#373

Dimanche au fil des rails.

L’église pousse sa flèche moussue par-dessus l’entassement des toits serrés, pentes & pointes de tuiles rosées auxquelles se mêlent, soulignant la chaude couleur de leurs voisines par leur sombre minéralité, quelques toitures d’ardoise. Un triangle nu, tout juste orné par un croisillon de lignes blanches et beiges, semble porter le clocher & met en valeur sa simplicité rustique. La petite ville s’adosse au confort de deux collines basses, où le vert acide des prairies (nettement découpées par les haies) alterne avec la fourrure brune & hirsute des bois.

Au-dessus des têtes filent, s’emmêlent, se confondent & se tissent des câbles électriques, au point que tout au bout du quai on peut avoir l’impression qu’un tel fouillis — isolateurs, poteaux, feux de signalisation, caténaires & broches — acquiert des qualités abstraites. Ces mailles grises dessinent une sorte de sculpture ultra-moderne sur le fond de nuages bas & striés, ce semblent être les seuls éléments contemporains dans un décor désuet, provincialement endormi. Derrière moi, la grande voûte de la gare pose sur les quais déserts la grâce vieillotte de son V inversé de poutrelles & de tuiles. Mais ce ne sera pas encore cette fois que je découvrirai plus avant St-Germain-des-Fossés. Le train arrive enfin.

Et c’est un voyage passéiste qui se poursuit : des compartiments ! Ils ont beau être neufs, décorés d’une triste & froide combinaison de vert & de gris, ils m’inspirent pourtant des réminiscences de romans anciens. Le voyage en compartiments de train me paraît appartenir à une idée passée du confort, à des récits d’Agatha Christie ou de A.E.W. Mason.

Le premier compartiment a les rideaux tirés : ne pas déranger ? Amour adultère, vieille fille revêche ou crime dissimulé ? Du deuxième, j’aperçois en une fugitive vision d’or & de nylon deux paires de jambes féminines, beau galbe. Le troisième est déjà bien plein, heureusement voici le quatrième, seulement deux messieurs. Je m’assois près de la fenêtre.

Juste le temps d’apercevoir un tout petit peu plus du calme dominical de St-Germain-des-Fossés, maisonnettes anciennes, halles en bois noir & murs de briques, qu’un rideau d’arbres dénudés, comme un brouillard de branches & de brindilles jaillissant tout droit, s’élève pour camoufler le reste de la bourgade. Et j’ai à peine noté quelques lignes que le train ralentit à nouveau, sur la droite un hérissement d’immeubles seventies blancs & oranges comme des Barbapapas, sur la gauche la pergola jaune de la gare de Vichy.

Mais ce n’est pas encore là que je dois descendre, & ensuite me lasse la monotonie des champs labourés, des haies chenues, des poteaux grêles, sous de cieux chargés de pluie, le cul anthracite & les entrailles blanches. Campagne blafarde d’un côté, tout juste soulignée sur l’horizon par une longue déchirure lumineuse des nuées ; et de l’autre, le moutonnement bleuté, indistinct, des monts d’Auvergne. Tout semble gorgé d’eau : la terre lourde & noire ; les nuages qui se plissent, se crevassent, dessinent tour à tour une plaine laiteuse & un lichen indécis ; les prés qui jettent des éclats argentés entre deux sillons verts ; les fossés où frémit à peine un métal mat.

Riom Chatel-Guyon. L’anonymat rassurant des gares toutes identiques dans le gris de leur quai, la rouille des wagons de marchandise qui s’y alignent & la blancheur des carreaux de leurs passages souterrains. Une exception, un détail coquet : une petite maison de l’autre côté des voies, symétrique & décorée comme le chalet en guimauve d’Hansel & Gretel.

Clermont-Ferrand. Que cette gare est laide. Rien du charme désuet de ses modestes voisines, juste quelques barres de beurre au profil perplexe, auxquelles une petite tour carrée ne parvient à donner ni un aspect Art-Déco ni une touche méridionale. De longues minutes de non-temps s’y écoulent, changement de locomotive, séparation du train en trois tronçons. Pourquoi cette obsession de l’horaire précise, chez les cheminots, alors que jamais ils ne le respectent ? À l’horloge de la tour les aiguilles ont dépassé le temps du départ, juste indiqué au micro. Brinquebalant avec nonchalance, le train s’ébranle enfin — tristes talus, rues molles, banlieue rosâtre.

Pas de halte cette fois aux Martres-de-Verre. Nom ô combien poétique, surtout lorsque l’on ignore le sens du mot « martres » — il ne s’agit hélas point de belettes translucides, mais de cimetières. L’arrondi d’une montagne pelée, jaune paille, protège le long bourg.

Gare suivante ? Pas vu le nom : s’agit-il d’Aigueperse ? Il y a-t-il réellement une ville ou bien cet arrêt n’avait-il vu le jour, autrefois, que pour la petite usine qui, non loin des voies, fait grimper vers le ciel une belle cheminée blanche & rose ? Il y a bien des maisons, mais elles se trouvent loin, formant comme une strate minérale auprès du sommet d’une large montagne entièrement couverte de forêts.

Au sein des roches vertes & des arbres bruns, nous suivons un moment un cours d’eau, le quittons, le retrouvons, il roule des flots opaques & tumultueux, surveillé depuis le haut d’une colline par la tour ruinée d’une citadelle. Encore une bourgade anonyme. Le cours d’eau se fait par endroits caillasse, à d’autres il prend un gris lumineux ou un vert bouteille, tout sombre & tout fripé. Les arbres sur son bord sont au choix des fantômes blancs & hirsutes ou des freluquets griffus, que mangent le lierre. Une autre citadelle perchée, dont la pierre rousse se confond avec celle de son rocher, en proue brisée & anguleuse au-dessus de l’eau miroitante.

Décharges de ferrailles & jardins potagers : « Issoire, prochain arrêt Issoire. »

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