#669

>> London, début septembre 2004

En dépit de la foule qui, en ce tout dernier jour de l’exposition, se presse dans les salles du Tate Modern, une impression s’impose: le silence.

Un silence qui sourde des tableaux et s’impose, hautain et vaguement désespéré, sur la réalité. « Edward Hopper a coloré, plus qu’aucun autre artiste, notre vision de l’Amérique », proclame le début de la petite plaquette de l’expo. Coloré? De bien froide manière — le terme semble inadéquat. Lorsque soleil il y a ce n’est que celui du petit matin, glacial et tranchant, ou bien les rayons déclinant d’une fois de journée. Triste et désolé, figé et mélancolique, tendu non pas vers un but mais en direction de ce grand vide intérieur des instants de dépression. Entre sensation de déjà vu et abstraction de l’abîme, l’univers d’Hopper s’instale en vaste toiles au tracé précis.

Son « Automat » de 1927 donne une clef de l’oeuvre: visiblement un hommage aux buveurs d’absinthe de Degas. Comme si l’Américain n’avait retenu des post-impressionnistes que la technique et non pas la chaleur: Hopper, c’est un Fauve glacé, semi-nocturne, exhibant la vacuité du nouveau monde. Un rêveur poignant: ses tableaux me rappellent souvent mes propres fugues oniriques.

Pour distinguer sérieusement deux lieux réels, ne faut-il pas d’abord chercher ce qui les distingue imaginairement, se demander de quels prolongements oniriques ils sont capables? (Pierre Sansot, Poétique de la ville).

Allant et venant d’une toile à l’autre, je ne ressens pas cette sorte de douce excitation/vibration qui me cotonne d’ordinaire les tripes en telles occasion, j’ai plutôt l’impression de frissonner, de reconnaître en la séduction particulière d’Hopper celle de la neurasthénie urbaine. À la fois merveilleux et un peu effrayant, comme pouvoir: le grand écrivain japonais Sôseki avait été rendu fou par sa peur des fenêtres des bâtiments européens — Edward Hopper pour sa part semble ressasser l’aliénation des rues et campagnes nord-américaines.

Un regret: ne manquait que « Gas » à cette expo.

All the sweltering, tawdry life of the Americain small town, and behind all, the sad desolation of an urban landscape. Mais que regardent ces individus solitaires? Que voient-ils au-delà de leur réalité?

Holland Park, que je n’ai plus vu depuis un nombre considérable d’années. Son côté sauvage me séduit, très différent de tous les autres parcs de Londres (il est partiellement de réserve naturelle, intouchée). Syndrôme de Peter Pan oblige, l’abondante jeunesse des lieux n’est pas non plus pour me déplaire. Le sentier le long du parc, entre vieux murs de brique et muraille bégétale, seprente, monte et descend, jusqu’à Ladbroke Grove, donc à l’orée de Notting Hill. D’un pas de plus

en plus traînant, nous remontons encore jusqu’à la multicolore Portobello Road, et échouons, fourbus mais ravis, dans un pub authentiquement populaire. La fatigue comme une forme de bonheur. Il est à peine 20h15 et déjà la populaition semble plaisamment cuite. Convivialité bonne enfant de l’alcool et du petit peuple du Londres écrasé, broyé par le capitalisme sauvage, toujours plus agressif, plus inhumain. Londres laboratoire de tous els excès du néo-libéralisme — un « exemple » de plus en plus monstreux, effrayant.

Pour le retour, ma compagne ne pouvant plus guère avancer, nous optons pour l’aventure en bus, un peu au hasard des trajets. London by night depuis l’impériale, étincelles de lumière nocturne et fantôme de ville, fluide, des respirations urbaines. Je ne me perds pas vraiment, hélas, connaissant trop bien la ville. Premier arrêt à Victoria, où des sandwiches nous requinquent (amusement de grignoter sur un coin de banc, sous les hautes voûtes grises et blanches, comme de clochards ou comme des voyageurs en partance). Pusi arrêt à Westminster, afin de bâiller d’admiration sous le gothique vertical aux lignes vertigineuses.

Nous croisons un jeune gars en rollers, qui utilisent des batons de ski pour se propulser plus énergiquement.

I yearn for the city, asphalt, the smell of metal-dust and petrol – that nervous longing which, as the evening darkens, wanders the quiet streets. (Mika Waltari)

South Kensington puis Marks & Spencer. Les nuages forment une flèche gigantesque au-dessus de Kensington Gardens, sous un soleil à peine voilé qui assombrit le clocher de St Mary Abbotts. Un petit vent ridule le bassin, sur lequel mouettes, oies, cygnes, canards et grèbes glissent, se chamaillent et quémandent pitance. Un grand cycgne claudique auprès de nos chaises-longues, d’un pas arthorsé. Tel un gros donut vernissé, une bouée orange brille au-dessus des flots frisés.Une jeune goth à chaînes et bottes passe en tirant ce qui, moins qu’un chien, semble une chimère. Pigeons et corbeaux se mêlent sur le gravier aux autres volatiles des lieux.

Après la remontée d’Hyde Park, repos dans la lumière dorée, longue et caressante, de cette fin de journée d’automne, allongés sous la voûte nervurée d’immenses platanes de Green Park. Une cathédrale végétale, lovée au coeur de la rumeur des deux avenues.

Poésie d’une ville, quand elle ne reçoit pas du dehors, comme des accidents qui ne la concernent pas, les saisons, les nuits, les matins; quand elle nous met en état d’effervescence et semble nous rendre plus sensibles, plus intelligents; quand elle nous inspire des pensées, des gestes qui, sans elle, ne procéderaient pas de notre personne. (Pierre Sansot, Poétique de la ville)

#668

>> Alcor

Vu ce midi le film Arsène lupin. Je rechignais à y aller, m’attendant à un ridicule navet. Mais, bossant sur un ouvrage autour du mythe de Lupin, il fallait absolument que je me fasse un avis. Et… je suis très agréablement surpris!

Il s’agit d’un beau film, pas du tout bête et d’une belle esthétique formelle, qui réalise un joli hommage au cinéma et à la littérature populaire français. Le splendide mythe d’Arsène Lupin se retrouve ainsi de belle manière remis sur le devant de la scène, et je ne peux que m’en réjouir. Oh certes, l’acteur principal n’a pas un air bien malin, mais enfin vu qu’il s’agit de Lupin jeune, ce n’est pas vraiment gênant — l’Arsène était encore terriblement naïf et tête brûlé, à l’époque. Quant à la chronologie, si elle est un rien bousculée, ce n’est que pour mieux servir le propos du film et établir une forte base au personnage. Alors: chapeau bas.

#667

Plutôt genre drame historique russe, mes rêves, cette nuit. Avec princesse cherchant prétendant (y’en avait une belle alignée, tous en grand uniforme), bal sous les lustres en cristal, vaste palais lambrissé, mais aussi prolos mal logés dans un sorte de dortoir précaire — adossé à un entrepôt de bouquins. J’avais des voisins sympas, d’autres un peu dérangés. Côté palais, je me souviens de quelques complots pour le coeur de la belle, ainsi que de la neige de l’autre côté des grandes fenêtres.

C’est un peu n’importe kawak dans ma tête, je trouve. Mais intéressant, remarquez. Chaque soir, je me demande de quelles fantaisies étranges ma vie onirique va encore accoucher.

#666

>> J’me fais des films

Encore de la fièvre cette nuit. Et donc, encore des rêves… touffus.

Dans une France inondée, j’étais en partenariat avec une copine un membre actif de la Résistance contre l’envahisseur extraterrestre (des humains de couleur jaune citron), qui profitant de la déroute gouvernementale et de la désorganisation du pays avait commencé à exterminer la population puis, de là, à envahir le reste de l’Europe… Je me souviens d’une poursuite à l’intérieur d’un vieux train à moitié submergé (sueur, peur et exitation); d’une planque à bord d’une péniche, aux abors d’une zone industrielle de Paris (style XIXe, les usines — sentiment de peur, « ils » allaient nous repérer); d’une promenade avec la fille au bord d’un canal, qu’enjambait un pont de fer au jambage incroyablement arqué, tout en discutant de Balade au bout du monde (bédé qu’en vérité je n’aime pourtant pas — sentiment de calme presque amoureux); de la victoire finale contre l’ennemi, que nous apprenions alors que nous étions planqués dans les ruines humides d’un restau, avec un autre ami résistant (sentiment de joie, immédiatement suivi d’un immense abattement et d’une grande peine, au bord des larmes: presque tout le monde est mort, l’humanité dessimée, tous mes amis, toute ma famille…).

Suite (?) avec bond en avant dans le temps, je me trouvais dans le futur lointain, dans la peau d’un vieil homme presque gaga, chauve et circulant la plupart du temps en chaise roulante. A travers ce vieil homme, je faisais connaissance de mes descendants, mes fils et filles, mes gendres et belles-filles, toute ma famille du futur lointain — et, bien entendu, de mon épouse, une femme de caractère, me rappelant l’image mentale que je me suis fait de ma grand-mère paternelle. Une femme aux cheveux blancs, mais bon pied bon oeil, dirigeant d’une poigne maternelle mais de fer toute cette aimable smala de jeunes gens. Ce monde du futur avait fusionné avec l’au-delà, ce qu’ils nommaient « les Enfers » sans connotation péjorative, un monde qui nous avait toujours été parallèle et communiquait désormait avec la réalité. Ainsi pouvait-on parler avec, et même rencontrer, nos aïeuls, fantômes bien portants simplement émigrés sur cet autre plan d’existence. La matriarche, mon épouse, décidait d’ailleurs qu’il était grand temps qu’elle laisse la place aux générations suivantes, et à mon grand dam bavochant décidait de son euthanasie. Débat familial, et à la fin de la soirée je me levais soudain, révèlais que j’étais habité par un ancêtre du 23 octobre 2004, par qui je venais d’avoir une vision, une prophétie des jours à venir. Il était urgent clamais-je debout au milieu du salon tendu de soie rouge, il était impératif d’évacuer la Terre, il fallait débuter els travaux de démontage de tout le patrimone de l’humanité, car un météore approchait qui menaçait la planète! Et tout le monde devait émigrer pour les Enfers, le monde parallèle était presque infini, pas de risque qu’il se brise! L’humanité devait y trouver un refuge provisoire en attendant la construction d’une grande arche, d’une « sphère de Dyson » bâtie avec toute la matière du système solaire afin d’abriter les humains.

Dernier rêve, avant mon éveil: j’étais enquêteur d’assurances pour une grande compagnie dont le gratte-ciel s’élevait à la Croix-Rousse, au bord du plateau. Je découvrais lors d’une mission qu’un de mes collègues avait une affaire avec une femme mariée. Et ce collègue de mourir mystérieusement, mais le mari cocu avait un alibi en béton. En avocat de la défense (de qui?), je menais l’enquête, persuadé, contrairement à l’avocat de l’accusation, que la compagnie d’assurance avait été lésée, que mon collègue avait été assassiné. En ayant convaincu mon boss, un vieux monsieur charmant aux cheveux gris, j’étais chargé de le prouver: le patron me confiait une petite caméra, à loger dans le col de ma chemise — meilleure pour les vues d’ensemble que pour les portraits, précisait-il.

Le présumé assassin travaillait dans un petit supermarché, se trouvant cette nuit-là (puisque je rêve beaucoup de scènes paradoxalement nocturnes….) partiellement en inventaire. Je prenais en chariot, mais une vendeuse se retournant me précisait que les grands étaient cassé, mieux valait prendre un petit chariot. Dans les allées presque désertes, j’effectuais quelques achats, en cherchant l’assassin — dont j’avais une vague image mentale, jeune, brun, les cheveux bouclés. Ma copine Mireille, se trouvant également là à faire ses courses, me désignait un étalage de cidre en promotion. Chic, du cidre! Je comparais les prix des deux marques différentes, dont l’une semblait être en rapport avec une marque d’eau minérale, genre le « Cidre Mont d’Evian ». Je prenais l’autre, moins coûteuse, et partais en caisse où officiait le suspect. Je découvrais avec surprise qu’il s’agissait de Stéphane M. — m’étonnais de plus qu’il ait le culot de bosser comme caissier, alors qu’il devait déjà fort bien gagner sa vie comme patron des éditions B. Toujours aussi élégant, tout en noir avec veste à col droit, Stéphane M. me saluait amicalement, avec sa coutumière amabilité un peu froide, et commençait à m’interroger sur la BD dont je viens de vendre le scénario, tout en passant mes articles au scan de sa caisse. Un peu gêné — je craignais qu’il n’aperçoive ma caméra —, je lui répondais en remplissant mon sac en plastique.

[Tiens, ceci est le 666e post de ce blog.]

#665

Levé très tôt ce matin. Dans le soleil, la fourrure de Dru, chatte grise, devient presque bleue.

Dernier rêve: une plaine herbeuse ponctuée de tumulus. Je me bats au fleuret contre un opposant habillé de dentelles. Deux témoins en redingotte noire s’alarment, nous dévions du duel, trébuchons sur les mottes de terre et l’herbe trop haute, mon opposant se trouve bientôt acculé contre l’entrée basse d’un des tumulus, il trébuche encore et tombe dans l’ouverture. Soudain, cette dernière s’éclaire, devient telle une fenêtre sur un coin de ciel bleu. Ahuris, les deux témoins et moi-même nous penchons sur cette porte lumineuse. Pas du ciel: une eau presque turquoise! De l’autre côté, mon adversaire se débat dans ce lac luminescent, crache et vitupère, tandis que des formes sombres s’agitent, semblent s’enfuir dans l’onde grasse.