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Tableaux Tuileries (7)

Avant de partir à Paris, il m’est arrivé un truc assez amusant: rangeant notre bibliothèque d’art, je suis tombé… sur un livre que j’avais complètement oublié d’avoir acheté! Et comme le hasard fait parfois bien les choses, cet ouvrage concernait Paris. La Ruche, un siècle d’art à Paris: superbement illustré & conté avec un amour communicatif, l’histoire d’un véritable miracle. En 1902, le sculpteur Alfred Boucher, riche de toutes les commandes de monuments aux morts qu’il ne cessait de recevoir, acheta sur un coup de tête quelques terrains dans le quartier de Vaugirard — alors encore quasiment à la campagne. Rachetant des matériaux de l’Exposition Universelle de 1900 (en particulier tout un immense pavillon conçu par la firme Eiffel pour les vins de Bordeaux, ainsi que deux cariatides du palais du Pérou & la grande grille de fer forgé du pavillon de la femme), Boucher entreprit d’ériger sur ces friches un véritable phalanstère. Une « ruche » d’ateliers & de petits logis qu’il conçut dans le but d’accueillir les jeunes artistes. Contrairement à ce qu’imaginait le très académique Alfred Boucher, ce ne furent pas des émules de Bouguereau, Gervex ou Béraud qui s’installèrent rapidement dans les lieux, mais toute une avant-garde bouillonnante & internationale. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la Ruche devint l’équivalent montparnos du Bateau-Lavoir de Montmartre.

Arrivés des pays de l’Est en pleine tourmente, débarquèrent par exemple Chagall, Zadkine, Soutine ou Kikoïne. Toute l’École de Paris! Et puis au cours des années il y eut Fernand Léger, Modigliani… Jusqu’à Ernest Pignon-Ernest de nos jours.

Car c’est là le deuxième miracle: la Ruche existe toujours! Sauvée dans les années 1970 par André Malraux & un immense mouvement de solidarité des artistes, cette belle utopie de la Ruche se niche encore dans le quartier Montparnasse, dans une ruelle nommée « passage de Dantzig ».

Vous pensez qu’il fallait que je vois ça!

Descendus au métro Convention, nous découvrons avec plaisir un quartier de Paris à taille humaine — enfin. C’est un fatras de vieilles maisons, nouveaux immeubles, cités années 1930 & lycées récents, HLM & hôpitaux, vieux immeubles bas & bureaux, il y a de tout mais c’est bien de cette diversité que naît le sentiment d’un quartier vivant. Le nez en l’air plutôt que sur le plan, nous loupons la rue de la Saïda & c’est égal: la rue Mille, là-bas au bout, s’avère un véritable petit morceau de Paradis urbain! On se croirait sur Notting Hill: d’anciens pavillons se serrent dans un fouillis de vieux jardins & de petites grilles, un ancien atelier hausse la courbe de sa verrière comme un sourcil interrogateur, la brique & la pierre meulière ont une confortable patine. Mais enfin, nous rebroussons chemin — et voici le passage de Dantzig.

On lit partout qu’il est impossible d’entrer à la Ruche, qu’il faudra que le touriste se contente de coller son nez à la grille. Je l’ai encore lu tout à l’heure, dans un guide feuilleté à la boutique du musée d’Orsay. Ah, ah, mais est-ce la chance, ou le talent? Pour nous la grille est grande ouverte. Émotion de pénétrer dans ce lieu mythique: les cariatides sont là, grises d’âge, le pavillon circulaire de la Ruche est tel que sur les photos — tout est abîmé, d’ailleurs le sol se couvre de planches, il y a des travaux, mais qu’importe la vétusté… J’ai l’impression d’entrer dans un saint des saints, en tout cas de faire une sorte de voyage dans le temps. La tête encore emplie de ma lecture de toutes ces années de faim, de froid, de génie, d’art, de démerde & de folie, je me sens très intimidé. Sachant notre présence clandestine, nous avançons à pas feutrés, coulons un regard vers ce recoin, ce jardin, cet atelier, ce muret… Quel ravissement! Ce lieu est magique, sans aucun doute. Ah, il devrait bien être rénové, tout de même — quelle honte qu’un tel témoin de l’histoire de l’art se trouve aujourd’hui si délabré. Mais la Ruche est là, c’est l’essentiel, telle une vieille dame aux rides infiniment belles qui coule des jours tranquilles au sein de la dentelle de ses arbres & buissons.

Au sortir, la concierge nous interpelle — revêche, comme il se doit. M’en fous: je suis hilare, enivré du bonheur d’être entré là, mais si madame!

Nous jetons un coup d’oeil encore, de l’extérieur, à l’entassement en brique des ateliers, puis au non moins pittoresque garage qui s’abrite de l’autre côté — rien n’a-t-il bougé ici depuis des décennies? Un tout petit morceau du vieux Paris a été épargné par le temps, dans cette boucle modeste. Olivier s’interroge: ne serait-il pas formidable que nous puissions admirer la Ruche par au-dessus? Depuis le sommet de cette superbe cité art déco, tiens. Mais la grille exhibe son rébarbatif digicode. Zut. Quoique… Olivier tourne à tout hasard la poignée de la grande grille — qui s’ouvre sans plus de difficultés! Il n’y a pas: nous devons avoir du talent. Hop, hop, en quelques marches nous grimpons tout en haut de cet amusant escalier à ciel ouvert, et voici la coupole de la Ruche, le clocheton de l’ex-pavillon des vins de Bordeaux, les grandes vitres du sommet des ateliers & les touches impressionnistes des feuilles d’automne. Joie!

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