#377

Lu: Subterranean Gallery par Richard Paul Russo — un auteur que j’avais visiblement manqué pour le volume de Yellow Submarine que j’avais consacré à San Francisco (en septembre 2000, comme le temps passe!).

San Francisco futur proche, la pauvreté s’accrue de jour en jour, la répression policière également, de terrifiants engins volants nommés les « dragoncubs » planent en vrombissant au-dessus de la ville, détruisant tout foyer de contestation — et pourtant la vie continue encore plus ou moins comme elle l’a toujours fait.

Le Warehouse est un squat plus ou moins autorisé, quis ert de logement et de fondation d’encadrement pour toute une colonie d’artistes. Terry en est une des administratrices, une véritable passionaria de la création artistique. Elle trouve les galeries susceptibles d’accrocher les oeuvres de ses protégés, les salles capables d’accepter ses musiciens, etc. Persuadée que le Warehouse est vraiment LE centre de création le plus remuant, le plus fructueux, de San Francisco (avec une annexe auprès d’Oakland, dans l’Est de la Baie), Terry ne ménage pas ses efforts pour la vie de cette communauté.

Le jour où l’un des sculpteurs, Rheinhardt, décide de filer de là sans l’avertir, elle en est très blessée. Mais Rheinhardt commençait à étouffer au Warehouse, où le climat est de moins en moins bon, les artistes sélectionnés de plus en plus souvent des minables et des imposteurs de l’art. Terry tente de se cacher cette dégénérescence de son projet chéri, mais Rheinhardt lui ne le supportait plus. Il avait de plus en plus de mal à créer. Ayant trouvé refuge ailleurs, dans un minuscule atelier sur le toit d’un immeuble, il se remet enfin à avoir envie de créer — cette fois une grande sculpture mi-bronze mi- matériaux de récupération, en forme d’une tour d’habitation ruinée, partiellement fondue en haut comme par une explosion thermonucléaire.

Autour du taciturne Rheinhardt et de l’enthousiaste Terry, gravite toute une collectivité d’artistes: Wendy la photographe (spécialiste des angles de vue impossibles et des scènes violentes de vie urbaine), Stoke le guitariste (un môme tout fou, qui ne sait pas vraiment ce qu’il veut et qui vient de recevoir son ordre d’incorporation à l’armée — mais veut-il partir se battre pour une cause incompréhensible au service de l’impérialisme malsain des USA, ou va-t-il se planquer comme tant d’autres appelés?), Deever (un vieil homme propriétaire d’une grande galerie/club, mais qui étant un ancien soldat a des graves problèmes d’alcool et de réinsertion dans la société), Minh (un ado indochinois réfugié clandestin), Kit la sculpteuse (qui entre deux boulots ratés tente de créer une sorte de labyrinthe en miroirs) — et bien sûr l’énigmatique Justinian, aux buts et aux actions incompréhensibles. Justinian qui fait des mouvements de gymnastique incroyable dans le silence de la nuit urbaine; Justinian qui trafique on ne sait quoi sur l’île d’Alcatraz condamnée; Justinian qui provoque Rheinhardt (en le blessant) et le suit partout, comme une ombre, attendant on ne sait quoi de lui et se disant son « nain »; Justinian qui lorsque Stoke partira à la guerre lui confiera un talisman infaillible; Justinian enfin qui, vétéran lui aussi (comme Deever et Rheinhardt), a été déclaré disparu et n’est plus recensé…

Rheinhardt s’enfonce dans une sorte de mélancolie, il a du mal à communiquer, à créer, et après l’achèvement de sa sculpture de tour, bloque totalement — plus moyen de créer, de triturer la glaise, de sculpter. Stoke part à l’armée, Kit disparaît, plusieurs vieux copains de Rheinhardt meurt plus ou moins mystérieusement — et Rheinhardt lui-même, écoeuré, désoeuvré, ne sachant plus quel but donner à sa vie, décide de quitter complètement la ville.

Des années plus tard, Rheinhardt revient à San Francisco — Stoke est mort à la guerre (pourquoi le talisman de Justinian ne l’a-t-il plus protégé? Parce que le gamin ne croyait plus à la vie?), Deever a disparu, le Warehouse est devenu un lieu minable où plus rien de bon n’est fait — alors qu’un art provocateur, très intéressant, continue à envahir les rues et à provoquer les bien-pensants du gouvernement hyper-répressif, à pirater par intermittences stations de radio ou de télé, à projeter des holos dans les rues, à distribuer par milliers des bouquins d’art interdits… Mais où sont ces artistes, et qui sont-ils? Rheinhardt croit reconnaître des photos de Wendy, sous un pseudo, dans un des livres que l’on brûle dans un grand bûcher public en centre-ville.

Justinian est toujours là, et il guidera Rheinhardt vers un souterrain, où les artistes se sont réfugiés pour créer loin des yeux de la ville. Une sorte de ghetto clandestin, caché juste sous le quartier où s’élève le pitoyable Warehouse que l’on menace de destruction. Le Warehouse qui n’a sans doute été, longtemps, qu’un moyen de contrôler les artistes les plus turbulents, puis d’éteindre peu à peu la flamme créatrice…

Je ne suis pas convaincu: il m’a semblé que ce roman allait nulle part. Comme si l’auteur annonçait de grandes choses — sans en connaître la nature au début, puis en évoluant vers cette communauté souterraine, qui survie juste et n’a pas grand chose de vraiment révolutionnaire, en tout cas rien d’une révélation fracassante. En fin de compte, beaucoup de pistes sont ouvertes et peu sont fermées, on ignore par exemple pourquoi au juste Justinian suivait Rheinhardt, tout comme on ne saura jamais ce qu’est devenu Deever ou à quoi servira l’argent emprunté par Brisk. On suppose à chaque fois qu’il s’agit simplement de personnes ayant trouvé de nouvelles stratégies de survie — tout comme on suppose que sur Alcatraz déjà, Justinian avait du organiser une colonie d’artistes. Mais rien n’est dit, rien n’est même franchement suggéré, tout est à la fois beaucoup trop réaliste (hésitations et ombres de la vie réelle) et trop mélodramatique (que sont par exemple ces étranges « dragoncubs », dont la technologie semble trop différente du reste du monde?).

Beaucoup de scènes intéressantes, une ambiance pas mal fichue, souvent attachante même, je suis certain de garder des images de cette lecture — mais tout ça est trop mou, trop vague, manque de focus et de points de vue affirmés. Même la lenteur du livre me semble mal gérée — stylistiquement en particulier, car Russo écrit de manière banale, là où il aurait fallu la maestria d’écriture d’un Ian MacDonald ou d’un M. John Harrison pour bien rendre la lente déchéance, le pourrissement languissant d’une situation. La thématique est la même que celle du The City, Not Long After de Pat Murphy ou du Steven Brust sur un atelier d’artistes (The Sun, the Moon and the Stars), mais sans leur justesse de ton. En fait, Subterranean Gallery m’a semblé un effort intéressant mais inaboutit.

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