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Tableaux Tuileries (11)

L’étape suivante de nos errances urbaines nous verra grimper au parc des Buttes-Chaumont. Mon paternel m’en avait conseillé la visite, au regard de ma fascination pour l’esthétique dix-neuvième… Thank you dad: je m’attendais à un joli petit jardin ancien, pas à une telle débauche de splendeur paysagée! L’incroyable rudesse des pentes est mise en scène d’une manière dramatique, les grands arbres sont presque vertigineux d’élan & l’automne enflamme magistralement une nature déjà très théâtrale.

Ouverts en 1837, les Buttes-Chaumont furent une sorte d’aboutissement de toutes les recherches de l’époque en matière de travail sur l’eau, le relief, les matériaux & constructions — & sur les ouvrages d’art, aussi, comme en témoigne cette incroyable passerelle en bois jetée au-dessus du lac. Et cette montagne de béton, alors! Taillée en fausse roche & couronnée d’un petit temple: l’exaltation romantique de toute une époque, alliée aux balbutiements de la technologie. Feuilles mortes & canards flottent au-dessus du fond sombre du lac, apparemment en suspension tant l’eau est transparente. Le feuillage émietté d’un saule brille dans le jour déclinant comme une oeuvre pointilliste. Alanguie sous une canopée mi-marronniers mi-bambous, une ancienne guinguette mériterait de revoir ses beaux jours. Le fronton rouge d’un bel immeuble sert de toile aux colonnes vertes & noires des pins.

Copié par mon paternel, un article m’informe que « Le parc des Buttes-Chaumont est significatif, plus que les autres “espaces verdoyants” d’Haussmann de la modernité et de la transformation sociale voulue dans la ville par le préfet. Face aux critiques, souvent faites sur ses dépenses somptuaires, force est de souligner que les perspectives de spéculations immobilières pouvant infléchir les coûts d’investissement étaient extrêmement aléatoires dans le quartier des Buttes-Chaumont. Or, les dépenses de travaux à l’hectare sont les plus chères de Paris après celles du parc Monceau, « promenade la plus luxueuse et en même temps la plus élégante ». Ce prix élevé s’explique par les difficultés techniques liées à la consolidation et à l’aménagement des anciennes carrières plus que par la somptuosité des aménagements. Il faut cependant souligner qu’un tel investissement pour ‘établissement d’un parc dans un ancien faubourg relève d’une véritable anticipation de l‘expansion de la ville autant que d’un remède aux problèmes de salubrité du quartier. À l’instar d’Haussmann et d’Alphand, Édouard André, responsable des travaux, nous dit aussi que « l’espace nommé des Buttes-Chaumont était un lieu malfamé, réceptacle de voleurs, bohémiens, gens sans aveu. La ville de Paris savait que les améliorations matérielles influent beaucoup sur les mœurs, et qu’en nettoyant les parages elle en transformerait la population ou la contraindrait à quitter la place. » »

Émergeant du parc sur la rue Manin, nos habitudes de Lyonnais nous font grimper à un escalier qui s’enfonce énigmatiquement au sein de la façade d’une barre d’immeubles. Belle trouvaille: cette colline aiguë cache en son sommet un ravissant labyrinthe. Des ruelles coquettes (dont une « de Gourmont »: saurait-on être plus dix-neuvième?), pour des maisons faussement modestes qui ouvrent sur un panorama renversant. Ici au moins l’on n’étouffe pas, le grandiose parisien laisse place à une dimension humaine & au grand ciel ouvert. Le regard se perd au tournant d’une rue sur l’étendue du passionnant chaos urbain, avant de plonger aux tréfonds de cours vertigineuses.

Les villes en pente sont bien plus belles que les villes plates. Une évidence? Avouons que c’est un peu la faiblesse esthétique de Bordeaux, ville pourtant très chère à mon coeur. On ne saurait en tout cas faire ce reproche au morceau de Paris que nous dévalons ensuite, tous deux ravis d’échapper à l’austérité grandiloquente des boulevards pour nous faufiler par tous les cheminements piétons, escaliers, raccourcis & passages que nous pouvons trouver. Admirant au passage l’incongruité d’un bout de rue ancienne coincée sous les pieds d’une cité HLM, ou la teinte turquoise des pentes de zinc vu de loin. Halte à Nation: amusant comme j’aime les bistros, moi qui n’y mets pas les pieds d’ordinaire.

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