#405

Hier soir. La douceur de la fin de journée s’alliant à la mélancolie du printemps, une envie de fleuve a mené mes pas jusqu’en bord de Rhône. C’était encore l’heure où la lumière est celle du jour, mais déjà l’heure où chacun rentre chez soi. Pas pressés & automobiles vrombissantes, tandis que j’avais déjà adopté le rythme du promeneur.

L’impression d’avoir la tête vide, une calebasse creuse où par la fenêtre des yeux le spectacle de la rue se dépose en ressac. Quant à mes jambes, elles sont mécaniques : arrive vite un moment où le fait d’avancer n’a plus rien de conscient, le pas se fait lent & c’est cette lenteur même qui représente le confort automatique du marcheur. La tête dépeuplée & les jambes machinales : que reste-t-il entre les deux ? Les remous émotifs habituels — pointes d’exaltation, sentiments de curiosité, bouffées de chagrin, admirations fugitives & tensions esthétiques… Avec toujours en moi cette sorte de pesanteur diffuse, qui m’ancre au sol aussi sûrement que la gravité : la solitude.

Passant sous le pont de la Guillotière, me revient soudain en mémoire l’une de mes expériences esthétiques les plus pures, les plus bouleversantes. Nous devions être en été, ou bien en un vraiment beau jour de printemps ; je venais de m’engager sur le pont, direction la place Bellecour. Lorsque je vis venir dans ma direction un jeune homme — ah, comment dire sa beauté ? Le plus simple : il était torse nu. En pleine ville, ainsi, la nudité de ce garçon prenait une dimension presque statuaire, à la fois innocente & provocante. Je me souviens de la lumière de sa peau, de la rondeur de ses bras, de ses épaules émouvantes, de ses tétons sombres, de son ventre plat… J’avais ralentit le pas, afin de savourer cette vision angélique le plus longtemps possible. Le regard d’Antinous rencontra le mien lorsque nous nous croisâmes, il eut l’air vaguement surpris, continua en direction de la piscine. Jambes en coton & souffle court, je demeurais un moment immobile contre le parapet. Ébloui.

Sous les soucoupes volantes de la piscine seventies, je me retourne : tout le paysage a pris les tons du crépuscule. Une odeur douce, la vase, flotte sur le sentier. Je prends une grande inspiration, ai l’impression de boire l’air céladon.

Le ciel comme le fleuve hésitent entre vert & bleu, juste séparés par la biffure turquoise du pont. Le Rhône n’a rien d’immobile : ses vagues caracolent dans des éclats — allons bon, quels synonymes ai-je donc encore pour dire bleu/vert, dites-moi ? Tilleul, pers, émeraude, jade, glauque… Je demeure longtemps à contempler les flots sinoples (encore un !), fasciné par la danse de l’eau & son clapotis nerveux. Avant que de remonter à travers la rive gauche, depuis le Mondrian gris du nouvel hôpital & la grâce altière des facs, jusqu’à l’ordinaire roussâtre de ma longue rue.

« Ombres au sommet », annonce un graffiti sur le tablier du pont de chemin de fer. De quelle obscure prédiction s’agit-il ?

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