#432

Las: je me suis réjouis prématurément & la courbe des températures a repris son épuisante escalade… Que ne vis-je pas dans le Nord de l’Europe! Ah, la trajectoire tranquille des nuages & le ventre gris des averses… Ou alors, j’aurais des regrets d’Atlantique: ah, la courbe infinie des plages de sable, les dunes hautes & les oyats qui ploient sous le vent, l’eau d’une verdeur de bouteille & d’un froid revigorant, les pins élancés & les bruyères odorantes…

Avec cette redoutable canicule je n’arrive pas à grand-chose, la création exige de moi plus de neurones fonctionnels que je n’en ai présentement… Enfin, je parviens tout de même à avancer régulièrement sur Orange, un peu chaque midi — avec même une grande facilité, le découpage étant déjà tout fait et les scènes bien campées dans ma tête [il s’agit du roman en coillaboration avec Ugo Bellagamba]. Et j’ai débuté once more un Bodichiev, qui lui aussi progresse bien. Mais pour ce qui est de lire, curieusement je n’y parviens pas trop pour le moment, ou plutôt je me plonge dans des bouquins d’art — la collec complète de 48/14, la revue du Musée d’Orsay — mais en fiction je n’ai pas envie, on dirait que la chaleur me coupe l’appétit…

Il y a peu je me suis lu une poignée de polars kitschs: j’avais eu une envie d’intrigues policières classiques & désuètes — il faut bien se rendre à l’évidence: j’adore cela. Et comme je désirais sortir un peu de mes habituels Christie, Simenon & Magnan, j’ai été regarder sur mes étagères…

Fouillant dans ma bibliothèque, j’en ai donc successivement tiré La Première affaire de Richardson de Sir Basil Thomson (paru au Masques en 1935), An English Murder de Cyril Hare (datant de 1951 mais lu dans une réédition en Penguin de 1956 — trop lontemps englouti dans mes stocks par suite d’un classement fautif), Un déjeuner macabre de Wallace J. Graham (numéro 136 de la collecion « L’Enigme », le roman doit être contemporain de sa publication puisque se déroulant en 1936), & At the Villa Rose de A.E.W. Mason (datant de 1910 mais lu dans une mignonne réédition hardcover de 1974).

Je n’ai pas encore terminé le dernier — interrompu par l’accablement du soleil — mais les autres furent de lecture très agréable, convenant de manière idéale à ce que je recherchais: des intrigues policières aussi solides qu’astucieuses, servies qui plus est par une bonne écriture. Enfin, pas chez Sir Basil Thomson, qui écrivait fort mal — quoique guère plus que cette chère Agatha. Au passage, j’ai découvert l’existence mouvementée de cet ancien grand patron de Scotland Yard qui, compromis dans un scandale de moeurs (il fut surpris en compagnie d’un garçon dans un parc londonien!), fut contraint de s’exiler en France & de vivre de sa plume en romançant des enquêtes réelles. Son roman est un peu filandreux, les personnages (source réelle oblige) nettement trop nombreux (quel labyrinthe que la hiérarchie du Yard! Les « vrais » écrivains, eux, simplifient notablement le nombres des enquêteurs!), mais je me suis tout de même bien amusé.

Cyril Hare aura été pour moi une révélation: style formidable (langue riche & décors bien brossés) & intrigue parfaite, pleine de suspense, avec en sus un humour britannique absolument délicieux. Un régal. Chance: ce monsieur étant aujourd’hui réédité, je vais pouvoir commander d’autres de ses oeuvres. En plus, j’aime bien les maquettes de son éditeur actuel (House of Status, dont des rayonnages impressionants couvrent une portion de la librairie Murder One à Londres).

Le roman signé Wallace J. Graham prétendait être une traduction de l’anglais par l’auteur — mais j’en doute: sans doute s’agissait-il d’un auteur français voulant alors se faire passer pour anglo-saxon… Car le style est trop typiquement français de l’époque, me semble-t-il. Et je n’ai pas trouvé trace de ce Graham sur ces sites pourtant incroyablement documentés que l’on trouve, sur le web, à propos des auteurs oubliés du polar. En tout cas, ce volume acheté un peu au hasard chez un bouquiniste s’est révélé délicieux: en fait de littérature populaire il offre la même bonne tenue stylistique que Cyril Hare, quant à son intrigue elle se tient avec classe.

D’AEW Mason, petit maître anglais de l’entre-deux-guerres dont j’avais déjà lu un roman d’aventure « contemporaine » (L’Eau vive, chez Nelson), il me faut aussi louanger le style — ah, que j’aime cette écriture à peine précieuse, délicate dans les descriptions & amusante dans les portraits. Et Mason d’ajouter à ces qualités une réelle touche de noirceur, sans doute rare à l’époque.

Dans ces ouvrages d’autrefois, je ne recherche pas seulement le plaisir de la lecture, assurément: je tente aussi de saisir une certaine grâce, une certaine atmosphère, que j’aimerais faire mienne dans mes propres nouvelles policières. Et quoique je sois un grand amateur de Maurice Leblanc, force est de constater que son style paraît abominablement lourd en comparaison de ces autres auteurs, pourtant bien moins connus. Hare ou Mason semblent parvenir à un miraculeux équilibre entre les exigences de la fluidité (littérature populaire oblige), de la description naturaliste (époque oblige) & de la petite mécanique logique (polar oblige). Bien mieux en fait que Pierre Magnan (qui en fait des tonnes niveau vocabulaire) ou qu’Agatha christie (dont les décors sont quasi inexistants & le style souvent à peine utilitaire).

Ah, dans la même lignée j’ai bien également essayé de lire deux autres petits bouquins chinés en bouquinistes, mais en vain: là, l’écueil du mauvais style populaire s’est avéré trop gênant — pour adorer la désuétude stylistique j’en ai tout de même des exigences de tenue, pas toujours compatibles avec du polar hâtivement rédigé & médiocrement traduit. Exit donc Le Document 127 de J. Joseph Renaud (éditions Cosmopolites, « collection du lecteur », apparemment début 1931) & Le Boomerang rouge de Joseph-Louis Sanciaume (éditions la Bruyère, collection « la Cagoule », 1946).

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