#376

Bon, parler de bédés, disais-je donc. Car j’en ai lu quelques-unes ces derniers jours & de belles. Au sein de l’avalanche quasi quotidienne des titres BD, le pôv’ libraire que je suis a un peu de mal à respirer, à trouver des albums qui lui plaisent véritablement, sans la moindre arrière-pensée commerciale, juste le coup de coeur parfaitement subjectif. Et ce n’est pourtant pas faute d’aimer ça, les BD. Mais il y a tant de produits calibrés, et tant de trucs banals, quelconques, déjà vus… Peut-être sympas mais qui ne me « soulèvent » pas vraiment…

Ah, j’attendais Gargouilles de Filippi & Etienne avec un peu d ‘impatience: j’en avais vu les (splendides) crayonnés & ça semblait prometteur. Pas de déception: c’est bien comme je l’espèrais, une très, vraiment très, belle bédé pour la jeunesse (& j’avoue toujours un fort faible pour la BD-ado plutôt qu’en général pour celles qui se destinent aux prétendus adultes). Dessinée dans un style « Disney », brillant & marrant. Avec des dialogues joliment troussés, rigolos en diable. Une excellente « retombée » de la vogue Harry Potter de pour ados — meilleure encore que le Collège invisible qui, quoique astucieux & d’un style pseudo-manga qui me plaîsait bien, faisait tout de même un peu trop « pompé » sur Rowling.

Niveau adultes, un grand plaisir: le troisième volet des Premières chaleurs de Jean-Philippe Peyraud. Je suis un fan, pas de prob’. L’admirable fluidité de son style, l’imagination de ses cadrages, son élégance & sa légèreté, vraiment « la classe »… Jusqu’à sa (nouvelle) coloriste qui a su parfaitement trouver la touche adaptée à ce dessin très stylisé, très libre. Et puis j’admire cette manière qu’il a, le Jean-Phi, de faire des scénarii où… il ne se passe rien, en quelque sorte. Et plein de choses tout de même: j’ai relu dans la foulée le deuxième volet, car j’avais oublié certaines de péripéties des existences de ses nombreux personnages.

Car il y a là une sacrée galerie de caractères, chapeau pour s’y retrouver — et c’est pourtant bien le cas, je me souviens d’eux, retrouve leurs petites lignes de vie avec le sentiment confortable de connaître des copains… Premières chaleurs (et ses prédécesseurs d’antan, à la Comédie Illustrée & ailleurs) instaure une sorte de plaisir de « sitcom » tout en s’inventant une légèreté de ton, une subtilité absente la plupart du temps dans les productions d’Hollywood. Y manque-t-il la part de gravité qui fait des Monsieur Jean de Dupuy & Berbérian un tel chef d’oeuvre? Peut-être — en fait je n’en suis pas certain, je ne sais pas, à la fois j’adore ce que fait Jean-Philippe Peyraud & puis je me demande comment une telle oeuvre pourrait se vendre (excusez cette préoccupation de libraire), comment je pourrais la conseiller. Aveu d’impuissance: je ne sais pas vendre cette bédé-là. Suis d’ailleurs souvent incapable de réellement conseiller ce que j’aime le plus — trop de subjectivité, pas de recul… Hum, je suis parvenu à vendre un peu les Quelques mois à l’Amélie de JC Denis (qui a reçu un prix à Angoulème, ça c’est chouette), mais dans l’ensemble j’avoue me cantonner niveau « conseil de vente » à des valeurs faciles, plus « désincarnées » en ce qui me concerne. Faut dire que je bosse plutôt dans une sorte de supermarché que dans une vraie librairie — hélas. M’enfin, alors, Premières chaleurs est-il trop subtil pour mes clients? Ah, peut-être bien… Et Sylvain, vais-je oser te la proposer, à toi mon ami? Ce fragile équilibre entre le rire de Friends & la grâce amusée d’un Sempé, cela te dira-t-il?

(et puis d’abord, une BD dont les persos boivent du Chinon ne peut qu’être excellente! ;-))

Autre coup de coeur complet: Jérôme d’alphagraph de Nylso (tome 2).

Il faudra dire le talent de ce coup de crayon faussement aisé, l’émiettement délicat de la touche, les hachures de gravure, les petits personnages minuscules, hésitants — Nylso c’est une sorte de zen de la bédé, à travers l’existence & les interrogations d’un tout jeune homme qui s’est déniché un job d’apprenti chez un vieux libraire grognon. Amour des livres & tentations de la liberté, soleil du décor pseudo-oriental & sagesse balbutiante du « Maître » du héros, plages de silence (ah, les silences de Nylso! Oser la BD contemplative!)… Jérôme d’alphagraph c’est une oeuvre complètement à part, si personnelle qu’elle en frôle le génie. Oui, j’ose l’écrire: le génie. Car je crois sincèrement que Nylso est un des très grands de la BD actuelle. Et que (presque) personne ne le sache n’y change pas grand-chose, finalement. J’espère qu’un jour on saura discerner que ce monsieur Nylso vaut bien tous les Sfar, Trondheim, Blain, Larcenet ou Guibert qui trouvent actuellement leur (juste) reconnaissance publique. En attendant, tant de grâce m’enchante, la séduction est complète.

Tiens justement, le père Trondheim: enfin un nouveau Lapinot. L’accélérateur atomique est un hommage rigolard aux aventures de Spirou & Fantasio, ceux de Franquin, la belle époque. Hommage jubilant & jubilatoire, à la fois complètement Lewis (l’humour cynique) & fidèlement Dupuis (le rire loufoque). Quel bonheur! Merci m’sieur Trondheim. Le fan absolu que je suis de Spirou & Fantasio ne pouvait que craquer.

Enfin, pour clore ce chapitre bédéphile, je (re-)lis les Capricorne du grand maître Andréas, que j’avais abandonné au tome 5 (le huitième vient de sortir) & dont je n’avais plus grand souvenir…

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