises :

Bordeaux est ma ville de cœur. Chaque fois que j’y reviens, je me demande pourquoi j’habite ailleurs, pourquoi je vis à Lyon — une ville qui ne m’inspire guère de sentiments particuliers… Ce n’est qu’une interrogation de principe : je connais la réponse. J’ai mon travail à Lyon. Ce fut l’unique raison pour laquelle je me suis fixé dans cette ville-là — depuis, les amis sont une raison de plus, bien entendu, mais à l’origine c’est simplement parce que j’avais dégotté un job dans une librairie (boulot qui devait être à temps partiel & donc provisoire) que je m’étais ancré à Lyon.

N’en reste pas moins vrai que Bordeaux demeure pour moi à la fois un « amour de ville » très fort & un vague regret de « choix d’existence ».

Patrick passe me chercher à la gare St-Jean, nous remontons en bus à soufflet central le cours de la Marne. Je dévore des yeux les bâtiments familiers… Inutile que je cherche à prétendre une quelconque objectivité : Bordeaux étant le premier lieux où je fus « libre » (années d’études, folle jeunesse, premiers émois amoureux & premières expériences professionnelles) mon cœur l’a définitivement choisi comme place d’élection, comme géographie intimement parlante. Que la ville soit un peu crade, que les bâtiments soient souvent sinon délabrés du moins défraîchis, que l’architecture n’ait pas la singularité de Toulouse, peu m’importe : Bordeaux est ma ville. En tant que telle, chaque aspect m’en est chère. Et le fait de ne parvenir à m’y rendre que tous les deux ans, péniblement, met d’autant plus en lumière à mes yeux les menues différences qui peuvent y apparaître, les rares changements. Bordeaux est toujours à la fois neuve & bien connue pour moi.

Papotage chez Patrick — un très bel appartement en duplex, sur le cours Victor Hugo — et première balade. Mise en jambe : je reconnais les lieux, dans tous les sens de l’expression. Les noms de rues me reviennent — toute une géographie sous-jacente chez moi, estompée mais jamais oubliée. Nous errons tranquillement de saint en saint : Ste-Catherine, St-François, St-James, St-Michel, St-Pierre…

Le soir venu, nous ressortons afin de nous rendre au rendez-vous avec l’ami Laurent Queyssi. Fête de la Musique oblige, il joue ce soir ! Dans un pub australien, le Down Under, cours Aristide Briand. Il ne s’agira pas de Mars Hotel au grand complet, mais simplement d’une petite formation acoustique nommée pour un soir Pedro Delgado… Never mind : je suis curieux de savoir ce que Laurent (alias Gino) peut bien faire comme ‘zique.

Trop tôt : sont pas encore là. Nous allons nous promener — en évitant soigneusement tous les coins où hurlent des fans de trash metal, brrr, quelle horreur ! Mais la Fête de la Musique n’est-elle pas toujours ainsi ? Une majorité de choses qui me déplaisent, entre heavy lourdingue & reggae irritant… Je n’ai souvenir que d’une Fête de la Musique où j’avais vu/entendu plein de choses qui me plaisaient, c’était une année à Toulouse… Sinon, à mon (mes) sens, le seul intérêt de cette annuelle séance de déambulation nocturne, ce sont les nombreux jolis garçons à reluquer en passant — ça fait peut-être un peu mince comme motivation…

Patrick est un excellent compagnon pour le genre de flânerie attentive que j’apprécie… Il ne bronche pas à mes caprices, bifurque sans se poser de questions, ne s’étonne pas de mon extase devant tel mascaron (les masques sculptés sur les façades traditionnelles) ou devant telle bizarrerie de façade… En fait, il les partage, il y participe : complicité urbanistique…

Horreur : la vieille halle du marché des Capucins a été abattue, remplacée par un vilain bâtiment flambant neuf ! Encore des souvenirs qui fichent le camp… J’adorais l’ambiance de ce marché, comme une sorte de friche industrielle où la vie aurait encore soufflée… Ne restent encore (heureusement) que les maisons basses tout autour de la halle, souillées & abîmées, portant encore des traces d’anciennes publicités peintes — une décrépitude sympathique, familière.

Dérive dans les petites rues au-delà de la Victoire, en attendant qu’il soit assez tard pour retourner au Down Under.

Bingo : Gino est arrivé, il ne va pas tarder à jouer. Avec ses deux copains (Nicolas & Vincent), il s’installe tout au fond du petit bar étroit, pour une poignée de morceaux acoustiques très britpop… Le patron du pub suggère qu’ils se déplacent, afin que tous le monde entende — nous nous demanderons ensuite si c’était bien nécessaire, vu l’indifférence généralisée — et la vague hostilité dudit patron, qui n’hésitera pas à provoquer des pauses, en relançant la techno boum-boum chaque qu’il se lassera des gentils glissendi britpop & nostalgiques de Pedro Delgado… J’aime bien, Laurent possède ce timbre un peu plaintif de la britpop — pourtant puissant. On l’entend bien, en dépit du vacarme de la rue — ambulances & voitures. Le cours Aristide Briand est empli de flics en attente nerveuse, gros tas de beaufs boudinés de noir, comme des cafards sous l’éclairage orangé des lampadaires ; tandis que pompiers & ambulances dévalent l’avenue — rouge ou blanc hurlant — pour aller ramasser de la viande saoule… Foule festive & doux vent coulis. Impression de décalage, d’autre monde.

La ‘zique de Gino & Co est apparemment influencée par Sonic Youth & Radiohead, si j’ai bien compris ce que m’a expliqué Laurent ensuite — pour ma part je pense à Pineapple Thief, un des rares groupes du style vaguement britpop que je connaisse… Ils font aussi quelques agréables reprises des Cure, très bien accueillies.

Assis au bar, j’espionne du coin de l’œil Patrick, près de la porte, se faire draguer (?) par un gros motard aux longs cheveux bruns bouclés, bide à bière & vulgarité — alors que ce pôvre Pat lorgnait plutôt du côté d’un p’tit blond au physique anglo-saxon. Et ça m’fait rire ! Nous ne cesseront de nous moquer de Patrick les jours suivants, de lui rappeler le « charmant » gros brun bourré… Bah : Patrick a de la répartie pour deux ou trois. Et il en rajoute… L’animal se brode une enfance difficile au fin fond de la cambrousse, dans un moulin sans électricité ni eau courante. Il y avait tellement de larves de moustique dans le puits qu’ils en faisaient des fritures.

My day with Gino : lever tardif le lendemain. Je me sens totalement à côté de ma tête, en plein décalage/flou artistique. Pourtant je n’ai pas spécialement bu, non, ce n’est pas ça — plutôt la fatigue accumulée, les changements de rythme, tout ça. Comme me le rappelle Patrick, les vacances c’est changer de fatigue ! Laurent nous rejoint chez Patrick, nous allons déjeuner chez un Chinois rue de Cursol (Gino ne mange rien, tss), puis nous nous traînons lamentablement jusqu’à la place Pey-Berland pour finalement nous affaler en terrasse d’un café, juste derrière l’entrée du parking — en cours de fouilles archéo. Les parasols sont larges, un courant d’air pas trop chaud glisse sur les pavés, c’est idéal.

Nous laissons filer ainsi cette journée de pur farniente, en discussions amicales. Très peu de monde dans les rues, on se croirait un dimanche. Henri Pageot passe. Axiome bordelais: quiconque s’assoit où que ce soit dans Bordeaux plus d’un quart d’heure verra passer Henri Pageot.

Des jeunes touristes passent en masse serrée — gueules d’Anglais ?

Mon regard se perd régulièrement vers la silhouette à la fois massive & élégante de la cathédrale St-André ou vers l’enfilade du cours Pasteur. La tour Pey-Berland (ce que sous d’autres horizons l’on nommerait le beffroi de la cathédrale) est en pleine réfection, couverte du grillage flou des échafaudages. Las : la pollution rattrape la pierre bordelaise, fragile & poreuse, bien plus vite que les nettoyages de façades ne peuvent être effectués. Jamais nous n’aurons un Bordeaux intégralement blond — pas avant que le règne automobile ne cesse, du moins. Jamais ?

Soir venu, lente migration vers chez Gino. Choc : il habite dans un véritable cachot. Sombre & exigu. Je comprends mieux pourquoi il parlait tant de déménager : gros barreaux à la fenêtre du minuscule salon, et surtout… chambre uniquement éclairée (?) par une trappe dans le toit. La lumière tombe sur le bureau de Laurent comme elle pourrait délimiter un autel dans certaines églises…

Notre repas dans un resto prétendument italien s’avère un échec : mauvaise bouffe, patronne acariâtre, une horreur. Au passage, je constate que mon logis d’autrefois, dans un bordel sur le bord de la Galerie des Beaux-Arts, a été rasé. Même les maisons au bord de la place sont désormais condamnées. Petit pincement au cœur, moins même que le petit immeuble où j’avais ma chambre, c’était tout le pâté de maisons derrière qui me rappelait beaucoup de souvenirs…

Nous finissons la soirée dans le pub irlandais non loin de là, le chanteur a une entrejambe intéressante mais la musique laisse nettement a désirer — une reprise de Bob Marley, puis de David Bowie, en pseudo-celtique au violon, ça l’fait pas.

Dimanche arpenteur : Patrick a eu l’excellente idée que nous allions au marché St-Michel. Chic ! J’adore cette place. Lorsque je faisais mes études à Bordeaux, il m’était arrivé d’y tenir des stands — bougies parfumées ou bouquins d’occase. Souvenirs magiques.

Le ciel est voilé, la température clémente, des conditions idéales pour un peu de « rando urbaine ». Le marché St-Michel n’a pas changé, toujours le même joyeux désordre de stands de trucs & de machins — ah, défaut lyonnais rédhibitoire, à mes yeux : pas de marché aux puces dans le centre de Lyon ! Quelle aberration ! J’aime tant les brocantes, farfouiller dans des tas de vieux bibelots, craquer sur un livre de poche un peu ancien juste par la grâce de son illustration de couverture, discuter avec les marchands, marchander un peu, m’amuser des gens & des choses…

Errant dans le quartier St-Jean en complet abandon (incroyable en pleine ville, dans des bâtiments souvent aussi beaux), nous remontons vers la Porte des Salinières, puis empruntons les quais. Le passage du tram va décidemment beaucoup changer — en bien — le visage de Bordeaux. Ville essentiellement minérale, sans végétation aucune, Bordeaux va se voir soudain couvrir d’arbres nouveaux. Un colosse des mers trône au-dessus des quais : The World, rien que ça ! Un paquebot de croisière. Un deuxième, moins impressionnant, l’accompagne. Sur l’autre rive, un hideux immeuble de bureaux, grisâtre & paraissant déjà vieux, pointe sa face ingrate là où il devait se créer un grand parc — dommage. Le reste de l’autre rive est toujours quasiment sauvage, grand paradoxe bordelais : une ville serrée d’un côté, des friches & des bois de l’autre…

Porte de Cailhau, Quinconques, Bourse maritime : autant d’étapes dans le parcours de ma mémoire… Quartier Notre-Dame, les Chartrons, puis l’Entrepôt Lainé — le grand musée local d’art contemporain. Je voulais prendre quelques photos des lieux : oh, mais ? Une exposition sur Shigeru Ban ? Il faut que je vois ça.

À l’intérieur, constat habituel (réac ?) sur les arnaques intellectuelles de l’art contemporain. Mais à l’étage, « Arc-en-rêve », l’association d’architecture : c’est là tout l’intérêt des Entrepôts Lainé, sinon voués à l’expo de forfaitures & prétentions vaines (quoique certainement fort coûteuses). Belle & passionnante expo sur Shigeru Ban, architecte japonais, spécialiste du mélange dedans/dehors & de la construction en… tubes de carton ! Nous nous extasions devant tant d’ingéniosité & d’esthétique, une vision vraiment différente de l’architecture — une manière de révolution concevable, sans doute, uniquement dans cette étrange contrée qu’est le Japon.

Patrick passe de son délire « grande-maison/grand-loft » ousse qu’il mettrait plein de bouquins, à un exercice de mimétisme avec la manière de pensée des prétendus « artistes contemporains »… Ça fait presque peur, tant c’est crédible. Quand est-ce qu’on commence ? Ah, non hélas : nous ne sommes sans doute pas assez cyniques…

La belle journée s’achève, je pique du nez. « Petite nature », me dit Patrick. And so what ? Plus que fatigué, je suis: épuisé. Et reste encore à subir le voyage de retour — épouvantable train de nuit…

The end, already ?

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