#401

Géographie des émotions

Je fus donc brièvement à Paris, jeudi dernier. Juste un aller/retour car je ne me sentais guère d’humeur à traîner plus que de raison: on peut être branché en mode « neurasthénique geignard » & néanmoins envisager de se soigner…

Et puis j’avais envie d’un peu de « cocooning », pour changer. Mais Paris ce fut quand même, le temps d’une journée, car j’avais pris l’engagement de donner une conférence. Le timing était malheureux: grève nationale des transports. Ce fut donc à pattes que j’allai de la Gare de Lyon au boulevard Raspail — & à marche forcée, encore, histoire de ne pas arriver en retard.

Tout ça pour ça? Une poignée de vieilles dames se piquant de littérature. Car grève oblige, le reste de l’assistance prévue (des étudiants étrangers de l’Alliance française) ne s’était guère déplacé. Au compte-goutte se glissèrent tout de même dans la salle quelques étudiants, mais s’il y avait en fin de compte vingt personnes pour m’écouter faire mon numéro habituel sur l’histoire de la littérature du merveilleux, ce fut bien tout.

À la sortie, une charmante dame m’offrit deux romans de sa maman qu’elle s’occupe de faire rééditer (Marianne Andrau) & une étudiante mexicaine me fit part de son enthousiasme.

Ah, soyons franc: cette conférence n’était heureusement pas ma motivation principale pour ce saut parisien. Une motivation qui avait plutôt pour titre L’Aventure de Pont-Aven & Gauguin.

L’expo avait débuté la veille: il aurait été sot de la manquer. Par conséquent, deuxième étape de mon parcours parisien: Raspail/Luxembourg. Et bien m’a pris: superbe. Je commence décidément à me faire une spécialité de la visite de grandes expositions de peinture… Et en m’extasiant devant tel Gauguin ou tel Sérusier, tel Roderic O’Connor ou tel Maxime Maufra (deux peintres dont j’ignorais tout auparavant, ceci dit en passant), je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la nature de ce plaisir bien particulier, vraiment singulier, qui s’empare de moi devant un tableau. Où naît en moi l’émoi?

Devant une toile qui me touche réellement, il me semble avoir la sensation de l’expansion, en mon for intérieur, d’une sorte de délicieuse douleur, qui va en s’éveillant comme une lumière naissante, puis se propage vers le haut, se répand dans ma poitrine — & me fait venir les larmes aux yeux. Et de savourer cette sensation, comme une chaleur intérieure, mieux: un rayonnement. Voilà, je cherchais ce terme exact: rayonnement.

Mais je m’interroge encore: en quoi cette extase esthétique est-elle différente de ce que je ressens lorsque je suis triste, de cette pulsation régulière qui se loge dans mon ventre & semble me fouailler doucement l’intérieur dés que j’ose un tant soit peu songer à ma solitude? Mais est-elle différente, justement? Je sens des larmes se presser derrière mes yeux à la tendre extase contemplative d’un beau tableau — tout comme elles se pressent bien vite au moindre soupçon de déprime. Une géographie interne des émotions? Avec la tristesse logée vers le bas du torse & le bonheur enflant parfois vers le haut? N’est-ce pas trivial? Quelle pertinence ont donc de telles analogies, et quelle universalité? M’est-ce purement personnel, un autre, une autre, ressentira-t-il/elle la tristesse comme une brûlure du coeur ou le bonheur comme un fourmillement des mains?

Dans ma dernière nouvelle, j’écrivais « tandis qu’un déchirement lui fouaillait une zone imprécise du côté du ventre, comme un plissement de cette écharpé mouillée qui se loge dans notre corps et que l’on nomme mélancolie, tristesse, spleen… »

Foin d’auto-analyse. En passant dans la rue, j’avais remarqué l’affiche d’une autre expo… Troisième parcours: Luxembourg/Hôtel de Ville. Avec un petit crochet par le « San Francisco Bookshop », en passant par Odéon.

Plaisir citadin. Le spectacle des rues, toujours captivant, les belles façades & les jolis garçons. Dans le ciel froid, des nuées filandreuses contredisent les velléités de lumière. Le soleil accroche des rayons sur les toitures en zinc. Le vent bouscule, trépigne, file & glisse.

Hôtel de Ville: exposition gratuite de la collection Jean Planque, « De Cézanne à Dubuffet ».

« J’ai mieux aimé les tableaux que la vie. Ma vie = tableaux. Cela depuis très jeune. Mieux que la musique qui m’est pourtant si chère, le tableau s’impose à moi avec brutalité dans sa totalité et je pressens. Je pressens le mystère, ce qui ne peut être dit ni à l’aide de la musique, ni à celle des mots. Immédiate préhension. Chose émotionnelle. Possession de tout mon être. Je suis en eux et eux en moi. Tableaux! » (Jean Planque)

Surprenante expo, par sa richesse & par le dépouillement de sa présentation. Une moquette grise est jetée au sol — non, pas posée. Jetée: elle fait de grands plis, retombe aux angles, installation provisoire & hâtive. Aux murs, les tableaux sont là, simplement. Pas de ces merveilleux spots précis comme à Jacquemard-André ou à l’expo du Luxembourg, qui cernent un tableau & lui procurent une lumière unique. Ici, éclairage global, brutal. Des tableaux sur les murs, point. Mais quels tableaux: dés l’entrée deux grandes toiles non figuratives attire mon oeil — des Monet! Une vue de montagne enneigée (peinture blanche & grise en touches, flou complet) & « Leicester Square » (pure abstraction de lumières dans la nuit). Et ainsi toute la collection: surtout de l’abstrait même lorsqu’il touche au figuratif — Léger, Klee, De Staël, Braque, Delaunay, Clavé, Giacometti… Je n’aime guère ni Picasso ni Dubuffet, largement présents, mais peu importe, ça & là me touchent des oeuvres, bouffées d’un bonheur fugitif, fragile.

Quatrième parcours: Hôtel de Ville/Bercy. J’avais envie de revoir le jardin de Bercy — un véritable chef d’oeuvre de paysagisme contemporain, aussi beau qu’un square londonien mais le design ’90 en plus; exemplaire! Et puis de voir ce qu’il était advenu des derniers chais, transformés en sorte de rue commerciale — agréable. Plus de temps, je me presse de regagner la gare. Ce soir j’ai rendez-vous devant l’Opéra, kebab en vue & tendresse d’une complicité. Heureusement, quelques métros circuleront encore à Lyon, car mes jambes me feront mal, pieds douloureux & raideurs partout, *ouch!*

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