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Tableaux Tuileries (6)

« En utilisant le mot « nocturne », je voulais exprimer un intérêt pictural, en laissant la tableau libre de tout propos anecdotique qu’on pourrait lui attribuer par ailleurs. Un nocturne est tout d’abord un agencement de lignes, de formes et de couleurs. » (James McNeil Whistler)

Troisième jour, troisième expo: « Les origines de l’abstraction », au musée d’Orsay. L’idée est belle: chercher dans la période d’étude du musée (1848 à 1914) toutes les premières poussées, toutes les prémices, de ce qui deviendra peu après l’art abstrait. Je ne goûte guère le sas mis en place — une installation d ‘art contemporain à Orsay, mais où va-t-on ma bonne dame? Cet éclairage pulsant ne fait rien pour me détourner de mes tenaces préjugés quant à la nature fumeuse, pour ne pas dire malhonnête, de ce prétendu art. Mais enfin, un minuscule Friedrich nous accueille de l’autre côté, carré d’orange pur qui vibre sous un spot admirablement bien placé.

Je ne vais pas infliger à mes lecteurs peut-être déjà fatigués une longue liste de tout ce qui se donne à voir en cette exposition. Disons simplement que je ne me lasse pas des Monet, qu’un seul Whistler c’est beaucoup trop peu, que deux pointillistes seulement itou, tandis qu’il s’y trouve une pléthore exagérée d’orphisme — les Delaunay bien sûr, mais pourquoi tant & tant d’autres tableaux de la même nature & des mêmes teintes, fussent-ils même par Marc ou Macke? Olivier trouvera aussi qu’il y a trop de Kupka — mais je ne saurais être de son avis, frappé comme je le fus par la beauté de ses tableaux. La matière & la couleur pour être qu’elles soient composées m’y parlent tout autant que dans une oeuvre nabie ou fauve, d’ailleurs il n’y a guère de pas entre « Le Talisman » de Sérusier & certains Kupka, me semble-t-il.

Peut-être un jour deviendrai-je blasé, usé d’avoir vu tant de tableaux, d’avoir arpenté tant de musées & tant d’expos. Pour l’heure en tout cas, le bonheur me semble chaque fois renouvelé & la magie incomparable: qu’ils me semblent pâles, tudieu, ces mêmes oeuvres si jamais je les vois immédiatement ensuite sous la forme d’une reproduction.

Et quoi d’autre que les Kupka, comme bonne surprise des « Origines de l’abstraction »? L’orgue de verre — & les explications que nous glanâmes en croisant le jeune commissaire de l’expo, interrogé par l’une des gardiennes. Et puis surtout: Mikalojus Konstantinas Ciurlionis. Le beau patronyme d’un peintre & compositeur lithuanien, dont se trouvaient présentés trois ou quatre toiles fort étranges, éthérées & emplies d’une flore translucide.

J’aime la tranquille jubilation qui peu à peu m’emplit lorsque je regarde des tableaux. J’aime le parcours presque affolé de mes yeux sur les surfaces peintes. J’aime le dialogue muet avec la couleur. J’aime le va-et-vient prés/loin de l’appréciation. J’aime le calme feutré & le parcours purement esthétique. Et j’aime aussi ce titillement de fierté que je ressens en reconnaissant tel nom, en sachant replacer tel artiste dans un contexte.

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